CHAPITRE V
Dans tout ce qui précède on s'est plus particulièrement attaché à décomposer les Sociétés en leurs <'léments constitutils, c'est-à-dire en classes distinctes ; à montrer la manière dont la nature de chacune d'elles peut être déterminée ; à indiquer les lois qui régissent leurs actions et leurs réactions mutuelles. L'étude a ainsi porté de préférence sur les agents et sur les causes, parce que cette marche semblait la meilleure pour atteindre les faits sociaux qui sont les résultais de ces agents. Ou plutôt il existe deux sortes de faits sociaux: les uns résident dans les hommes appartenant à un même groupe social et, de nature psychologique, consistent surtout en sentiments, idées, croyances et volontés ; les autres, de nature matériel le, sont les produits de l'activité de ces groupes et sont plus spécialement appelés faits sociaux.
Que sont ces faits ?
Ladétinilion déhnilive. (ju'ou s'interdisait de poser au début, semble maintenanl |)ouv()ir être légitimement établie. Elle ressort de l'exposition antérieure et pourrait être ainsi énoncée : <( Les Faits sociaux sont les
264 LES CLASSES SOCLALF.S
« phénomènes sensibles ({iii résiiUenl de laclivih'' des (' classes — aclivité délermiiiée et (>ai- la nalure proj)re « à chacune d'elles, et par les rapj)orts que ces classes ont entre elles et avec Tétranger ».
Cette définition permet de procéder à une énu un-ration des faits sociaux plus méthodique et plus sûre que celle qui avait été présentée provisoirement. Chaque classe est caractérisée par un genre d'activité propre, et par suite elle donne naissance à une catégorie de faits déterminés. Si l'on suit l'ordre dans lequel les classes sociales ont été énumérées, on trouva les catégories suivantes de faits correspondants.
1° Les Lois qui émanent du pouvoir législatif.
Cette simple manière de rattacher les lois aux agents qui les produisent sert à dissiper toutes les équivoques auxquelles ce mot donne lieu. xVinsi la fameuse déftnition de ^lontesquieu a Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » est une définition trop générale. Elle a la prétention de s'appli(juer à tout. Mais en réalité elle confond deux ordres de choses radicalement distinctes : les choses matérielles oi^i domine la fatalité aveugle, les choses de l'esprit où par la persistance et la multiplicité des idées la volonté échappe an pur automatisme. Il est « nécessaire » que le concours des forces tangentielles et attractives lance les planètes dans une courbe elliptique ; que le météore ou la pomme détachée de l'arbre tombent sur le sol en parcourant des espaces proportionnels aux carrés des temps employés à les parcourir; que sous l'action de l'humidité le fer se couvre de rouille dans les proportions déterminées par la formule Fe^ 0^ ; que dans les coud il ions normales le foie secrète la bile et exerce sa l'onction glycogénique. On pourraildirc encore que cette nécessité s'applique aux aninuiux inl'érietn's, qui par une sorte de
CLASSIFICATION DES l'AlTS SOCIAUX i2().")
« disposition de macliine » accomplissent d'une manière uniforme les actes nécessaires à la conservation de l'individu et de l'espèce. C'est ainsi que l'araig-née, mue par un instinct bien des fois séculaire;, tisse sa toile et s'empare du moucheron (]ui en ai;ite les lils. Mais dans la société il n'y a pas d'êtres qui, par le privilège d'une organisation spéciale, soient chargés d'élaborer les lois comme l'araignée tisse sa toile ou comme le foie secrète la bile. Mettre sous un même mot des choses aussi dillerentes ce n'est pas généraliser, c'est risquer en ell'acant les distinctions légitimes de tout confondre.
Les lois — considérées comme l'expression de la volonté des Législateurs — consistent essentiellement dans des ordres accompagnés de sanctions en cas de désobéissance. C'est la définition telle qu'elle estdonnée par les jurisconsultes Bentham et Austin.« Une loi, di- « sent-ils, est un ordre d'un genre particulier, adressé « par un supérieur politique ou souverain à son in- <■<■ férieur politique ou sujet. 11 impose à celui-ci une « obligation ou devoir et le menace d'une pénalité ou (( sanction en cas de désobéissance ■)(1). La volonté et la puissance du Législateur sont la source de la Juslice et du Droit considérés non au point de vue abstrait et idéal, mais dans leur réalité positive.
Est-ce à dire que cette volonté soit capricieuse et échappe à toute détermination scientifique?
Une pareille contingence n'existe pas, puisque cette volonté dépend de la nature des hommes qui ont disposé du pouvoir législatif dans une société et à une é'jioijue détei'miuées — la nature, c'est-à-dire l'ensemble des inclinations, des idées, des croyances et des qualités du caractère. D'ailleurs ces Législateurs ne ressemblent pas aux Dieuv d'Epicure qui vivaient iiors
(1) Cil^- par Sumrnor Maine, lîltidcs sur l Histoire de Droit, P. 'Jl de la Irad. Française.
26G Li:s CLASSES sociales '■
du monde et loin de ses agitations. Mais ils subissent dans une mesure plus ou moins grande les iniluences des autres classes, qui toutes tendent soit à la conservation des lois actuelles, soit à des changements, d'après leurs intérêts ou leur idée de justice, et qui exercent une pression d'autant plus efficace qu'elles disposent de ressources plus importantes. Les chefs d'Etat demandent qu'on protège leur autorité, et qu'on les arme de pouvoirs capables de briser facilement toutes les résistances : pour eux, la justice consiste à commander et à être obéis. — Les juges, chargés d'appliquer les lois, se croient les interprètes les plus autorisés de la justice : ils réclament l'indépendance ou même demandent, comme un droit, le contrôle sur la législation. — Les Militaires voient la justice dans une rigoureuse subordination et dans l'obéissance passive : habitués au commandement, ils souffrent difficilement un pouvoir civil supérieur. — Les Prêtres ont de plus hautes prétentions. Us ont en dépO)t la vérité divine : par suite, la justice c'est d'accorder la prééminence aux détenteurs de cette vérité et de se soumettre à leurs décrets, expression de la volonté divine. — Les poètes, les littérateurs, les savants, les philosophes se réclament de la raison et se constituent les défenseurs de l'idéal. Dépourvus de tout pouvoir effectif, ils agissent cependant par la puissance des idées et par la séduction du beau, du vrai et du bien. Ils favorisent les aspirations des classes qui, dès qu'elles le peuvent, abritent leurs revendications derrière les hautes conceptions de ces intelligences d'élite. De plus, ils influent sur les législateurs officiels, qui, représentants de la justice, ne peuvent longtemps la maintenir en opposition avec les peintures du beau, du vrai et du bien telles (ju'(dles sont répandues dans le pui)lic. — Les femmes, eu tant qu'elles ont des intt'rêts distincts de ceux de rhomnie, luttent au nom
de la justice contre les dispositions légales qu'elles jugent oppressives. — Les travailleurs des champs se font aussi législateurs. Dans les veillées d'hiver, sous le manteau de la cheminée, ils suppriment les corvées, diminuent les tailles, et, quand leurs plaintes sont transmises par des intermédiaires officieux ou des représentants légaux, ils peuvent dans une certaine mesure influer sur les dispositions législatives. — Les revendications ouvrières ne datent pas seulement de notre époque. Elles se sont produites de tout temps sous des formes diverses mais facilement reconnaissables. Dans l'antiquité le travailmanuel était réservé aux esclaves, et les esclaves demandaient l'affranchissement. Au moyen-âge, les compagnons protestaient contre les corporations fermées et demandaient que par leur suppression une égale liberté fût accordée à tous. A notre époque, les classes ouvrières s'agitent plus fortement que jamais. Or peut-on douter que leurs plaintes, les plaidoyers fougueux de leurs partisans et les grèves multipliées n'agissent sur les législateurs et ne les portent à chercher la clé de la question sociale? — D'un autre coté, les patrons font des efforts opposés et cherchent à maintenir leurs avantages ou leurs privilèges. — Quant aux commerçants ils réclament ordinairement la liberté et demandent que l'Etat se mêle le moins possible de leurs affaires commerciales. — Il n'est pas jusqu'aux Pauvres qui, ])ar leur misère et leurs souffrances, n'émeuvent les législateurs et ne les sollicitent à frapper des taxes spéciales en leur faveur, ou à créer des établissements d'assistance publique. Et enlin les Criminels eux-mêmes trouvent des défenseurs qui contribuent à adoucir les rigueurs de la loi et parfois à énerver la répression.
