‹ Les classiques de la table, à l'usage des praticiens et des gens du monde ... [etc.]Chapitre 113 sur 180 · LE POT AGI: H · texte numérisé non relu

LE POT AGI: H

Qui sous la dent du chien toujours se renouvelle ,

Et le rampant lichen qui croît de toutes parts ,

Et le hideux chardon hérissé de ses dards.

Poursuis , et que la glèbe , en cent monceaux brisée , A l’air qui la mûrit long-temps reste exposée ;

Qu’elle endure en décembre et la glace et le nord ; Aux germes malfaisants le froid donne la mort ,

Et l’hiver rajeunit la campagne flétrie Sous les nitres féconds dont la neige est pétrie.

L’hiver fuit; le terrain prend un aspect nouveau , Partout il s’aplanit sous le même niveau ,

Et de larges carrés en distances égales Sont d’un sentier étroit coupés par intervalles.

Là croît le potager : sa parure est sans frais ,

Et la propreté seule en fera les apprêts.

Apportez-moi ces grains , ces herbes , ces racines , Aliment et trésor des chaumières voisines ; Long-temps l’orgueil du vers a craint de les nommer, Aujourd’hui je les chante et je veux les semer.

Oui, sans honte, à mes yeux, que l’oseille verdisse, Que l’épaisse laitue en croissant s’arrondisse ,

Que la courge flexible et semblable au serpent Erre en plis tortueux et s’allonge en rampant ,

Et que l’humble lentille , autrefois si vantée ,

Des champs du Levantin soit ici transplantée.

La fève dont la tige aime l’eau des marais ,

Chez moi , de Pythagore a bravé les arrêts.

L’ail s’annonce de loin : pardonne , aimable Horace ! Thestitis aux bras nus , sans craindre ta menace , Exprime en le broyant de piquantes saveurs Qui raniment le goût et la soif des buveurs.

Dirai-je le persil dont nos mets s’assaisonnent ,

Et le thym qu’en leur vol les abeilles moissonnent ,

Le cresson qui des eaux recherche le courant ,

Et l’ache , et le cerfeuil aux esprits odorants ?

Une graine est précoce , une autre est plus tardive ; Tout naît au temps marqué sous ta main attentive.

Le pois , se confiant aux premières chaleurs ,

Autour de longs appuis monte , et suspend ses fleurs. Dans une enceinte à part des fosses sont creusées :

La , comme en un berceau , par ta main déposées ,

LE POTAGER

Les semences , trois ans , mûriront en secret ;

Du quatrième été quand l’astre reparaît ,

L’asperge en s’allongeant livre enfin ses prémices ,

Et promet à ton goût de nouvelles délices.

Son fruit, grâce à tes soins, peut renaître vingt ans.

Tout l’éclat d’un parterre expire en peu de temps ;

* Un soleil , une aurore en flétrit la richesse;

L’éclat du potager reverdira sans cesse.

Ses fleurs ont moins d’attraits ; leur sein , moins émaillé , Des sept rayons d’iris ne s’est point habillé ;

Mais leur couleur moins belle en est moins fugitive; Zéphyr les aime aussi , Flore aussi les cultive ;

Leur calice en s’ouvrant boit les eaux du matin.

O vous qui présidez à leur humble destin ,

Divinités des champs, n’en soyez point confuses!

Le chou , dont le nom seul faisait rougir les Muses, Oubliant leurs mépris , de tributs toujours verts,

Ainsi que les étés enrichit les hivers.

Il est un végétal peut-être plus utile Qu’un voyageur anglais au milieu de son île Du fond de l’Amérique a jadis transporté ;

Il étonne les champs par sa fécondité ,

Du refus de Gérés souvent nous dédommage ,

Et doit même avec elle obtenir notre hommage.

Mortels, qui d’un faux luxe êtes souvent épris,

Ces herbes que vos pieds foulent avec mépris ,

Plus que l’or et le fer, ont -fait vos destinées.

Triptolème , en semant ses graines fortunées ,

Vit naître et la patrie, et les mœurs, et les lois ;

La vigne au bord du Tibre appela les Gaulois;

Vingt peuples, sur les mers affrontant la tempête,

Vont du miel d’un roseau disputer la conquête ;

Souvent un végétal trouvé dans les déserts ,

Un arbuste, un seul fruit, peut changer l’univers.

