‹ Les classes sociales; analyse de la vie sociale. Ouvrage récompensé par l'Institut de France (Académie des sciences morales et politiques)Chapitre 4 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LOBJET

Dans ses Règles pmir la direction de l'f.^pril, Descaries parle d'un valet si empressé qu'il partirait avant d'avoir bien entendu l'ordre qu'il aurait à exécuter. Cet l'xemple fait vivement ressortir l'obligation de fixer pour chaque question ro])jet à étudier. Car c'est la nature de cet objet qui imposera aux savants les procédés spéciaux qu'il convient d'employer pour sa connaissance. Si cette nature n'était pas déterminée avec une suflisante précision, le moindre défaut de la méthode recommandée serait de ne pas répondre aux données du problème.

Ici la matière de l'étude est constituée pur >< les (aits sociaux. »

Ce sont des faits. Cette qualité mémo, de l'ail impîi- <]ue une existence objective, une réalité indépendante des pures créations de l'esprit, quelque chose qui n'a pas ù se plier aux exigences de l'imagination esthétique ni à se conformer aux conceptions idéales — que ces conceptions soient orientées vers l'util iU', vci-s In justice ou vers quelque autre but.

Les faits dilfèrent des notions nuilh(''ni;iliijni's (pu.' l'intelligence peut former sans consulter la iialuredudu moins en ne lui empiainlant (|u'un petit noiubre d(> matériaux. Le géomètre congoit le cercle, re[lij)se, la parabole,.la cycloïde... Il porte en lui ces figui-es (piil a

LKS CLASSES SOCIALES

engendrées au moyen de points en mouvement dans l'espace imaginaire ; il retient dans une définition les éléments constitutifs de ces figures; il connaît ces éléments avec certitude puisqu'il les a introduits lui-même d'une façon expresse, et de ces propriétés fondamentales, il tire — dans une suite de théorèmes — d'autres propriétés rattachées aux premières par les liens rigoureux de la déduction. Mais dans toutes ces démarches le mathématicien n'a pas à se préoccuper de savoir si les objets ou les mouvements naturels répondent exactement à ses idées, à ses définitions et à ses démonstrations. La géométrie et l'algèbre conserveraient, non sans doute toute leur valeur, mais toute leur vérité, alors qu'elles seraient dépourvues d'application dans le monde extérieur. Au contraire les faits demandent à être étudiés en eux-mêmes. Ce sont des inconnus dont il faut pénétrer les caractères essentiels, des modèles qui ne supportent aucune grave déformation ; car toute la vérité à leur suj(^t réside dans la ressemblance.

Ce défautd'observalion. ou du moins cette prédominance de l'imagination sur l'observation n'est pas une simple possibilité. C'est un vice de méthode réel, un vice dont les traces sont visibles dans maints ouvrages, particulièrement dans ceux où les auteurs ont visé à la rigueur mathématique. Pour que cette remarque ne reste pas dans le vague, elle se précisera au moyen d'un exemple emprunté au Contrat Social à^ ]. -S. Rousseau (1). Par un prodige d'abstraction, Rousseau efface les distinctions entre les races, entre les peuples, entre les classes sociales, entre les individus ; il néglige la di-

(1) Mais — et c'ost là un avcriissemont qui doit servir pour tous les cas semblablrs — l'exanicn porto sur le point spécialement visé et ne s'étend pas à toutes les parties de l'ouvraf^e. Ce travail, tel que î'autcur l'a compris, est moins une œuvre de critique ([u'un exposé de doctrines.

L 0!!,li:i'

vi'j-silé des <'j)oques ; il supprime les différences qui naissent de l'àgC;, du sexe, des iiilirniite's et ne compte dans sa Cité que des citoyens tous égaux. Cette égalité est impli(iuée dans les termes même du Pacte Social où « chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous ». Conclusion juste, si l'on admet que toïis ont la même valeur. Le Pacte Social exige encore « Paliénation totale de chaque associé avec tous ses droits ». Pour être équilahh», cette aliénation veut que les biens des associés soient et restent égaux; que la puissance physique et intellectuelle reste identique chez tous ; que la volonté elle-même soit partout droite, énergique, orientée vers le bien général. « Les engagements, continue Rousseau, ne sont obligatoires que parce qu'ils sont mutuels ». Mais en réalité l'homme valide s'expose à la guerre et l'infirme, non; le riche paie des impiMs et le pauvre reçoit des secours ; et partout éclatent de semblables contrastes, de sorte que l'égalité hypothétique de Rousseau est non seulement une fiction, mais une chimère impossible. La réalité doit être serrée de plus près.