Les lois se distribuent en espècessuivantlcscatégories de personnes auxquelles elles s'appliquent. Ainsi en
2()iS LES CLASSES SOCIALES
suivant rénuméralion des classes sociales, on trouve successivement: Les [oh pn/i/iqi/esqm règlent les droits des citoyens participant dans une plus ou moins grande mesure à la confection des lois ; les lois Judiciaires qui président à l'organisation des Tribunaux, délimitent l'étendue de leur juridiction, et fixent les formes que les juges doivent suivre dans la poursuite des affaires, dans Tinstruction, dans les débats et dans les jugements; les lois Constitutio)inelles qui déterminent la forme du gouvernement, et fixent les conditions à remplir pour que It.'s chefs dEtat soient mis en possession du pouvoir exécutif; les Xois Administratives qui attribuent aux agents exécutifs un pouvoir déterminé et règlent ses conditions d'exercice ; les lois Militaires qui ont pour objet le recrutement de larmée, la durée du service, la solde, l'armement, les règles de l'avancement, la disciidine... Les lois relatives au Clergé fixent les rapports entre l'Eglise et l'Etat. Puis viennent les lois sur la Presse etsur les diverses manifestations littéraires et artistiques ; les l(ns sur la constitution de la famille, sur les mariages (qui intéressent surtoutla femme) etsurl'éducation des enfants; les lois sur la propriété du so/, sur les contrats de vente, sur les héritages et les donations ; les lois oî/mères qui règlent les conditions du travail ou laissent les règlements à la discrétion des industriels ; les lois commerciales qui interviennent dans les rapports des commerçants entre eux ou avec leur clientèle, et qui ont pour objet la répression des fraudes, des falsifications ou de la concurrence déloyale ; enfin les lois sur \v paupérisme qW'a crimimiUtè qui s'efforcent d'apporter des remèdes à ces deux maladies sociales. 2° La Justice telle qu'elle est rendue dans les Tribunaux par des juges préposés à cet ell'et. Le propre du Législateur, c'est de donner des ordres, mais des
Cr.ASSlFlCATlON DES FAITS SOCIAUX 269
ordres généraux s'appliqiiant à toiito la catégorie de personnes qui se trouvent dans les conditions déterminées par la formule môme de la loi. L'office du juge est d'examiner les cas particuliers soumis à sa juridiction, et de décider s'ils rentrent ou non dans la loi générale.
Cette décision est l'acte essentiel du juge, mais elle est préparée par un ensemble d'actes subordonnés, ensemble qui constitue la Procédure. Ces actes sont les suivants : 1) la Plainte qui provoque l'activité judiciaire à s'exercer, et qui vient soit des particuliers soit de l'autorité publique. Si cette déclaration manque et que les particuliers ou leur famille cherchent à obtenir eux-mêmes la réparatiou du préjudice causé, l'acte ne rentre pas dans la catégorie des faits judiciaires, mais devient un acte de vengeance, un recours à la force, une sorte de guerre privée qui rompt le lien social. 2) \J Instruction ou enquête qui, dans son sens général, consiste à s'assurer de la vérité des faits allégués dans la plainte. Ici les deux parties adverses sont aux prises, et, dans cette lutte, chacune s'etTorce d'apporter le genre de preuves qui, selon toute vraisemblance, agira avec le plus d'efficacité sur l'esprit du juge. Ces preuves sont, ou des témoignages, appuyés soit sur le nombre des témoins, soit sur la solennité des serments ; ou des écrits ; ou des faits capables de fournir des indices sur la (juestion en litige (par exeiiip](^ les expertises d(^s médecins et des chimistes en matière (r<'iiij)ois(>nneni('iit j. 3) Les Dèhuls qui se produisent eu présence des juges appelés à prononcer le jugement, du représeninnt de l'autorité chargé, (juand il y a lieu, de sonleiiii' 1 iiccusalion ; de lincul[)é ou des parties (|ui ont enli'e eUes un litige ; des avouf's et (h's avocats, cboisis à cause de leur habileté pour présenter la défense de leiu-s clients; et enfin
du public qui, de fait, surveille la régularité de raction et, par la force de son opinion, garantit la liberté de la défense.
C'est ensuit? qu'intervient le jugement avec les divers considérants ou motifs qui l'accompagniMit et l'expliquent. Parmi tous les jugements rendus par les Tribunaux, une place à part doit être réservée aux arrêts prononcés par les Cours Souveraines, arrêts qui font ensuite autorité et serventde guides aux jurisconsultes dans tous les cas analogues.
Los faits judiciaires résultent de l'activité de la classe sociale constituée par les juges et les hommes de loi- Les variations que ces faits éprouvent à travers les âges et suivant la diversité des pays, correspondent à des variations dans la nature du caractère propre à ces juges et à ces gens de loi. Dans la période franque de notre histoire, les juges, persuadés de la nécessité d'une intervention divine pour le triomphe de la justice, recouraient ordinairement à diverses épreuves qui permettaient à Dieu de manifester sa volonté : de là l'habitude du serment, des ordalies et du combat judiciaire. Plus lard, le droit romain reprit son antique prépondérance, et les juges imbus d'un nouvel esprit laissèrent tomber en désuétude une procédure vieillie : ils n\attribucrent la valeur de preuves qu'aux faits positifs qui ont un rapport direct avec la cause, et qui peuvent servir d'indices probables ou certains, d'après les loi connues de la nature ou de l'homme.
Il n'est pas nécessaire d'examiner des périodes dilférentes pour constater le lien de dépendance qui unit les faits judiciaires au caractère du juge. Ce rapport de causalité apparaît manifestement, quand on compare entre elles des juridictions dillerentes. A notre époque, le Jury des cours d'assises, les tribunaux civils et les conseils de guerre sont animés d'un esprit ditïérent.
Les Jurés inclinent trop vcm's Tindulg-ence, tandis que les juges professionnels sont plus portés à la s<;vérité. Quant aux tribunaux militaires, ils exagèrent encore cette rigueur, et n'apportent pas dans toutes les opérations judiciaires la compétfnice que pourraient montrer des juges, familiarisés avec les enquêtes et habitués à apprécier la valeur des témoignages et la force des preuves.
3" Faits Politir/î(es. On peut appeler de ce nom les faits qui procèdent des chefs d'Etat et des fonctionnaires chargés du pouvoir exécutif. La loi est abstraite : elle fixe les conditionsdéterniinantesd'un droit ou d'une ol)ligation. C'est l'office propre du Gouvernement d'assurer l'exécution de la loi, en maintenant rigoureusement Tordre prescrit par le législateur. Pour que la volonté législative soit fidèlement suivie, il est nécessaire de s'assurer que, dans tous les cas particuliers, les conditions requises à l'obtention d'un droit ont été remplies, et que,d'uu autre côté, personne do ceux qui doivent être soumis à une obligation n'écha])pe aux charges légitimes. Aussi l'âge, le sexe, la qualité des parents, le mariage, le nombre des enfants et tout ce qu'on désigne sous le nom d'état civil jouent un grand rôle dans toutes les sociétés. Voilà pourquoi les gouvernements s'attachent par dillerenls moyens à posséder des renseignements exacts sur les citoyens et leurs familles. A Rome, on avait recours à des receusemenis quinquennaux. A notre époque, on se sert de registres spéciaux tenus dans toutes les mairies par les officiers de l'Etat civil.
Pour procéder ù une énumération des principaux faits qui rentrent dans celte catégorie, il suflit encore de parcourir les dilleren tes classes sociales, en observant les ra()ports (|ui lirtit rhacunc d'elles avec U\ (iouvernement.
272 Lt:s CLASSES sociales
L'action gOLivernemoiitcile no s'exerce pas toujours avec la même force, mais elle s'étend sur tout, quoiqu'à des degrés divers.