Sous des astres divers doit fleurir chaque tige ;

Aux humbles végétaux que votre main dirige ,

Au sol qui les nourrit dispensez avec choix Les propices aspects et du jour et des mois.

Varions leur culture , interrogeons la terre ,

Et n’en tirons jamais qu’un tribut volontaire.

LE POTAGER

Quels sont ces souterrains qui craignent de s’ouvrir,

Où le printemps caché s’attriste de fleurir?

Pourquoi tous ces fourneaux renouvelés sans cesse ,

Qui du frileux été raniment la paresse?

La nature en gémit , et ne vend à grands frais Que des fleurs sans parfum et des fruits imparfaits.

Chaque mois à son tour vous porte ses offrandes,

Et j’attends son tribut sans hâter mes demandes.

Sous ses tièdes abris qu’on façonne avec art ,

Un printemps éternel féconde mon regard.

J’aime à suivre l’année en ses métamorphoses;

C’est au mois de l’amour que sied l’éclat des roses;

Et même de l’hiver la lugubre couleur Prête un charme de plus à la naissante fleur.

O pâtre industrieux , rustique Columelle ,

La marche des saisons est ta règle fidèle :

Et tu sais, en dépit des injures de l’air,

Dérober quelquefois des faveurs à l’hiver.

Jamais dans ton jardin la bêche n’est oisive ;

Le sol infatigable en tout temps se cultive;

Tes plants sont toujours verts , leurs dons toujours nouveaux.

L’art des engrais peut tout : une couche allongée D’un fertile terreau par vos mains est chargée;

Vers les feux du midi qu’elle tourne ses flancs ;

Sous la cloche de verre enfermez-y vos plants :

Ainsi, leur frêle enfance échappe à la froidure.

Sont-ils trop resserrés dans cette humble clôture ,

Sous de larges châssis rangez -les avec soin :

De secours assidus leur faiblesse a besoin.

L’œil suivra leurs progrès : ces prisons transparentes Doublent de Sirius les flèches pénétrantes;

Et là, comme à travers un miroir enflammé,

Se mûrit le contour du melon parfumé.

Dès que l’été revient , que de soins il t’impose !

Ton jardin va périr si la main ne l’arrose.

Venez , secourez-nous , sortez de vos roseaux ,

O Nymphes, dont la fable a peuplé les ruisseaux!

Sans vous rien ne fleurit : désaltérez vos plantes ,

Quand l’été courbera leurs têtes languissantes.

LE POTAGER

Vous paraissez : la terre étend ses verts tapis ,

Le laboureur content voit s’enfler les épis ,

L’arbre étend ses rameaux , la vigne au loin bourgeonne , Et septembre a doublé l’honneur de sa couronne.

Hélas ! combien gémit le triste possesseur

Qui , d’une eau nourricière implorant la fraîcheur,

Voit de ses jeunes plants se faner l’espérance !

Tout périt , ô regrets : que de fois en silence Il tourne vers la nue un regard attristé !

Comme des jours sereins il maudit la beauté !

Loin de nous ces malheurs ! cherchez à reconnaître L’onde que sous vos pieds le sol cache peut-être ;

Mais , pour la découvrir, on interroge en vain Le coudrier qu’agite une trompeuse main.

Laissez à Thouvencl , à la foule indiscrète Consulter de Bléton l’impuissante baguette.

Qui nous dévoilera le cours secret des eaux?

Si les fleuves fameux et fiers de leurs berceaux Tombent de la montagne et sont nés près des nues , Combien d’autres, cachant leurs urnes inconnues, Habitent sous la terre , et , sans bruit dans leur cours , Errent de veine en veine en ses profonds détours !

Trop heureux qui découvre une onde souterraine !

Mais plus heureux encor celui dont le domaine Est animé du bruit d’un ruisseau tournoyant Qui brille aux feux du jour et gazouille en fuyant !

Si quelque fleuve même à longs replis étale Les aspects variés de sa course inégale !...

Mais d’un vœu trop hardi redoutons le danger ;

Un ruisseau doit suffire au séjour du berger.

Doctes amis des arts , ô vous dont la pensée Des longs travaux du jour, quelquefois est lassée ,

Sortez de votre asile à l’approche du soir,

Et ne rougissez pas de pencher l’arrosoir.