Les faits se distinguent aussi des représentations esthétiques. L'idéal, c'est la réalité embellie par l'imagination du poète et de l'artiste. Les Dieux du paganisme sont alfranchis des laideurs, des misères, des impuissances, des obstacles divers qui se dressent devant l'homme pour arrêter son élan et imposer des bornes au champ tout d'abord sans limite du rêve. Les héros de l'épopée ont subi de moindres altérations et cependant ils procèdent de personnages déjà grandis par la légende et que transfigure encore le poète, désireu.v: déplaire par r<'xlraordinaire et le merveilleux. Il n'est pas jusqu'aux arts d'imitation, la sculpture et la peinture, qui ne sacrifient délib<'rément l'exactitude à l'émotion esthétique. En religion, mais surtout en poésie et

8 LKS Cl.ASSKS SUCIALKS

dans les aris, lidoe domine et si parfois l'esprit emprunte des traits à la réalite', la fidélitt' — toujours partielle — de la représentation n'est pas un but : elle n'est qu'iiii moyen d'accroître la vivacité de l'émotion et la grandeur de l'intérêt.

La science n'a point de ces complaisances. Elle cherche non à plaire, mais à instruire, et pour C(da elle ne doit éliminer de parti pris aucun élément de la réalité.

C'est dans le travers opposé que tombent particulièrement les utopistes. Soit qu'ils rejettent dans le passé l'âge d'or, soient qu'ils le placent dans l'avenir, ils font de l'homme et de la société une peinture séduisante mais mensongère. Fénelon peut être considéré comme l'exemplaire le plus accompli de ces âmes optimistes qui rayonnent au dehors leurs propres qualités et en dotent généreusement tous les hommes. Ainsi dans l'heureux pays de la Bétique « il ne faut point de juges « parmi les habitants, car leur propre conscience les « juge... Ils s'aiment tous d'un amour fraternel que (( rien ne trouble... Ils sont tous libres, tous égaux... La « fraude, la violence, le parjure, les procès, les guerres « ne font jamais entendre leur voix cruelle... »

A Salente, toutes les imperfections sociales, que les législateurs politiques et religieux ne sont point parvenus à conjurer, s'évanouissent comme par enchantement. Les marchands pratiquent « la franchise, la « bonne foi, la candeur »; les gourmands perdent leurs habitudes : « chacun se corrigea de la profusion et de la « délicatesse où l'on commençait à se plonger pour les (( repas». La question sociale, qui préoccupe tous les économistes de noire époque, est résolue avec une extrême facilité : « Prenons tous ces artisans superflus qui se trouvent dans la ville... pour leur faire cuiliver ces jdaines et ces collines... Vos artisans de la ville, transplantés dans la campagne, élèveront leurs enfants

. i.oi'.JKr 1)

au travail et an joug do la vie cliamptHre, .. lies ouvriers seront ravis... Dans la suite, tout le pays sera peuplé de familles vigoureuses et adonnées à Fagriculture ». Puis Fénelon, qui voit la campagne à travers les descriptions poétiques d'Homère et de Virgile, trace de la vie champêtre l'idylle convenue et fausse qui ne fleurit que dans les salons ou sur les scènes d'Opéra : « Le berger revient avec sa flûte et chante à la famille « assemblée les nouvelles chansons qu'il a apprises « dans les hameaux voisins... Heureux ces hommes, (( sans ambition, sans déliance, sans artifice... des ruis- « seaux de lait plus doux que le nectar, etc.. » Depuis Fénelon jusqu'aux socialistes modernes, les rêves ont pris des formes diverses mais ils sont restés les mômes dans le fond, des rêves généreux mais sans consistance. Toutes les merveilles })romises ne pourraient être réalisées qu'au moyen d'une humanité radicalement transformée (1).