Les chefs d'Etat, dans les dilTérentes formes de la monarchie, prennent à la confection des lois ime part très larg'e et souvent prépondérante : ils nomment les membres de leurconseil et choisissent les jurisconsultes auxquels ils accordent leur confiance. Alors même que la distinction des pouvoirs existe, les chefs d'Etat ont pour rôle de veiller au recrutement régulier des Sénateurs, des députés ou des citoyens composant les assemblées délibérantes ; ils adressent les convocations, fixent les lieux de réunion, garantissent lu liberté des délibérations, et — quand il y a lieu — président aux élections que le peuple fait dans ces comices. — L'Etat a dans les Tribunaux un représentant qui est chargé de la défense des intérêts généraux de la société, alors que ces intérêts ne trouveraient point de défenseurs. Dans les démocraties, où le peuple est souverain, ce sont souvent des particuliers qui jouent le rôle du ministère public en se faisant accusateurs. Dans les gouvernements tyranniques la délation est souvent encouragée. L'Etat intervient aussi dans la nomination des magistrats et dans l'exécution des jugements. C'est précisément parce que l'Eglise avait besoin de recourir au bras séculier qu(^ les officialités perdirent j)r< gressivement leur inij)ortance et finirent par disparaître devant les juridictions royales. — Les agents exécutifs sont dans une dépendance (directe del'Etat, puisqu'ils n'ont d'autre autorité et d'autres fonctions que celles conférées par l'Etat. Comme ils doivent être en commnnicalion permanente avec le pouvoir central, il y a loni un fnscnibb" de règles et d'habitudes à adopter jioiir entretenir ces relations officielles. Tous les actes nécessaires pour cela constituent les
faits adminislralil's qui, à cause de leur importance, forment une categ'orie spéciale. — Une des attributions les plus importantes des chefs dEtatest de commander les armées ou du moins de désigner les commandants. Souvent ces choix ne sont soumis à aucune règle hxe, ce qui laisse au Gouvernement une ji^rande latitude et par suite lui confère une grande puissance. Les relations étrang:ères sont encore une des prérogatives du pouvoir exécutif. Les chefs d'Etat sont en quelque sorte une personnification de la société et c'est à eux que s'adressent les ambassadeurs étrangers. S'ils ne décident pas loujours la guerre, ils sont du moins chargés de la déclarer et de garantir la sincérité des traités de paix. — La j)olilique se mêle souvent à la religion. Le pouvoir, qui dispose de la force, clnîrche à se soustraire à la domination du clergé en s'etforçant d'arrêter ses empiétements et délimiter son indépendance. Les moyens qu'il emploie pour renfermer strictement les prêtres dans leur domaine spirituel, sont de refuser son appui à toute action abusive (par exemple aux jugements des tribunaux ecclésiastiques), puis d'intervenir dans la nomination des prêtres ou des évêques, et enlin d'exercer une surveillance sur leurs biens. La jjolitiqite religieuse est féconde en faits variés, curieux et importants. — L'Etat, surtout quand il subit l'influence de la classe sacerdotale, se donne le droit de conlr(jler les productions de l'esprit. 11 exerce une censure plus ou moins sévère sur les théories scientifiques, sur les systèmes pliilos()j)hi(jiies, sur le Ihi'àtre, sur le livre, sur les discours prononcés en public? sur la presse, sur les dessins et les autres manifestations de l'arL (le droit de surveillance il le tient du législateur, <jui, sachant l'inlluence des idées sur les actes, a voulu armer le pouvoir contre les productions de l'esprit, nuisibh's a lordrc, à la morale ou même
aux doctrines officielles. Galilée fut emprisonné pour avoir affirmé que la Terre n'était pas immobile au centre du monde ; la circulation fut sur le point d'être condamnée en Sorbonne ; les hérétiques étaient brûlés en grande pompe au moyen-àge... L'Etat n'exerce pas seulement un droit de censure et de répression, mais il accorde des encouragements à toutes les manifestations de l'art, de la science et de la philosophie qui sont en harmonie avec sa direction sociale. De là ces diverses institutions d'un caractère officiel, qui ont pour but de sauvegarder la grandeur intellectuelle et morale de la société: hautes écoles, instituts, académies, concours ofliciels, etc. — L'éducation des enfants est entre les mains de l'Etat ou du moins se donne sous son contnMe. C'est l'Etat qui règle les programmes d'études, qui préside aux examens et qui attribue de la valeur aux diplômes. — La politique active — si l'on fait abstraction de la législation et de la justice — intervient faiblement dans les questions de travail et de commerce. Cependant, quand il prend son point d'appui dans une classe déterminée, le pouvoir a, dans l'application des lois, une tendance à favoriser cette classe. Ainsi dans une démocratie où domine l'élément ouvrier, les revendications ouvrières ont la liberté de se produire plus ouvertement, et, qnand elles ne trouvent pas des sympathies manifestes, elles ne rencontrent pas du moins les répressions rigoureuses qui les menacent sous un régime aristocratique. Les mêmes remarques sont à faire pour le commerce intérieur ou international. Les lois ou conventions qui le régissent dépendent, il est vrai, de l 'Etat, mais de l'Etat envisagé plutôt comme législateur que comme pouvoir exécutif. A ce dernier n'appartient le droit que d'appliquer avec plus ou moins de rigueur les lois, règlements et conventions. — Enfin
un (It's devoirs les [)liis impéi-ieiix de lEtat est de réprimor le vagaboiidag-e, de soulager les misères et de garantir la société contre les attaques des criminels : do là l'organisation de la police, la création des liopilau.v, l'entretien et la garde des prisons.
Cette énumération n'est pas encore complète, (lar les classes, tout en étant distinctes, ne sont cependant pas indépendantes, et par leurs relations mutuelles tendent à former un lout. ()r c'est le pouvoir exécutii'(iui symbolise le mieux cette unité. Il est en quelque sorte la conscience où viennent retentir toutes les impressions diverses, la force centrale (jui vise à l'harmonie de l'ensemble. Son rôle est de modérer les conllits d'intérêts privés et de songer à ces intérêts supérieurs qui, tout en étant communs à la Sociélé tout entière, risqueraient d'être négligés, parce qu'ils n'intéressent en propre aucune classe particulière.
Il ne s'agit pas de mesurer l'étendue légitime de cette action, ce qui est l'all'aire de la politique considérée comme un art. Mais, sans avoir à se prononcer sur les mérites du socialisme ou de rindividualisme, il suffit de constater ce qui se produit le plus ordinairement dans la réalité.
Outre les attributions énoncées plus haut, le pouvoir exécutif semble avoir pour fom^tion principale — ceci soit dit sans ironie —de recueillir les impôts et de les dépenser. Il les dtîpanse pour lui alin de rehausser le prestige indispensable à son autorité, et aussi pour le public, en des travaux divers comme la construction des routes, le creusement de canaux et les travaux de fortifutalion...
4" Les faits, culniinislrah/s dérivent des agents exécutifs subordonnés ii ll^lal. Ils consislenl essciilicllcment en ordres (jui (Muanenl du {)()UVoir central, en actes correspondants qu'accomplissent les agents char-
gés de fonctions spéciales, et en renseignemenls que sont tenus de fournir au pouvoir central les fonctionnaires répandus sur tout le territoire. Les renseignements sont consignés dans des rapports et nécessitent un travail de bureaux. L'abus amène ce qu'on appelle les paperasseries, où les indications utiles sont perdues au milieu de détails superflus. D'après les informations recrues le pouvoir central donne des ordres déterminés. 11 approuve la conduite des subordonnés ou la blâme et la rectilie; dans les cas douteux, il tranche la difficulté et prend l'initiative de la décision.
Plus le pouvoir est fort, plus la subordination est étroite. Si l'impulsion centrale faiblit, les fonctionnaires les plus puissants profitent de cette faiblesse pour accroître leur autorité propre et viser à l'indépendance. L'administration se fait d'une façon normale quand dans son action elle reste toujours conforme aux lois. Mais l'habitude «lu pouvoir donne le goût de s'en servir et même d\ni étendre les limites. De là des abus qui amènent des j)laintes et ([ui nécessitent un(* décision judiciairt'. Ce ne sont pas toutefois les tribunaux ordinaires qui sont chargés de trancher ces conflits entre l'autorité et les particuliers. Les débats sont portés devant une juridiction spéciale ou devant un représentant supérieur de l'autorité. On en ap[)elle du pouvoir mal informé et inique au pouvoir mieux informé et plus juste.
.")" Lrs faits niUifa/res sont les diverses manifestations de la force armée.
Ils ne sont pas limités aux opérations ({ui ont lieu jtendant la guerre, lorsque les d(Hix armées ennemies sont en pn-sence et cherchent dans les combats à triompher lune de l'autre. Ils comprennent encore toutes les actions j)réj)aratoii'es (|ui tendent à ce r('sultat final : emploi victoi'itaix de la force dan^ toutes les luttes à soutenir contre les puissances étrangères.
Voici dans quel ordre on pourrait énumérer les principaux de ces faits militaires. 1" le mode de recruUnif'nt^ c'est-à-dire le principe suivant lequel se choisissent les éléments qui entrent dans la composition de l'armée. Il est très important de savoir si l'armée ne comprend que des hommes lihres ou si elle admet aussi les esclaves, si elle se compose de volontaires, de mercenaires étrangers, de soldats choisis par tirage au sort, si le service militaire est universel ou s'il comporte des catégories de dispensés. — 2'> L'apprentissafje de la guerre nécessite de la pari des officiers des études techniques, qui aujourd'hui se font dans des écoles spéciales et autrefois se faisaient dans les camps par la pratique même de la guerre. Il exige aussi de nombreux exercices qui habituent le soldat à supporter de longues marches, à évoluer en ordre, à manier ses armes avec habileté. De là l'obligation de soumettre en temps de paix les futurs combattants aux périodes d'exercices jugées nécessaires. —3° L'apprentissage de la guerre ne comprend pas seulement les exercices physiques par lesquels se développent la vigueur et Ihabilelé. La quotité qui est surtout appréciée dans une armée, c'est hw//.sT«/j//«f', c'est-à-dire l'habitude d'obéir aux chefs avec promptitude, sans discussion et sans craiule. (Test ce besoin de discipline (|ui oblige les chefs à soustraire les soldats à h'urs habitudes anciennes comme aux innuences du dehors, et à les isoler pendant ioutc la dun'-c dti service soit dans les camps soit dans les casernes. — i" A raj)prentissage de la guerre se rallachi' aussi la ladititir dont les règles s'apprennent surtout par la pralifjuc dans les guerres. Cependant les [)eu|)les guerriers s"y e\erc:'iit tlans des maïueuvres, (|ui sont des imitations de la réalité el (jui leur assurent une vraie supériorit('' sur des ennemis non [)réparés. — o" La Guerre est lévcuiement capital ({ui e<t la raisiui d'être des précédents.