Que des fruits et des fleurs la racine épuisée Boive l’eau jaillissante en filets divisée :

Tel se jouait Condé , tel un sage empereur Se faisait jardinier pour trouver le bonheur.

Déjà renaît le sol que cette eau désaltère :

LE POTAGER

Soleil , viens-y mêler ta chaleur salutaire ;

Je vois à ton retoyr la sève fermenter,

Et la terre amoureuse a besoin d’enfanter.

Ces légumes féconds , ornés de leur verdure , S’embellissent encor d’une riche bordure.

Un long tapis de fleurs souvent court à leurs pieds ;

De la vigne alentour les bras sont déployés ;

Un peu d’art les dirige, et le souple feuillage Se courbe et se prolonge et s’unit au treillage.

Ici des groseilliers les grappes mûriront ,

Là des humbles poiriers les fruits courbent le front; Le parfum de la fraise au-dessous la décèle.

Ici l’utile est tout , ici rien n’est perdu ,

Et la terre aux besoins a partout répondu.

De saison en saison elle enrichit son maître ;

Et lorsqu’il est assis à sa table champêtre ,

Il dit : Yoilà des mets que je n’ai point payés.

Ses yeux d’un vert charmant sont toujours égayés. A-t-il quelque douleur , non loin croît le remède. Rarement il appelle Hippocrate à son aide,

Et trouve en un travail chaque jour répété Le plaisir, l’abondance, et surtout la santé.

Tels sont les biens réels , et la source en est pure.

Regardez L’Hospital, ce ministre des lois,

Qui , sourd aux factions , ami vrai de la France ,

Osait à Médicis prêcher la tolérance.

Lui-même il nous a peint son rustique séjour :

Deux amis pour le voir avaient quitté la cour ;

Il vole au-devant d’eux, et sa muse avec grâce Les invite en ces mots dans la langue d’Horace:

« Vous qui pour ma retraite abandonnez Paris,

» Salut, dit-il, entrez, ô mes hôtes chéris!

» Entrez , et, partageant l’humble toit qui me couvre,

» Reposez-y vos yeux, las des pompes du Louvre.

» Que puis-je vous donner ? des légumes , des fruits :

» J’offre tous les trésors que ma ferme a produits.

» Que pour vous aux pois verts, ornement de ma table, » Le porc nourri de glands mêle un suc délectable,

» Et, né depuis deux mois, qu’un innocent agneau,

» A sa mère enlevé, tombe sous le couteau.

LE POTAGER

» La noix , chère aux buveurs , esl déjà recueillie ;

» Du tribut des pommiers ma corbeille est remplie;

» Mon vin a quelque prix , mes raisins sont vantés ,

» Et leurs ceps par ma femme ici furent plantés.

» Vous faut-il d’autres mets , fiez-vous à son zèle.

» Non loin est une ferme et plus riche et plus belle ;

» A son maître opulent nous pouvons recourir,

» Et du marché voisin les trésors vont s’ouvrir.

» Mes pénates pourtant n’ont point l’air trop rustique.

» De blancs tissus de lin ornent ma couche antique ;

» L’aimable propreté vous dresse en cet instant » Deux lits où dans ses bras le sommeil vous attend.

» Vos yeux même aimeront ma table hospitalière ,

» Et l’argent ciselé dont reluit ma salière ;

» D’une grappe alentour pend le fruit précieux :

» C’est un don de ma femme; elle-même en ces lieux » L’apporte de Paris, et, d’une main fidèle,

» Toujours à mon départ l’y reporte avec elle.

» Voyez-vous sur deux rangs s’aligner les ormeaux » Dont le midi jamais n’a percé les rameaux ?

» C’est à ma femme aussi que je dois cet ombrage ;

» Quand j’y respire en paix je bénis son ouvrage ;

» Elle a fait ce beau lieu d’un champ presque désert ,

» Que de maigres épis autrefois ont couvert.

» Là je viens dès l’aurore, et seul, d’un pas tranquille ,

» Je m’égare en lisant ou Flaccus ou Virgile ;

» De vers , d’aimables riens , doucement occupé ,

» Tout bas je dis au roi : Votre accueil m’a trompé.

» Le jour fuit , et du soir le banquet me rappelle ;

» Je prie, et dors en paix jusqu’à l’aube nouvelle.