Or, dans une étude scientilique, il s'agit non d'êtres imaginaires, mais des hommes réels, non d'une société fantaisiste, mais des sociétés existantes ou vraiment possibles.

Etudier les faits, ce n'est pas non plus chercher à agencer les choses en vue d'une lin désii-able.

Une première remarque s'impose à c(! sujet : c'est qu'en général la recherche de la linalité a été nuisible aux progrès scientifiques. Par une tendance naturelle, l'homme a mis ses désirs à la j)lace des réalités ; il n'a donné que l'écho de ses propres pensées, quand il croyait et prétendait être l'interprète de la nature. En Astronomie, il plaçait témérairement la terre au cenlre du monde;; en Physique, il personnifiait la nature et lui prêtait des aversions et des sympathii's ; en i)i(do-

(I) Comparer les rc'-vcrics de Fénelon aux iilo|)ii;.s du niliilisic russe Kropolkine dans la Conquête du pain. — S ub fine m p. 2t.'6.

gie, il reprit son rêve de domination universelle et s'imagina que toutes les espèces vivantes n'ont d'autre destinée que de servir à ses besoins. Des déceptions nombreuses ont mis le savant en garde contre ce vice de méthode et l'ont amené à remplacer partout la recherche des causes finales par celle des causes efficientes. La science sociale ne saurait faire exception: car les prétendues philosophies de l'histoire ne sont souvent que le roman de l'Humanité, roman où l'auteur s'est appliqué à plier de force les événements et à les déformer dans la mesure jugée nécessaire pour les adapter à ses idées préconçues.

Tel est Bossuet dans son Dhcours sur riiistoire lonverselh. Pour lui, les événements historiques sont moins des réalités dépendant d'agents positifs, que des signes d'une volonté métaphysique. C'est cette vérité qu'il importe surtout de connaître parce qu'elle est seule maîtresse, qu'elle domine les choses, que bien plus elle façonne les esprits, les cœurs, les volontés des princes et des peuples suivant les exigences de ses desseins, pour l'accomplissement de ses ordres secrets. -( Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous « les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt <c il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride et « par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire « des conquérants? 11 fait marcher l'épouvante devant « eux, et il inspire à eux et a leurs soldats une hardiesse '< invincible. Veut-il faire des législateurs ? il leur « envoi<! son esprit de sagesse et de prévoyance ; il « leur fait prévenir les maux qui menacent les Etats « et poser les fondements de la tranquillité publique. « Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par " (juelque endroit, il l'éclairé, il étend ses vues et puis « il l'abandonne à ses ignorances ; il l'aveugle, il la « préci|)ile... »(l). Bossuet, écrivain catholique, évoque, (1) Discouru sur l'Hisloire unicersellc. Cli. VIII.

L OU.rKI'

l)récepteur (.run prince, est domine par lidée de relever l'autorité' de la religion et de donner à son royal élève des leçons profitables au catholicisme.

Or, de pareilles préoccupations sont diflicilement conciliables avec la recherche désintéressée de la vérité. Ou plutôt, inutile de chercher: la vérité essentielle est connue. Elle est renfermée dans les livres saints, et c'est là, à sa source, qu'il faudrait la puiser, puisque c'est Dieu môme qui Ta exprimée par la bouche des prophètes inspirés. Telle n'est pas l'attitude que doit prendre le savant dans l'étude des faits.

La conception des fins assignables aux sociétés présente encore des inconvénients, alors même que ces faits ne relèvent pas d'une croyance métaphysique.

Le Politique, sans doute, se trouve dans l'obligation de se fixer un but et de rechercher les moyens les plus propres à la réalisation de ce but, qu'il considère comme le souverain bien social. Mais ces nécessités de la pratique ne s'imposent pas aux recherches théoriques. Les connaissances exactes ont une valeur propre en dehors de leurs applications possibles. Le chimiste a fait son Q'uvre lorsqu'il a découvert la formule d'un explosif ou qu'il a extrait d'une plante les principes actifs qu'elle renferme. C'est une autre question de savoir à quoi pourront être employés le poison ou Tcxplosif; entre les mains d'un médecin, le poison sert de remède ; quant à l'oxplosif, il peut servir a charger une bombe comme à produire un travail utile dans l'extraction de

la houille.