278 LES CLASSKS SOCIALKS
Les hostilités ne com;n',nic?iit pas orilinairement avant une déclaration de gui'r)'c,(\in se l'ait de dilïérentes laçons mais qni consiste essentiellement à annoncer à l'ennemi qnon aura recours àlaforce,si Ton n'obtient point les satisfactions demandées. Puis viennent les opérations proprement guerrières, marches contre le territoire ennemi, invasion, batailles, sièges, incendies, sang versé, captures de prisonniers, et toutes les formes de violences employées pour réduire l'ennemi et obliger les vaincus à se soumettre aux prétentions des plus forts.
6° Les Faits rrlitjini.r, qui constituent nue des catégories les plus intéressantes de faits sociaux, sont des produits de l'activité sacerdotale.
Il ne s'ensuit pas que ces faits ne se répandent pas en dehors de la classe des prêtres, mais c'est surtout parmi les hommes qui ont pour fonction spéciale de s'occuper de religion que les faits de cet ordre prennent naissance et rayonnent ensuite sur la société. Pour comprendre la nature de ces faits ou même pour arriver à les énumérer dune façon méthodique, c'est à leur source qu'il faut les saisir et les étudier.
Le trait dominateur du prêtre, c'est de croire en l'existence de puissances invisibles qui dominent le monde, et avec lesquelles l'homme peut entrer en relations. Ce n'est point par un ell'ort pers(jnnel de la raison que le pi'être arrive à cette croyance, mais par un acte de foi dans des Lf<;/^^y?r/c'.s transmises par la tradition orale ou lixées dans les livres saints. Le fonds de ces légendes est constitué par des événements qui ont pour caractère commun de révéler l'existence du Dieu, sa nature, sa forme, ses attributs, le genre et l'étendue de son action, et suilout sa volonté à la((nelle Ihomme est tenu de subordonner sa conduite comme à une règle indispensable. Quel est l'auteur de ces légendes ? I*arfois
quelque homme privilégié qui passe pour avoir été en communication directe avec la divinité, qui a — comme Moïse — pu, par une faveur î^péciale, avoir la vision de l'invisible et écrire sous la dictée les lois de la volonté souveraine. Parfois ce sont les compagnons du Dieu qui, témoins de sa vie miraculeuse, racontent les prodiges accomplis pendant son séjour au milieu des hommes. Quelle qu'en soit l'origine, la légende ne devient un fait social qu'à partir du moment oii elle est conservée par les prêtres et admise par le corps des fidèles. Il n'appartient donc pas à la sociologie de chercher à expliquer cette origine, parce qu'au début la croyance n'est encore qu'un fait individuel et qu'à ce titreelle se rattache àla psychologie, dont le rôle serait de déterminer la part qui revient aux sens, à l'imagination, à la mémoire et à la raison dans la formation de cette croyance.
A côté des légendes se placent les mythes^ récits caractérisés par le rôle qu'y jouent les personnages, tous symboliques. Le mythe est une sorte d'allégorie où les événements se déroulent sous une forme plus familière et plus intéressante, mais de manière à évoquer des idées plus ou moins abstraites dans l'esprit de ceux qui possèdent le sens du mythe. Ainsi, en apparence, les douze travaux d'Hercule ne seraient que les exploits accomplis pur le héros pendant sa vie terrestre. Mais pour l'interprète du mythe Hercule symbolise le soleil: sa force est la rej)résentation concrète de la puissance solaire et ses douze travaux figurent les divers bienfaits que l'astre ri'pand sur la terre en parcourant les douze constellations du zodiaque. De même Déméter est la personnification des énergies fécondantes de la terrf. et ses aventures avec sa fille Perséphone expriment d'une façon concrète les différentes phases d(> la germination. Le point de départ du mythe n'est donc
pas le morne que ci'lui de la légende. Dans la légende, la vie merveilleuse d'un homme évoque l'idée d'une puissance supérieure, et l'homme passe pour Dieu ou du moins pour l'interprète autorisé du Dieu dont il a reçu les inspirations. Dans le mythe, ce sont les forces de la nature qui attirent tout d'abord l'attention par leur grandeur et par leur importance. Ces forces sollicitent la réflexion naissante à trouver les causes qui rendent compte de leur action. Et, comme la remarque en a été souvent faite, Tintelligence à ses débuts se représente les forces de la nature comme analogues à la force interne que l'homme sent en lui, à cette volonté intelligente qui conçoit un but et préside aux mouvements des organes nécessaires à la réalisation de ce but. Le pur mécanisme est absolument antipathique à'I'intelligence primitive. De là cette multiplication d'ôtres animés qui, quoique invisibles, sont regardés comme répandus dans toute la nature, êtres que l'imagination façonne à l'image de l'homme et des animaux, ou qui se présentent sous des formes complètement fantastiques. Dans le mythe le phénomène naturel qui lui donne naissance a une réalité qui bride l'imagination el en limite les écarts. Aussi, sous la multiplicité de ses formes et malgré leur bizarrerie, il est permis — ainsi qu'on l'a réalisé dans la mythologie comparée — de découvrir dans chaque espèce de mythes les phénomènes terrestres ou astronomiques qui lui ont donné naissance. Dans les révélations — qui sont souvent des visions et auditions hallucinatoires — la fantaisie se donne plus librement carrière et les extravagances, qu'aucune réalité ne réprime, échappent à toute esj)èce dérègles. Les natures les }>lus disparates se mêlent, les membres se mulliplii'iil. les figures grimacent. D'autre part les événements lesplus étrangesou les plus scandaleux sont àdrtiis sur la foi devisions-
frappantes, et, comme toutes ces bizarreries ne peuvent trouver place dans le monde actuel, on les relègue dans l'enfer plus accommodant. Telles sont les monstruosités de rinde, les amours bestiales des dieux Hellènes et les rêveries de l'apocalypse.
Quels que soient la légende du Dieu et le symbole qui exprime sa nature, le fait capital pour l'influence des prêtres est la possibilité d'agir sur la volonté du Dieu, de l'incliner en sa faveur ou d'en détourner les funestes effets. Pour cela il y a tout un ensemble de -pratiques, qui constituent le culte, et dont tous les détails sont réglés par les prêtres avec minutie et dans un ordre immuable. Ces rites sont très divers suivant les religions, et cependant, au milieu de cette diversité, on peut découvrir les éléments généraux suivants :
1" \^ purification, prise dans un sens très étendu. Le suppliant — pour avoir chance d'obtenir la faveur qu'il demande — doit se trouver dans certaines dispositions de corps et d'esprit qui passent pour plaire à la divinité. A Hénarès les Indous se baignent chaque jour dans le fleuve sacré et au lever du soleil saluent l'astre naissant, en jetant vers lui l'iau du Gange qu'ils ont prise dans le creux de la main et (jui retombe en gouttelettes scintillantes. — L(>s Payenssi» lavaient les mains avec de l'c^Ku lustrale avant dVntr<'r d;in> un temple. Les Musulmans entrent pieds nus dans les Mosquées et font de fréquentes ablutions ; les Catholiques n'ont conservé de la lustration paycnne que l'habitude de mouiller l'extrémité de leurs doigts dans un bénitier. Mais^, comme ils attachent plus d'imporliince à la |tiiretf' s|>iriluelle, ils recourent au baplème et à la conie-^sion |)(>ur elVacer Ie< souillui'e^ de lànie.