» Ne cherchez point ici des sources, des ruisseaux :

» Un puits est tout mon bien; si les nymphes des eaux » Accordaient à mes vœux une claire fontaine;

» Si des prés, si des bois accroissaient mon domaine,

» Voudrais-je , environné de tableaux si touchants,

» Pour tous les biens du Louvre abandonner mes champs? »

LE VERGER

Plantez-vous un verger , que le sol soit fertile. Craignez l’aspect du nord et celui du couchant.

Que le sol , défoncé par le hoyau tranchant ,

Laisse, en des creux divers, et des vents et de l’onde Pénétrer à loisir l’influence féconde.

On ferme alors la fosse où l’arbre est transplanté; Chacun a pris son rang et croît en liberté.

Aidons de tous nos soins leur enfance incertaine : , Que le fer autour d’eux quelquefois se promène ; Qu’une herbe parasite , un importun gazon ,

N’affame point l’arbuste en sa jeune saison.

Bientôt , développant ses branches vigoureuses , Lui-même affamera ces herbes dangereuses Qu’un sol trop abondant fit renaître à ses pieds.

Si pourtant il s’épuise en jets multipliés ,

Émondons le feuillage , et connaissons d’avance Le rameau fortuné qui promet l’abondance.

Souvent, dans nos enclos, un jardinier sans art, Sous l’imprudent acier qu’il promène au hasard , Taille , abat , détruit tout , et , fier de son ouvrage, Se croit sûr d’enrichir le verger qu’il ravage.

Tl part, et des bourgeons tout l’espoir disparaît.

Le Scythe de la fable était moins indiscret.

Maudit soit le barbare ! Il faut qu’avec sagesse Ce qu’on retranche au luxe ajoute à la richesse.

Étudions la sève , observons ses détours ;

Qu’une savante main la dirige en son cours ,

Et la force à monter dans la branche choisie Où va d’un fruit plus doux s’épurer l’ambroisie.

Déjà , dans les canaux que rouvre le printemps ,

Le malheureux fluide, enchaîné trop long-temps, Monte , descend , remonte et redescend encore , Amollit d’un lait pur le bouton près d’éclore,

LE VERGER

Et de la rude écorce endurcit tous les nœuds ,

Confond les savants même , étonnés de ses jeux , Renouvelle l’année et va dans chaque tige De son pouvoir fécond varier le prodige.

Ses effets sont connus, son principe est caché ;

Le Pline suédois vainement l’a cherché.

Quel organe inconnu fait croître chaque plante?

Ainsi que l’animal serait-elle vivante?

Elle vit en effet par sa fécondité.

Si l’animal renaît dans sa postérité,

Le végétal aussi reproduit son semblable ;

Les races passeront, l’espèce est immuable.

Dans son germe immortel chaque être est tout entier; Le premier de sa race a transmis au dernier Un trait sûr et distinct qui jamais ne s’altère.

L’homme existe caché dans le sein de sa mère ;

Le chêne est dans ce gland , nous l’en verrons sortir ; Telle est la loi du ciel, et, sans la démentir,

Tous les sucs que la terre au printemps développe ,

En élevant le cèdre , ont abaissé l’hvsope.

L’auteur de ce prodige en a seul le secret.

Toutefois, sous nos mains l’arbre de la forêt Corrige avec le temps sa grossière nature ,

Et reçoit d’autres mœurs à force de culture.

Son germe s’adoucit , mais ne peut se changer.

Laisse croître en plein champ les troncs les plus robustes, Us braveront l’hiver : mais des tendres arbustes Que le branchage errant, par tes mains enhardi,

S’élève et se prolonge aux rayons du midi ,

Et cache , en se couvrant des trésors de l’automne ,

Du mur qui le soutient le coup d’œil monotone.

Autour de ces lambris que le nord ne voit pas,

Le pêcher de la Perse a suspendu ses bras ;

La chaux , le plâtre ardent et les pierres blanchies Ont concentré du jour les clartés réfléchies ,

El même ont réchauffé le soleil des hivers.

Muse , dis-moi l’auteur de ces treillages verts ; Apprends-moi , tu le sais , d’où nous vint leur usage.

Un illustre vieillard, un patriarche, un sage,

D’un nom que ses enfants ont encore ennobli ,

Honorait autrefois le hameau d’Andilly.

LE VERGER

C’était le vieux Arnauld , qui des vieux solitaires Rappelait par ses mœurs les exemples austères.

