‹ Les classiques de la table, à l'usage des praticiens et des gens du monde ... [etc.]Chapitre 122 sur 180 · LE SOUPER · texte numérisé non relu

LE SOUPER

Ce bon bourgeois, tranquille citadin ,

Que mes lecteurs ont vu dans son ménage , Midi sonnant , demander le potage ,

D’un jour d’été n’attendra pas la fin.

Dans ce salon, et près d’une fenêtre Dont le volet , ouvert à deux battants , Semble à souper inviter les passants,

La table est mise : on voit bientôt paraître De ses enfants le bonhomme escorté;

Avec grand soin Lise a déjà quitté De ses atours la parure gênante ,

Et , sous les yeux d’une mère prudente ,

Sait réunir à la commodité Et l’élégance et la simplicité.

Par un seul mets avec goût apprêté De tous nos gens la faim est aiguisée.

Une servante assise à quatre pas En même temps commence son repas;

Sur ses genoux son assiette est posée.

Vis-à-vis d’elle un jeune enfant placé , Mangeant toujours, et toujours plus pressé , Rit, se dépite, et des mains de sa bonne Semble ravir tout ce qu’elle lui donne.

Le jour s’éteint ; on a soupé ; l’on sort Dans le quartier pour finir la soirée;

Et mon bambin, à la mine éplorée,

Voudrait s’v joindre , et malgré lui s’endort.

Devers Paris il est certain hameau Où se rendait honnête compagnie De beaux esprits passablement fournie, Tels que Molière , et Racine et Boileau , Lulli , Chapelle , et gens de même sorte.

CHANT IV

Chez le premier la chronique rapporte Qu’ils soupaient tous, un soir, où sans façon, Avant le fruit désertant son salon ,

S’alla coucher l’auteur du Misanthrope.

On y but sec ; le feu d’un vin exquis Vint échauffer messieurs les beaux esprits.

Folle gaîté d’abord se développe ,

Puis l’on raisonne , et bientôt on fait pis. Boileau jurait , frondeur impitoyable,

Qu’un méchant livre était un cas pendable , Que les Cotins empoisonnaient ses jours ;

Et le Chapelle , encor plus lamentable , Trouvait, hélas! tous les plaisirs trop courts.

« Morbleu ! dit-il , l’ennuyeuse carrière !

» Sans lâcheté pouvons-nous vivre ainsi ?

» Mais le remède est à trois pas d’ici :

» Cherchons-le, amis, au fond de la rivière. » Gens d’applaudir, excepté l’un d’entre eux ,

Qui , voyant tout d’un œil plus favorable ,

Ne jugea pas l’expédient heureux Et par prudence, ayant quitté la table,

Au bon Molière alla conter le cas.

De ce récit la tête un peu troublée ,

Haussant l’épaule et regrettant ses draps, Molière accourt ; il trouve l’assemblée Qui défilait. Lors cachant son effroi :

« N’ai-je donc plus de droits à votre estime?

» S’écria-t-il ; pour un exploit sublime » Vous partez tous , et vous partez sans moi !

» Et dans quel temps ? à la nuit ! après boire !

» C’en est assez pour ternir la mémoire » Du plus beau trait. Attendons, mes amis,

» Que le grand jour éclaire notre gloire.

» Demain matin, si vous voulez m’en croire ,

» Nous nous noîrons aux yeux de tout Paris. » « Ma foi , messieurs , le voilà, le vrai sage :

» Jusqu’à demain suspendons le voyage ,

» Leur dit Racine, et nous verrons beau jeu. » A ce discours, se modérant un peu , Très-gravement nos héros font retraite ;

Et dans le lit ayant cuvé son vin ,

Chacun , dit-on , trouva le lendemain De son souper la morale indiscrète.

LE REPAS

Le trait est fou ; mais la sobriété Dans ses travers sera-t-elle plus sage ?

Pour fuir l’abus doit-on bannir l’usage ?

Ah ! je connais la pauvre humanité;

Tout est folie, et, bien mieux que personne , Un buveur d’eau quelquefois déraisonne.