2" La i*ril'rr (|ui consiste essentiellemeni dans une demande pour obtenir le secours de la Divinité ou pour
écarter samalvoillance. Elle comprend difTe'rents actes qui varient dans la forme suivant les idées que Ton se fait de la divinité, mais qui constituent un ensemble naturel : la série des moyens qui paraissent les plus propres à gagner la faveur dun être, souverain dispensateur des biens et des maux. Le suppliant commence par invoquer le Dieu ou le saint dont il réclame l'appui, c'est-à-dire à l'appeler par son nom. Mais, pour que cette invocation soit entendue, il est nécessaire qu'elle se fasse dans des circonstances de temps et de lieu déterminées. Les Divinités et les saints ont des jours coi|sacrés où ils sonf plus accessibles, et disposés à r('pandre leurs grâces avec plus de profusion. Ils ont aussi des endroits préférés et des sanctuaires de prédilection. Apollon Pythien résidait surtout à Delphes et Déméter à Eleusis; La Mecque est la ville sacrée des Musulmans ; et, si dans le Catholicisme l'ubiquité de Dieu est admise en théorie, cependant dans la réalité la Vierge et les Saints passent pour avoir des séjours privilégiés. Par l'invocation le suppliant s'adresse à une divinité spéciale. Mais, comme il se met ainsi sous la présence du Dieu, il prend une attitude qui révèle ses sentiments de faiblesse et d'humilité ; il se découvre la tète, s'incline, fléchit le genou ou même penche son front jusqu'à terre et embrasse les dalles du temple; il joint les mains eui signe de soumission, comme un esclave qui se livre sans défense à son maître; les yeux s'abaissent pour montrer qu'ils ne peuvent supporter la majesté du Dieu, parfois ils s'élèvent mais imploranis pour miteux solliciter la pitié ou le pardon. Nous pouvons appeler cette seconde phase de la prièr(ï le prosfcrnrnifiit .
Les attitudes muettes du corps ne suffisent pas, et la |)arole doit énoncerexpressémentla naturedu secours demandé. Mais celle demande pour avoir chance d'être
agréée doit s'exprimer dans des formules fixes qui avec, le temps di'vierini'iit souvent inintellig'ihles aux profanes. De là la nécessité de recourir aux prêtres qui savent les paroles efficaces et les rites tout-puissants. I.e langage devient de plus en plus hiératique, et, comme il exige une longue éducation ponr être compris et retenu, il donne aux prêtres, qui le possèdent souvent d'une façon exclnsive, l'autorité attachée à une puissance mystérieuse. Mais que les formules employées dans les prières s'expriment en langue vulgaire ou dans un langage secret, elles renferment essentiellement ces deux choses 1° la glorification du Dieu 2" un acte de foi dans sa puissance.
Pour gagner la faveur d'un roi, le courtisan multiplie les marques de respect et célèbre avec complaisance la libéralité, la justice ou telle autre vertu dont il espère retirer un bénéfice direct. Prosterné devant la statue du Dieu invisible mais présent, le sup})liantprocède de même. Telle Sapplio, torturée par un amour malheureux, réclame l'assistance d'Aphrodite: (1) « Immortelle Aphrodite au trône brillant, ingénieuse fille de Zeus, je te supplie, ne m'accable pas de malheurs, de tourments, vénérable Déesse. Mais viens ici, comme cette autre fois où docile à mon appel tu m'entendis et vins à moi (juittanl la demeure dorée de ton père. — Pu avais attelé ton char et de beaux passereauxrapides, au-dessus de la terre sombre, en agitant leurs aih^s à coups pressés t'entraînaient du haut du ciel à travers l'aspace élhéré. — • Ils arrivèrent aussitôt: et toi, bienheureuse, souriant de ton immortel visage tu me demandas j)onr(|uoi j'étais triste et pourquoi je t'apjxdais. — Viens donc aujourdliiii encore, tire moi de durs soucis, accoiuplis Ions les souhaits de mon (-{eiir et toi-même
(l)Trad. de Max.Kgj,'cr. Lillcralurc Grecque p. 87.
accours, sois mon alliée. » Les deux premiers éléments de la prière sont compris dans celte ode et se retrouvent partout dans les antiques relig:ions de Tlnde, de la Clialdée, de TEg-ypte comme dans les religions modernes ; qu'on célèbre les mérites dlndra, de Bel,d'Isis, ou de Jacques de Compostelle et de quelque obscur fétiche africain.
Enfin la prière se complète par le .sY7cr///c<^, c'est-àdire par une offrande ou par une peine volontairement soulïerte. L'ofirande.sous quelque déguisement quelle se cache, est toujours une sorte de marché oîi le donateur se propose de réaliser quelque profit. Souvent ce sont des biens temporels qu'on échange contre d'autres biens de même nature mais rendus au centuple ; parfois les dons sont faits pour recouvrer la santé, éloigner la souffrance et la mort; dans d'autres cas la donation a pour objet le bonheur dans une vie future, et alors elle se fait sous la forme du legs, le testateur ('goïste ayant tout intérêt à se dessaisir de biens qui le quittent en retour d'avantages supérieurs et d'une durée éternelle. Dans les religions cruelles fleurissent toutes les formes de l'ascétisme et toutes les variétés de sacrifices sanglants. On voit apparaître 1 abstinence, le jeûne, la mortification, les coups, les blessures volontaires et le suicide tel que le pratiquaient, par exemple, les Indous fanatiques qui se faisaient écraser par les roues de pierre du char de Siva.
A côté de la prière individuellese i)lacela prière publi- <|iie qui est encore plus que la précédente un fait social, puisqu'elle exige le concours des fidèles unis dans une même volonté et agissant de concert sous la direction des prêtres, qui ri'glent en maîtres tous les détails de la ci'rt'nionic : la niarclic d uni' th('M»i'i(' payenne ou dune j)rocession, les mouvements du corps comme les génullexiuns ou les danses, les paroles et les chants quac-
CLASSIFICATION DES FAITS SOCIAUX 28o
compagneiit d'ordinaire les iiistruineiils de musique, les actes symboliques comme l'aspersion deau bénite, la lumière des cierfies ou les fumées de l'encens, puis les rites du sacrifice qui pour avoir toute leur force propitiatoire doiveut(Mre accouiplis avec la plus minutieuse exactitude.
De tous temps les religions ont imprimé aux arts une énergique impulsion. Peut-être les hommes n'auraient point songé à dépasser le cercle des travaux utilitaires, si les prêtres, soucieux de faire croire aux puissances invisibles, n'avaientpoint cherché à frapper les esprits par des œuvres extraordiuaires, symboles expressifs des réalités cachées etdoininatrices. En supposant que les prêtres ne soient pas des initiateurs, à coup sûr, ils ont le mérite à toutes les époques historiques d'avoir imprimé une marque spéciale à toutes les formes de l'art.
Le but de l'art religieux semble être d'étonner, de produire cette secousse admirative (j/iirari, étonner) qui prédispose aux sentiments de crainte ou de coniiance exaltée. Le prêtre ne se sépare pas en cela du corps des hdèles. Car l'hypothèse du prêtre artificieux, qui cherche à exploiter par un simulacre de foi la naïve crédulité des ignorants, est une explication universellement abandonnée. La dilférence est plutôt en sens contraire. C'est le prêtre qui, par la continuité de la pensée toujours attachée an même objet, croit d'une foi plus vive en la réalit('' il'un monde dominé par des forces mystérieuses, tour à tour bienfaisantes et redoutables. Les choses sensibles sont un j>ur néant au regard de l'invisible qui est tout.
Pénétré de ces idées et de ces sentinicnts, le prêtn' s'efforce de les traduire au dehors par les manifestations diverses de l'art. Les Dieux sont des êtres supérieurs en grandeur, en durée, en puissance. Pour ex-
primer d'une façon sensible les attributs divins, il faudra recourir au grandiose, au merveilleux, au bizarr.\ aux encbantements de la beauté comme aux exagérations monstrueuses ; en un mot a un symbolisme bardi qui secoue violemment l'esprit et Tarracbe aux vulgarités de la vie. Dans l'Inde, en Egypte, dans les pays Catholiques et en général dans tous les centres religieux, l'architecture alfecte de donner aux temples des dimensions colossales, faites moins pour les besoins du culte qu'en vue de frapper les esprits par leur masse et en quelque sorte par leur caractère déternité. — Ces temples aux piliers énormes et aux voûtes élevéï's n;> sont pas nus, mais sont ornés de figures symboliques, de bas-reliefs, de statues, de peintures murales, d'inscriptionsobscures, ou de paroles intelligibles mais empreintes de mysticité. Dans les cathédrales gothiques la lumière ne pénètre qu'à travers des vitraux peints et laisse les grandes nefs dans une demi-ombre pleine de mystère, où l'on peut voir cependant des tableaux, des statues, des pièces d'orfèvrerie finement ciselées, des dorures, de magnifiques tapis, des pierres précieuses, des ornements dune grande richesse et d'une forme que l'antiquité rend bizarre. Dans les temples Indous apparaissent des statues aux formes fantastiques où l'artiste religieux a cherché à exprimer le caractère divin par des accumulations de tètes, de bras et de jambes ainsi qu'on le voit dans le bas-relief d'Ellora (1). Le môme caractère d'étrangeté se manifeste dans les Arts qui s'adressent à l'ouïe et qui trouvent leurs moyens d'expression dans la poésie et la musique. La parole sainte cherche à se distinguer du langage vulgaire, et, comme le temple manifeste la grandeur du Dieu par S(;s dimensions, ])ar les détails d"architecture et par la
(1) Essai (le l'IIisloirc de l'Art par Lulikn toni. 1, p. 8;). ïrad. Fr.