Jl raconta leur vie , et , pour mieux l’imiter,

Aux champs de Port-Roval il courut habiter.

L'a ses jours s’écoulaient, comme aux siècles antiques, Entre les livres saints et les travaux rustiques.

Jour et nuit, de la Bible ouverte à son côté,

Sa foi , d’un œil plus sûr, admirait la beauté.

Cependant quelques jeux égayaient sa retraite;

Quittant sa docte plume , il tenait la serpette ,

Et, nouveau jardinier, cultivait de ses mains L’art qu’enseigna Dieu même au premier des humains. Dieu bénit le travail du juste qui l’implore.

Dans ce pieux enclos tout s’empresse d’éclore;

Chaque arbuste a ses fleurs, chaque fleur a son fruit.

Le vieillard est charmé, ses succès l’ont instruit.

Un jour des jeunes plants qu’en ces lieux il dirige Le long d’un mur voisin il fait errer la tige ;

Le docile arbrisseau que défend ce rempart Brave du froid janvier le sinistre regard.

Sou progrès est rapide , et , tandis qu’il s’élève ,

Les traits d’un jour plus vif en ont mûri la sève;

La branche a des tuteurs , le bourgeon des abris. Arnauld de sa richesse est lui-même surpris.

Bientôt, par d’autres murs, de distance en distance, Des rayons du soleil il accrut la puissance ,

Et , pour les réunir , pour les multiplier,

A l’espalier en face opposa l’espalier.

La faveur des saisons fut pour lui plus constante ;

Ses fruits , dont la grosseur a passé son attente,

D’un éclatant duvet sont toujours revêtus.

Ses voisins l’enviaient : « Imitez ses vertus , »

Leur disait quelquefois le pasteur du village ;

« Au Dieu qui le protège adressez votre hommage ;

» Le travail , la sagesse et la faveur des cieux » Font croître les beaux fruits chez les hommes pieux. »

Quand le printemps renaît, quand les arbres fleurissent, Les bourgeons trop hâtés quelquefois se flétrissent. Crains le perfide éclat d’un soleil printanier;

L’hiver dans sa caverne un moment prisonnier,

Revient avec les vents et la grêle bruyante;

Cours à tes espaliers ; que ta main prévoyante ,

LE VERGER

Sous des tissus de toile , ou de paille , ou de joncs ,

Cache de l’arbrisseau les fragiles bourgeons,

Et trompe ainsi des airs la rigoureuse haleine.

Lorsqu’en un ciel serein , prêts à s’épanouir,

Vos arbres, que cinq mois a noircis la froidure,

Font entrevoir de loin un réseau de verdure ,

Et qu’un heureux contraste unit en même temps Les débris de l’hiver aux boutons du printemps ,

Oh ! de l’année en fleurs que l’enfance intéresse !

Ce pommier a blanchi : tiendra-t-il sa promesse ?

L’été vient, et Pomone, amante du Soleil ,

Sous l’astre aux sept couleurs prend un teint plus vermeil. Alors de ses présents vous cueillez les prémices.

De leurs doubles parfums confondant les délices ,

La fraise et la framboise ont charmé l’odorat.

Comme elle , de sa pourpre étalant tout l’éclat ,

Le fruit de Cérasonte , à côté des groseilles ,

A des riants desserts couronné les corbeilles.

La pêche flatte l’œil , et la bouche , et la main ,

De sa chair embaumée et de son doux carmin.

La figue , en brunissant, à son tour vous appelle; L’oranger a jauni, la grenade étincelle ;

En variant son goût , le prunier s’est couvert De nuances d’azur, d’or, de pourpre et de vert.

Du poirier né gaulois les tribus innombrables Sans cesse enrichiront le luxe de vos tables.

Chaque espèce a son temps : la fermière en fait choix ,

Et d’une main soigneuse , à l’abri de vos toits ,

Conserve la fraîcheur de ces poires tardives

Qui , jusqu’à l’autre été, charmeront vos convives.

L’automne épanche enfin ses dernières faveurs ,

Et rougit d’un vin pur la coupe des buveurs.

Les ceps sont dépouillés, déjà tombe leur feuille;

Et le coing plus tardif après eux se recueille.

N’ai-je pas entendu les branches du noyer Sous vos coups vigoureux et gémir et ployer?

Les noix , autour de vous , roulent sur la verdure.