Des deux côtés l’écueil est dangereux.

Sans rien outrer, suivons l’emblème heureux Qu’offrent les chants de l’ami de Mécène , Quand sur les bords d’une antique fontaine Nous le voyons, ministre de Yénus,

A la naïade associer Bacchus ,

Et le falerne aux eaux de Blandusie.

Seul compagnon de mes rares loisirs ,

Peintre enchanteur dont la touche adoucie Coloria ces rêves de la vie Qu’heureusement on prend pour des plaisirs , S’il m’est permis d’invoquer ton génie , Aimable Horace , anime mon pinceau ;

Je dois offrir, dans un cadre nouveau ,

Les jeux, les ris et le banquet des grâces; Puissent les fleurs qui naissent sur tes traces De ton disciple embellir le tableau.

Malgré l’usage et tous les buveurs d’eau ,

Mon siècle encor m’offre plus d’un modèle ;

La scène s’ouvre et le plaisir m’appelle A ce souper délicieux , divin ,

Et dont le luxe a d’une main brillante Développé le somptueux dessin Sous les lambris d’une salle élégante.

Un sexe aimable y préside en vainqueur ;

De vingt flambeaux l’éclat adulateur

D’un nouveau feu semble animer ses charmes ,

Goût, sentiment, caprice, esprit, gaîté,

Tout prend ici l’air de la volupté.

Ah ! l’Amour même a sans doute inventé Ce piège adroit pour signaler ses armes.

Et cependant, je l’avoûrai tout bas,

Tant d’appareil n’est point à mon usage;

De mon repos je fais un trop grand cas Pour rechercher ce bruyant étalage ,

CHANT IV

Qui m’étourdit et ne m’attache pas.

Non que je veuille , en m’érigeant en sage ,

Triste frondeur de la société ,

Sacrifier avec austérité

Tous les soupers au souper du ménage.

De ces repas je me plais à saisir L’occasion , mais je veux la choisir.

Que sur le soir, chez une femme aimable , Viennent se rendre en cercle peu nombreux Quelques amis possédant l’art heureux D’associer aux plaisirs de la table Le soin prudent d’éconduire à propos ,

Sans les fâcher, les méchants et les sots ;

Qu’une décente et joyeuse saillie De cette table écarte en meme temps Et la licence et la pédanterie ;

Qu’avec adresse un air de bonhomie,

Sans trop voiler les grâces , les talents ,

Les sauve un peu de la coquetterie ;

Et qu’à l’esprit la gaîté réunie

Soit le bon ton de ces soupers charmants ;

Heureux alors qui peut y prendre place !

Qui peut jouir.... Mais quels bruyants transports Viennent troubler mes paisibles accords ?

Dans nos plaisirs tout prend une autre face ;

Ils sont plus vifs ; un certain abandon Leur donne à tous un air de déraison ,

Qui franchement , grâce à notre faiblesse ,

Ne messied pas à l’humaine sagesse ;

Du carnaval c’est enfin la saison.

Ici , je vois , au signal d’une fève,

De la couronne un convive chargé ;

Qu’il se console ; à l’instant soulagé ,

Il n’est plus roi quand la table se lève ;

Il n’a pas eu l’embarras du métier.

C’était ainsi que, par vous entraîné Vers les écueds d’un projet téméraire,

Sans trop choisir mes couleurs , mon pinceau , J’attendais tout du désir de vous plaire ,

Et des repas j’esquissais le tableau.

LE REPAS

Mes bons amis, recevez-en l’hommage.

Avec regret je l’ai vu s’envoler,

Ce temps heureux où de votre suffrage Vous souteniez mon débile courage ;

C’est sous vos yeux que j’osai rassembler Les traits épars d’un joyeux badinage.

De nos plaisirs mes vers étaient l’image ; J’en garderai le souvenir flatteur.

O mes amis ! puisse chaque journée ,

En retracer l’époque fortunée ,

Et quatre fois vous rappeler l’auteur !

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