CLASSIFICAIION DES FAITS SOCIALX 287
richesse des ornements, elle doit prendre une forme qui révèle tout d'abord la sublimité de son oJ)jet. De là la multiplicité des figures, la hardiesse des métaphores, l'emploi des mots rares ; de là les hymnes, les psaumes, les chants d'église où les paroles, soumises aux rythmes et aux mètres, s'accompagnent de musique et donnent l'idée primitive delà poésie qui a été souvent un poème chanté, ainsi que l'attestent les plus anciens témoignages.
7" Faits de pensée i/idi'penda/Ue,\)ans cette catégorie se placent toutes les productions de l'esprit qui n'ont pas un caractère officiel, qui ne procèdent pas toujours d'une classe déterminée, ou du moins d'hommes qui consacreraient toute leur activité à ces productions. Ces faits ont une très grande importance. Mais, comme ils échappent à l'action directe des pouvoirs constitués et semblent se développer en toute liberté, ils renferment une plus grande part de contingence. Cependant cette indépendance n'est pas absolue; et, si dans l'étude des causes une large part doit être réservée au génie individuel, l'influence, exercée par le milieu ou plus exactement par les classes auxquelles ces travaux sont destinés, ne saurait être contestée.' Mais n'anticipons point sur la recherche des causes et — ce qui est notre objet actuel — procédons à l'énumération de cette classe de faits sociaux.
La première marque d'indt'pendance est fournie par la p/ii/osop/i le qui naît de rinsuflisancc* des dogmes religieux et qui répond à un besoin d'explication plus rationnelle de Dieu, de l'homme et de la nature. La i-eligion fondée sur d'anciennes traditions est ennemie de la critique ; elle façonne le fidèle dès l'enfance et imprime dans l'esjjrit, dans le co'ur et jusque dans l'organisme le pli inellacable de l'habitude. Les associations sont si fortes qu'elles passent pour naturelles;
et le dévot, qui e,ssaye de mettre eu doute leur valeur, sent toutes les puissances de son être se soulever contre cette impiété. Cet état persiste dans les natures mystiques qui se plaisent à ne pas tenir compte de l'expérience sensible. Mais le doute se glisse chez tous ceux qui remarquent un défaut dharmonie entre les laits et les promesses religieuses. Les prières les plus solennelles ne sont pas toujours efficaces ; les Dieux des nations ennemies triomphent ; les impies prospèrent. Les voyages mettent les cultes opposés en présence et tendent ainsi à rompre les préjugés nationaux; l'histoire, quand elle arrive à percer l'origine des religions, montre ainsi leur genèse, leurs humbles débuis et leur développement dû à des causes naturelles. La religion reste en outre immobile dans ses dogmes, et, comme par un progrès ordinaire les connaissances scientifiques s'étendent, les croyances religieuses fixées dans leur immobilité s'éloignent de plus en plus de ce que les hommes considèrent comme la vérité. Ce scepticisme plus ou moins obscur et sourd se révèle et éclate quand un esprit supérieur, favorisé par les circonstances, s'est dégagé [)lus complètement du lien religieux et se fait l'interprète autorisé des vagues aspirations sinon de la foule, du moins des classes disposées à recevoir l'enseignement nouveau. Le caractère commun aux études philosophiques est donc la liberté d'examen, la recherche qui se fait indépendamment de la tradition et avec le secours exclusif de la raison. La philosophie comprend d'abord la //irtaphfjsi(ji/r, c'est-à-dire l'étude diiceqai dépasse la sphère plnmoménale. Elle a la prétention de s'élever au-dessus des modes passagers de l'èlre, de pénétrer les essences réelles et les principes permanents. Les phénomènes sont les signes de réalités cachées, et c'est à la raison qu'il a{)partient de saisir dan» le phénomène— suivant les
caractères qui le distinguent — la cause capable de l'expliquer. De là les croyances à une substance matérielle, dont la nature explique les diverses propriétés que nos sens perçoivent dans les corps ; à un esprit, une archée, un principe vital qui explique la structure des corps vivants, leconsensus entre des organes solidaires, Tentretien d'un compose sans cesse menacé de dissolution par les forces hostiles du dehors ; à une âme qui rende compte de l'unité de la p msJe, de l'identité du moi attestée parla mémoire, du pauvoir de disposer librement de ses actes, toutes choses qui paraissent inconciliables avec un corps purement matériel ; enfin à un Dieu qui soit le créateur et l'organisateur du monde, la source delà vie, le producteur des âmes, et le régulateur de la vie morale.
La hardiesse mUaphysique enfante des systèmes aventureux qui se heurtent et s'entredétruisent. Assagie par des tentatives infructueuses, la pensée humaine comprime son essor, et, renonçant aux explications transcendantes et universelles, se borne à des connaissances partielles, mais certaines. De là vient la sciencf qui se distingue par les caractères suivants. Elle poursuit un objet déterminé mais toujours perceptible aux sens ou accessible à la conscience ; elle vise à établir des rapports constants entre les choses ou les faits, de telle sorte qu'une qualité donnée soit l'indice certain d'autres (jualilé's accidentellement imjx'i'ctîplibles; elle cherche à atteindre son but eu empbjyant une métbode, c'est-à-dire, l'ensemble des procédés reconnus les plus propres à découvrir un ordre spécial de vérités ; enfin pour savoir si son but est atteint, elle soumet ses conclusions au contrôle décisif d«i l'expérience. I"]n un mot la science est j)ositive, et, (juand elle existe, elle est toujours susceptible de vt'rificalion certaitie.
La science, qui occupr le premier rang, (>st la science
2'.KI LKS CLASSES SOCIALKS
iii(Uhèinatlii<iur (\n[ — suivant la di'linitiuii très prolondt' •1 Aiig'.Comto — ost(( la mosiiro indirecte des grandeurs». Elle a eu de tout temps le privilège d'imposer à tous la rigueur de ses formules et la nécessité de ses lois. Aussi est-ce sous son inlluence que la positivité a successivement pénétré dans toutes les hranches de la connaissance, celles du moins qui se rapportent au monde matériel. — l*ar des calculs trigonométriques basés sur des observations exactes, f Asfronon^ic détermine la distance des planètes, leur volume, leur masse et les mouvements quelles accomplissent dans des orbites invariables. — La Gi'ologie étudie la formation du globe t(MM-eslre et montre la succession régulière des dillVrentes coucbes de terrains. Elle assimile les changements anciens aux phénomènes actuels, et bannit l'intervention d'agents mystérieux ou de V(jlontés arbitraires. — La Phipiquo ramène les forces de la nature à des propriétés générales delà matière: les mouvements des astres, des nuages, -de la pluie, du vent, de la mer ne so:it pas dus à l'action d'un esprit qui agirait comme la volonté humaine suivant la loi des causes linales, ils proviennent simplement d'une propriété inhérente à chacjue particuh^ de la matière, l'attraction, en vertu de laquelle. « tous les corps s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de leur distance ». La chaleur n'est ni le souille d'un Dieu, ni un fluide mystérieux ; c'est un mouvement vibratoire des mob'cules matérielles. D.^ même le son, la lumière, le magnétisme et l'électricité ne sont dans le fond rien autre chose «pie des mouvements de petite ani[)litude, qui pardivers milieux se communiquent à nos sens et sont les causes efficientes de tous les phénomènes physiques.— La Cliunie ne compte pas sui- d(^s formules magi(iues pour opérer dans les corps les modihcations aux(jnelles elle vise. Mais elle ])rocède à des analyses
exactes, et, quand elle connaît les éléments qui entrent dans un composé, elle met en présence ces éléments divers et les soumettant à Faction de quelque force connue, la chaleur ou l'électricité, elle parvient souvent à reconstituer les composés naturels ou même à en former de complètement artificiels — La Bioiagie est restée longtemps embarrassée de métaphysique par la croyance à un principe immatériel, doué de spontanéité à un degré tel que, dans des cas imprévisibles, il pourrait faire échec aux forces purement matérielles. Les expériences décisives de Cl. Bernard ont montré que les phénomènes vitaux n'échappaient pas aux lois du déterminisme universel. Toutes les fonctions organiques sont rigoureusement soumises dans leur exercice à des conditions {)hysico-cliiiniques. Quant aux rapports de coexistence qui ridient les dillerentes j)arties d'un organisme dans une structure invariable pour l'espèce, tanatomie les avait depuis longtemps constatés.