Arbre heureux ! du hameau ton ombre est la parure ;

Ton fruit , quand le banquet déjà touche à sa fin ,

Sait irriter encore et la soif et la faim ,

Et par les flots choisis de ta liqueur dorée L’absence de l’olive est souvent réparée.

Les pommiers inégaux ont cédé leur moisson ,

LE VERGER

Et leur suc formera cette fraîche boisson

Que la jeune beauté, dans les champs de Neustrie ,

Préfère au jus vermeil de la grappe mûrie.

Pour toutes les saisons Pornone a des bienfaits;

Qui peut compter les dons que sa main nous a faits? Tous les jours de son art les succès l’enhardissent,

Et d’un éclat nouveau ses fêtes resplendissent.

O monarque puissant ! qui des premiers Césars Rejoignis dans ta main les vingt sceptres épars,

Et qui , chargé du poids d’un si vaste royaume , Gouvernais ton verger, tel qu’un sage économe, Glorieux Charlemagne ! en vain tu m’as vanté La douceur de tes fruits , et leur variété ;

De tes poiriers choisis , de tes royales treilles ,

Je ne garantis point les douteuses merveilles ;

Ce trésor des Martels serait pauvre aujourd’hui.

Ce roi dont la sagesse eut Guesclin pour appui Couvrit de cerisiers le parc de ses ancêtres ,

Et Paris s’étonna du luxe de ses maîtres.

Maintenant de nos murs parcourez les dehors;

Les rivaux de Thouin , étalant leurs trésors,

Offrent à chaque pas des espèces nouvelles :

Les plus rares pourtant ne sont pas les plus belles. Mais que d’heureux trésors vous pouvez conquérir !

Lorsqu’un plant fatigué commence à dépérir,

Du végétal mourant l’héritier se prépare ;

Et ce qu’il a perdu , le verger le répare.

La riche pépinière , en son sein maternel ,

Et de fleurs , et de fruits , porte un peuple éternel. Qu’au soleil du matin elle soit exposée ;

Du nord et du midi l’influence opposée Pourrait également brûler ces plants nouveaux ;

Le jour naissant convient aux naissants arbrisseaux. Ces frêles nourrissons entre des mains habiles Croissent pour remplacer leurs ancêtres débiles.

Tout meurt, mais tout renaît; et ce tronc précieux Que jadis a planté la main de vos aïeux ,

Et que plus d’une fois , en bravant leur défense , Dans ses jeux indiscrets outragea votre enfance ;

Ce tronc que scs bienfaits ont long-temps embelli ,

LE VERGER

Par ses dons épuisé , comme nous a vieilli ;

Il tombe , et cède enfin son empire à l’arbuste.

Avant que sur les cieux , dans un sombre nuage , Amalthée en fuyant ramène le Verseau ,

L’arbuste est enlevé de son premier berceau ;

Il a changé de sol , et, sous vos lois prospères ,

Il aime à vivre aux lieux où moururent ses pères.

Connaissez donc du ciel les signes réguliers ;

Sachez, en variant vos travaux journaliers ,

Les hâter à propos, les quitter, les reprendre.

Sur le tertre voisin dois-je encor vous apprendre A planter la colonne où le temps qui m’instruit , Tournant à pas égaux , marque l’heure qui fuit? N’allez point y graver quelque sinistre emblème; Laissez le solitaire , ennemi de lui-même ,

Chercher dans l’instrument qui mesure le jour Le terrible signal d’un départ sans retour.

Mais vous, peignez plutôt les Heures enchaînées De pampres et de fleurs , et de fruits couronnées.

Tout doit rire en effet à votre œil enchanté.

Que la grâce se mêle à la fécondité !

Dessinez le parterre oii vos fleurs vont éclore :

Pomone en tous les temps fut compagne de Flore. Renais dans l’hyacinthe , enfant aimé d’un dieu ! Narcisse , à ta beauté dis un dernier adieu ,

Penche- toi sur les eaux pour t’admirer encore.

D’un éclat varié que l’œillet se décore ;

Et toi , qui te cachas , plus humble que tes sœurs , Violette , à mes pieds verse au moins tes odeurs!

Que sous l’herbe en tous lieux ta pourpre se noircisse, Et que la giroflée en montant s’épaississe.