Dans toutes les sciencs où b'S êtres a étudier sont composés d'un grand nombre de parties, solidaires les unes des autres, la lin désirable est plus difficile et h assigner et a réaliser. Ainsi quel est le bien social vraiment supérieur?r;est Li une question qui comporte, suivant les points de vue, des réponsi-s tout opposées.

12 LES CLASSES so(;l\[.ls

Dans la doctrine du laissez faire, le bien c'ost la liberté, l'autonomie des personnes, l'individualisme — individualisme qui conduit à l'anarchisuH", quand le principe d'indépendance est poussé à ses extrêmes conséquences. Pour le partisan de l'autorité, le bien c'est l'ordre qui ne peut être obtenu que parla contrainte. Aux yeux de l'économisle, b' bien réside dans le développement de la richesse. Là oi^i règne l'esprit militariste, le bien se mesure à la puissance armée, à la force dans l'attaque et dans la défense. Le prêtre ne s'intéresse qu'à la défense des intérêts religieux; le noble réclame les privilèges de la naissance; l'artiste songea l'Athènes de Périclès et voit le bien social dans la multiplication des statues sur les places publiques. Ainsi la détermination du but^ vers lequel il conviendrait de faire converger les forces sociales, laisse une trop grande place à l'imagination et à Tarbitraire.

La science, heureusement, n'a pas pour rôle de tranclu^rces difficultés, mais elle doit — comme elle le fait partout où elle est fortement constituée — se préoccuper avant tout de déterminer les conditions nécessaires et suffisantes à la production des faits. Elle n'a pas à se prononcer sur la valeur relative du libéralisme et de l'autorité, mais elle a l'obligation de chercher la genèse des idées libérales, leur mode de diffusion, les circonstances favorables comme les obstacles opposés à la propagation de ces idées. La liberté de la Presse est-elle bonne? — Question oiseuse pour le savant. L'essentitd pour lui serait de découvrir l'origine de cette presse libre, de suivre ses développements, de connaître son rôle par la détermination de ses influences multiples. En un mot, la science substitue partout à la recherche des iins l'étude des condilionsdont la réalité s'impose à l'observateur, parce que, grâce à leur caractère d'objectivité, ces conditions sont indépendan-

L OIt.lET

te- des idées, des spiitimcnts ol des goûts personnels.

En supposant même que l'idéal d'une société soit admis d'un commun accord, la conquête de c<'t idéal ne pourrait cependant être poursuivie avec fruit qu'à la condition de connaître la nature des causes, leur mode d'action et la façon dont elles produisent des effets déterminés. Or cette connaissance n'est possible que par une étude des faits qui conduise à l'établissement des lois. La pratique pour être efficace doit prendre pour guide une théorie certaine.

L'ignorance des causes et des lois est la mère de toutes les utopies. L'anarchiste méconnaît la nature humaine en s'imaginant que, si les lois et tout 1 appareil de la civilisation étaient supprimés, la b^té native de l'homme reparaîtrait et donnerait naissance au meillrur des régimes. Fourier parle d'une humeur « papillonne » qui porterait les travailleurs aux besognes les plus variées, mais il oublie la tendance à la paresse et le charme du rien-faire : formidable gTavi<^r ([ui empêchera toujours la machine de fonctionner, tant qu'on ne trouvera pas le moyen de l'éliminer.

Une critique analogue s'adresse à J.-J. Rousseau, bien qu'il cherche à donner une solution plus rationnelle du problème social qu'il formule ainsi : « Trouver (( une forme d'association qui défende et protège de « toute la force commune la personne et les biens du « cbaque associe; et par laquelle chacun, s'unissant à « tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi « libre qu'auparavanl ». Les termes mêmes du problème indiquent qu'il s'agit de découvrir une nouvelle forme d'association, association dont la réalilé n'ait encore fourni aucun mo lèle complet it ([ui par suite ne possède qu'une existence idéale. Le but posé, la difficulté pour l'auteur était de disposer les organes sociaux de façon à réaliser ce but. Mais cette dilTicultt;

Page 1