La science ne se borne pas à l'étude du monde matériel. Mais elle vise, aussi et surtout, à la connaissance de l'homme considéré comme un être qui sent, qui pense, qui veut, qui parle et qui vit en société. Par son esprit l'homme est créateur de philosophie, de science, d'art, de langage. L'étude fondamentale est par suit;' la psychologie^ et c'est ce que Socrate avait remarqué en prenant pour devise l'inscription de Delphes « yvwO'. Tîx'jT'jv ». Descartes, Locke, Hume et Kaat avaient pris une conscience plus nette encore de cette importance en soumettant à la criliijue noire faculté ào connaître. — La locjKiup dans sa signilicalion la plus ('lendu(; indique les procédés que l'intelligence doit siiivr(^ pour atteindre plus sûrement la vérité. Elle signale en même temps les causes d'erreurs les plus fréquentes. Ces erreurs tiennent souvent aux passions qu'on a ap-
-1*2 LES CLASSES S()<;l\li:s
pelées non sans justesse — d'agréables instrumonls pour nous crever les yeux. — La Linguistique fournit d'utiles indications sur des croyances primitives, qui n'ont laissé aucune trace ou des traces bien incertaines dans de courts fragments littéraires. Elle le fait en restituant à certains mots rancicnne signification qu'ils avaient dans les langues génératrices. Ainsi, grâce aiL\ lois de la phonétique, on peut remonter par exemple du mot «àme» au mot latin « anima )),puis signaler l'analogie qui relie le mot anima au mot grec àvEu-o; qui signifie vent, esprit, et montrer ainsi que dans les croyances primitives l'àme était considérée comme le souffle de la respiration. — La vie en société donne naissance aux sciences sociales qui font l'objet spécial de cette étude, consacrée à caractériser leur nature et à déterminer leur méthode.
Un auteur moderne, Gayau, a intitulé un de ses ouvrages les plus originaux : L'art au point de vue sociologiqîie. Et en ell'et la poésie, la liltéralure et Fart ne sont pas des œuvres exclusivement individuelles. Mais les intelligent^es, qui réalisent ces productions littéraires et artistiques, travaillent en vue du public, et plus ou moins inconsciemment en subissent l'influence et en réfléchissent d'une façon brillante les goûts, les sentiments et les idées. A ce titre ces créations de l'intelligence constituent une nouvelle catégorie de faits sociaux, faits qui me paraissent encore pouvoir s'expliquer par les différentes classes sociales auxquelles ils se rapportent.
Les aèdes grecs avaient surtout pour auditeurs les rois entourés de leurs compagnons d'armes, et, s'accompagnant de la cithare, ils chantaient les exploits des héros, etparticulièrementcelteguerrc de Troie si féconde en événements capables d'intércssser des hommes de guerre. Ils mêlaient les Dieux aux hommes, les jetant
(lais la mrlép dos ])alaillt>s ot les faisant intervenir dans toute action importante. INIais ce merveilleux n'était pas un simple artifice de poésie: il répondait aux sentiments et aux croyances de l'époque ou plus exactement des rois ou cliefs militaires.
L'épopée prenait un caractère plus religieux quand elle était deslinéi^ à la classe sacerdotale, ainsi que cela s'est surtout produit dans l'Inde où les Rrahmar.es, à partir du moment où ils devinrent une caste prépondérante, introduisirent dans le Mahabha râla des épisodes fortement marqués de pliilosopliie théologi- (}ue.A Rome au siècle d'Aiii^uste, c'était une mode dans les familles riches d'envoyer les jeunes ^ens compléter leurs études à Athènes. Et le prestige de la littérature grecque était si puissant que, pour être goûtée, une œuvre écrite en latin devait être manifestement inspirée de l'esprit Indlénique. Delà une lièvre d'imilalion à laquelle ne reste pas étrangère l'œuvre la plus parfaite de celle époque, l'Eiiride. — Au moyenâge dominent les théologiens. Et les esprit cultivés, préoccupés surtout des questions d'outre-tomhe, s'intéressent vivement à la Dlrine ConLcdic du Dante qui conduit ses lecteurs dans les cercles de l'Enfer, dans le Purgatoire et enfin dans le Paradis où, sous la conduite de Béatrix, il contemple la triple essence divine. — La lîcnaissance vient avec son engouement pour l'anti- ((uité.Lc merveilleux chrétien est éliminé et de nouveau la mythologie payenne triomphe, mais à la surface. Aussi Pionsard lui-UK-mc
Dont lu musc ci» français parle gr;;c el latin
n'a ])as le courag.^ d'achever la Franciade. — Au conlrain; Millon fait un uvrc vivante avec son Paradis perdu, parce ([u'il est pénétré de l'espril hihlit|ue et ([ue sonLévialhan n'est ni pourlui ni [)()ur les pu-
29 1 i.rs CLASSES sociales
ritaiins de son époque un simple ornement poétique. A notre époque le roman en prose a remplacé l'épopée. Le merveilleux, en tant quil naît de l'intervention des puissances surnaturelles, en est ordinairement banni ou n'vjoue qu'un rôle accessoire. Quaut à l'inlérèt, il est cherché dans des voies diverses, suivant les goûts el les tcfidances du public auquel l'auteur s'adresse, l^a société polie et courtisanesque du temps de Louis XIV ne s'intéresse guère qu'aux aventures des rois et aux passions des princesses. Aussi elle exige que dans les romans les héros aient dans leur attitude, dans leurs actes et dans leurs discours la dignité des courtisans àperruque. Les femmes demandent de leurcc)té que le fond de grossièreté propre à la galanterie soit recouvert de beaucoup de gaze, et qu'avant de tomber dans l'adultère l'héroïne s'attarde, avec dedélicieuxremords, sur les rives du Tendre, en surveillant la lente éclosion d'une passion alimentée par de beaux discours, et dont les parfums subtils finissent par endormir son cœur. Au xvni'' siècle fleurissent la galanterie polissonne, la fade bergerie, le roman bourgeois, et avec Rousseau le genre sentimental. Après le coup de foudre révolutionnaire, il est de bon ton dans les classes dirigeantes de verser dans la mélancolie et de prendre des attitudes désespérées. Les René et les Werther donnent naissance à une longue lignée de héros en proie au pessimisHK^ el (|ui dépensent leur é'nergie défaillante à injurier la nature et l'humanit'. A notre époque les divers courants littéraires se distinguent nettement les uns des autres ; et, comme les classes de lecteurs sont très variées, ces courants se multiplient. Pour s'en tenir au roman, les formes de ce genre sont très diverses par le style, parla complication ou la simplicité de l'intrigue, par la nature des événements, par le caractère et le rang social des personnages. Pour le style elles vont depuis le feuilleton où la banalité de l'expression
CLASSIKK.AIIO.N DES l'AIIS SOCIAIX 205
est oi'dinairo jiisqu à dus, (riivres dites décadentes où l'on allecte toutes les recherches, toutes les finesses, toutes les bizarreries ou môme les obscurités voulues du langage. D'un côli', les idéalistes à la l'aron de Saïul cl de Feuillet [)rèLentà leurs personnages de nobles senlimcnts et jusque dans la faute se refusent à montrer la grossièreté. Del'aulre, les réalistes semblent se complaire dans la bassesse et s'altiichent à grossir toutes les vilenies de l'humanité, semblables à cet enfant de Noé qui rit de la nudité de son père. Ici, l'intrigue est réduite à sa plus simple expression, et tout l'intérêt se concentre sur la peinture des mirurs et l'analyse ou le développement des caractères. Là, les événements s'accumulent, s'enchevêtrent, se compliquent ; c'est une course rapide où la curiosité est sans cesse tenue en éveil par l'imprévu. Enfin si la littérature pornographique fait des progrès inquiétants, la faute n'en revient pas seulement aux auteurs mais aussi à la catégorie de lecteurs et de lectrices qui se délectent à ce genre de peintures.
L épopée est le récit d'une action. La Trdgrdir est cette action même qui se déroule sous les yeux du spectateur. Mais les phases que la tragédie traverse sont analogues à celles de l'épopée. Sans y insister plus qu'il n'est nécessaire, on peut remarquer que suivant les ('poques la tragédie est presque entièrement liturgique ; qu'elle s'di'gagede plus en plus de la r(digiou ; (jnnne fois émancipée elb^ ri'pr('sent(; surtout les exploits et l(>s infortunes des hi'ros ; puis, que sous hi forme du Drani^ ou de hi Comédie l'action siî rapproclie di' la vie ordinaire et renferme des personnages peu di nV'r. 'nts des specttiteurs. Les (ruvres draiu;iliqnr> |i('ii- ViUit (h'générer aussi et nedeviuiir plus (|u"un pi-iMcxte à exhibitions ou aux lev('es d(\jambes des ItaUerines l'ais.i ni voltiger iui ton r dr! les Iciii-^ lu lus I l'wie-^ [xuivciil
29(\ Li:s CLASSKS SOCIAI.KS
encore se transformer en jeux de cirques, en combats sanglants do cladiateurs et en conrses de tanreanx. Mais toujours elles sont le reflet fidèle des mœurs sociales.