Mariez le jasmin , le lilas , l’églantier,

Et surtout que la rose , embaumant ce sentier,

Brille comme le teint de la vierge ingénue Que l’amour fait rougir d’une flamme inconnue.

Ces trésors pour vous seuls ne doivent pas fleurir ;

A la jeune bergère on aime à les offrir.

Elle rend un sourire : hélas ! belle rosière ,

D’autres amis des mœurs doteront la chaumière;

LE VERGER

Mes présents ne sont point une ferme, un troupeau , Mais je puis d’une rose embellir ton chapeau.

O fleurs ! en tous les temps égayez ma retraite ,

Et, plus heureux que moi , puisse un autre poète Peindre sous des crayons frais comme vos couleurs Vos traits , vos doux instincts , vos sexes et vos mœurs. L’amour, dont vos parfums enflamment le délire , Souvent, par vos bouquets, étendit son empire.

O fleurs , qui tant de fois avez servi l’amour,

Votre sein virginal le ressent à son tour;

Non , vous n’ignorez point les humaines délices; Vainement la pudeur au fond de vos calices Cacha de vos plaisirs le charme clandestin ;

Les zéphyrs, précurseurs du soir et du matin ,

Les zéphyrs les ont vus , et leur voix fortunée Raconte aux verts bosquets votre aimable hyménée.

Ainsi donc que les fleurs, charme de votre asile,

Ne frappent point vos yeux d’un éclat inutile.

Alentour un essaim bourdonne sourdement :

C’est là que , pénétré d’un double enchantement ,

Vous lisez, au doux bruit de la ruche agitée,

Ces vers plus doux encore où gémit Aristée.

C’est là qu’on rit parfois s Réaumur à la main ,

Des aimables erreurs du poète romain.

Un verger coûte peu; celui que j’ai tracé Ne convient point au luxe , à l’orgueil insensé ;

Il doit suffire au sage ; il est simple et fertile ,

Et pourra plaire encore aux muses de Sicile.

Mais La Fontaine a dit : Les jardins parient peu,

Il y veut un ami , conduisez-le en ce lieu.

Ah ! pour animer tout , il vous faut vos semblables.

Sachez donc ménager des aspects agréables ,

Qui vous montrent les champs , les vignes , le hameau , Et la route où le char tremble sous son fardeau.

Près de vous , loin de vous , l’œil charmé se promène ; Contemplez ces lointains , ces coteaux , cette plaine : Quand avril reparaît , quand le jour renaissant Se glisse à travers l’ombre, et l’efface en croissant,

La féconde génisse abandonne l’étable,

LE VERGER

Mugit , et, du hameau nourrice inépuisable,

Broutant jusqu’à la nuit un gazon ranimé,

Grossit le doux trésor de son lait parfumé ;

L’œil la suit dans ces bois, dans ce noir labyrinthe,

Où de ses pieds pesants s’approfondit l’empreinte.

Sur le haut de ce mont voyez-vous le chasseur Des brouillards du matin traverser l’épaisseur ?

Lorsque tout est muet dans la ferme assoupie ,

Il veille avant le jour , il attend , il épie

Le lièvre aux pieds légers , qui , caché dans ces bois ,

Au vol du plomb brûlant échappa tant de fois :

Mais , hélas ! foudroyé par une main trop sûre,

Il meurt, et de son sang a noirci la verdure ;

Il meurt quand sur le thym ses compagnons heureux, Par l’aurore égayés, l’invitaient à leurs jeux.

Faites plus : que non loin des rustiques cabanes Le goût , ami des champs , contruise à peu de frais L’ermitage où vos jours s’écouleront en paix.

La maison de Socrate en sera le modèle ;

Consacrez au repos cet asile fidèle.

Les Grâces au front gai , se jouant sur le seuil,

De loin aux vieux amis font un riant accueil ,

Elles plaisent sans art , et leur simple élégance Redoute également le faste et l’indigence.

Amis! qu’à nos cheveux la rose s’entrelace,

Et , la lyre à la main , rappelons dans ce lieu Les mœurs d’Anacréon, d’Horace et de Chaulieu.

Une pierre immobile en table façonnée

Est de mes plus beaux fruits par mes mains couronnée ;

Le lait coule , un vin pur brille dans le cristal ;

Il est temps de s’asseoir à mon banquet frugal :

Pomone l’a fourni, c’est sa main qui l’apprête.

Et vous , Marnésia , présidez à la fête.

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