La poésie peut être individuelle et servir à traduire les propres émotions de l'auteur. Elle est alors /f/rirjue. Si la source la plus fJconde du lyrisme est Fémotion religieuse, elle nest pas la seule. Ici encore la poésie se sécularise et revêt — suivant les époques, les sociétés et les classes — des formes variées.
Le lyrique, que caractérise l'exaltation du sentimr^nt, chante dans des mètres et des rythmes divers ses désirs, ses espoirs, ses joies et ses triomphes, ou ses haines. ses craintes, ses tristesses, ses deuils et ses désespoirs. Mais il ne choisit pas la matière de ses chants d'une iaf^on tout arbitraire et capricieuse. Il est l'âme vibrante d'un peuple ou plus exactement de classes sociales. C'est lui qui donne une voix aux sentiments sourds, aux vagues aspirations; qui transforme les balbutiements en un verbe éclatant. Mais, s'il provoque la sympathie et recueille l'admiration, c'est qu'il a su deviner les tendances obscures ou mieux subir d'une façon inconsciente les mille influences de la foule, et les renvoyer en un écho agrandi, comme -^c un airain sonore». A Sparte Tyrtée fait entendre des marches guerrières, îles élégies qui célèbrent la beauté de la loi ( ij/oaCx i, des exhortations au combat où ne manquent ni l'éloge de la bravoure ni les conseils techniques. Anacréon Qst un poëte de cour, et, peu soucieux des vertus guerrières, chante à Polycrale et aux courtisans du roi de Samos les charmes de l'amo.ir et les joies d'une vie molle et fastueuse. Epris d'^ justice, Solon célèbre dans ses iambes les réformes qui devaient faire la grandeur de la démocratie Athénienne. Pindare compose des odes triomphales en l'honneur des vainqueurs dans les jeux
nLASSlFlCATION DES FAITS SOCIALX 297
célébrés à Olympie, à Delplics, à Néméo ou à rislhmc de Corinthe. Et, s'il répand les richesses de son im.iirination sur de pareils sujets, c'est que la Grèce entière se passionne pour ces sortes de solennités et que les villes, toutes fièn^s d'avoir donné naissance aux vainqueurs, chantent avec enthousiasme la gloire de leurs compatriotes. Si de la Grèce on passe dans d'autres sociétés on trouve toujours la même correspondance entre le poète et le public auquel il s'adresse. Horace est un poète de cour, un Epicurien délicat qui n'a d'accents sincères et de verve originale que pour chanter le repos à l'ombre, les parfums, les tleurs, le vieux vin d(? Falerne, les voluptés de l'amour avec les Laïs romaines. Mais combien de ses compatriotes prenaient plaisirà revivre en imagination leur vie voluptueuse, sousiaconduite d'un poètequi savait couvrirdes charmes de la poésie lindilTérence égoïste ou de vraies turpitudes. A notre époque, le lyrisme a pris un grand développement et une forme nouvelle. Le poète incline souvent vers la mélancolie, la tristesse, le désespoir; il se révolte contre l'inconnu dont s'enveloppe la divinité l't oppose le silence hautain à son mystère ; il aime à se perdre dans les inlinis du monde ou à rêver devant l'Océan déchaîné ; il interroge l'étoile du soir ou par un prodige de sympathie cherche à pénétrer l'ùme des choses et à communier avec toute la nature ; il attache parfois une corde de fer à sa lyre, et, dans des vers iridignésji la faron d'Archihxjue, flagidle les partis hostiles. Mais si linspiration est changée, c'est que la socit'té issue de la llévolution n'est plus la même. Le poète reste donc toujours en harmonie avec h- milieu social 011 il vit.
IjvlixiKinci' est caractérisée par ses visées pratiques : elle ne cherche pas à rt'gner seulement dans h' domaine de la pensée, mais si elle s'adresse au sentiment et
à Tesprit ct'st pour di'terminer à raclion. Le poMe est surlout 1111 producteur d"(''motions et peut être satisfait si les àines de ses auditeurs vibrent à l'unisson de la sienne. L'orateur ne se contente pas déniotion stérile, mais il veut que cette émotion se traduise en un acte, l'acte précis qu'il conseille. Pour faire prévaloir ses desseins il s'adresse à l'esprit et au cœur ; il s'efforce, suivant la formule exacte des rhétoriques, de convaincre et de persuader.
Il semblerait que l'orateur fût libre dans le choix de ses moyens. Maisen réalité son argumentation, ses mouvements oratoires, son slyle, sa diction et jusqu'à ses gestes sont en jurande partie commmdés par la composition de son auditoire. Devant un public compétent et pénétré des exigences de la lo^j'iriue. rar^umentation devra être serrée, étayée sur d 'S preuves, exempte d'aft'irmations hasardeuses ou fausses, les mouvements oratoires seront rares et en tout cas modérés, le style rejettera tous les ornements inutiles — ceux qui peuvent mettre en valeur l'ingéniosité de l'auteur mais qui ne contribuent pas h donner de la clarté et du relief à la pensée ; la diction sera sulfisante. si les articulations sont nettes, si la voix est claire, et si l'orateur sait par une accentuation habile détacher dans chaTue phrase les mots importants, et dans le discours les phrases saillantes; quant à la mimique, elle sera des plus réservées. Telle est l'attitude qui s'impose à l'orateur parlant devant une Académi(\ — (Ju'il s'agisse au contraire de ])arler dans une ri'union j)ubiiqu ' ofi la majorité est ignorante et peu familiarisée ;ivec la logique, l'éloquence de tout à l'IieiuM^ n'est plus démise. L'orateur, qui a uni il la malencontreuse idée de s'adresser à la raison de ses auditeurs sans faire appel à leurs passions, ne serait point supporté pendant cinq minutes. Les preuves sont souvent remplacées par des mots —
CLASSIFICATION DKS FAIIS SOCIAUX 21)0
mois à signilic.ition vague mais qui ont la faveur du public; par des affirmations gratuites et même mensongères ; par des sophismes à peine déguisés. Toute la force de l'orateur est empruntée aune gesticulation énergique, à la force de la voix, aux exagérations d'un langage déclamatoire, à une action désordonnée qui parle aux yeux et secoue violemment les nerfs. Entre ces deux extrêmes il y a toute une série d'intermédiaires. Mais dans chaque cas particulier le genre d'éloquence est l'image assez fidèle du public.
Lii critique est un genre littéraire qui a pris à notre époque un grand développement. Elle ne produit aucune O'uvre d'art mais juge les productions artistiques et littéraires. Elle va même plus loin et fait la critique de la critique. Voilà pour l'étendue de la critique. Quant à sa nature, elle revêt des aspects variés suivant les préoccupations et les goûts du public au(|iiel les auteurs s'adressent. Le grammairien ne s'oc('upe que de la propriété des mots et de la correction des phrases. Mais le véritable critique s'occupe moins des règles grammaticales que du style proprement dit, c'est-à-dire, de cette marque spéciale qu'un écrivain imprime à sa pensi'e. Il ne s'arrête pas à la forme, mais pénètre jusqu'aux idées, auxsentiments et à la composition de l'oHivre. Et sur chacune de ces choses il formub» des jugeme:its, au nom de règles esthéticj'.u^s conlestables, ou du goût qui est tantôt un ensem!)le d'hiibitudes passagères, tantôt un résidu de traditions vieillottes. — Fatiguée de rendre des arrêts, que cassent le plus souvent les générations suivantes, la critique devient plus circonspecte: au lieu de rendre des oracles, elle vise, comme la scieiic(% à donner des explications. Ainsi avec Sainte-Beuve elle se fait psycliologiqiie et cherche dnns la vie de l'écrivain les diverses influences qui ont façonné son caractère, son imagina-
300 LES CLASSES SOCLALES
tion, son int'.^lliu'once et qui rendent ainsi compte de rtpuvre elle-même. La critique s'élargit encore et avec Taine elle met Técrivain en relation avec le milieu social où il s'est développé. — C'est là précisément notre point de vue, point de vue qui ne s'applique pas seulement aux auteurs mais qui convient aussi aux critiques. Par exemple, si les ouvrages de critique jouissent à notre époque d'une si g-rande vogue, c'est en raison de la nature des programmes universitaires, et à cause des secours qu'ils oflrent dans les examens aux nombreux candidats qui, ayant à parler dune foule d'auteurs grecs, latins, français et étrangers croient plus sûr. et sont presque forcés de rapporter les appréciations des critiques autorisés.
Les productions artistiques constituent une autre classe de faits sociaux, qui donneraient naissance à des remarques analogues à celles qu'ont provoquées la poésie et la littérature. Pour éviter d^s redites, il suffira donc de désigner sous leurs noms bien connus les ditï'érentes formes de l'art: l'arcbitecture, la sculpture, la peinture, la musique.