‹ Les classiques de la table, à l'usage des praticiens et des gens du monde ... [etc.]Chapitre 121 sur 180 · LE GOUTER · texte numérisé non relu

LE GOUTER

Doux souvenirs de mes jeunes années , Retracez-moi ces tableaux toujours chers Où du goûter les plaisirs sont offerts !

Et vous surtout, pour qui les destinées Filent encor des heures fortunées , Heureux enfants, souriez à mes vers!

Que de vos goûts la naïve peinture A lage mûr les fasse regretter,

Trop rarement il sait vous imiter!

Ah ! doit-il être un âge ou la nature Perde le droit de se faire écouter ?

Je veux saisir cet instant précieux ,

Lorsque des mains de la plus tendre mère Fanfan reçoit ce fruit délicieux ,

Pâle rubis , globule gracieux Qui , balancé sous sa tige légère ,

De sa fraîcheur semble avertir les yeux.

C’est au goûter que ces douces prémices Viennent briller à des regards novices.

Pour lui trois fois a fleuri le printemps , Mais, mon bambin, sur les traces du Temps Sait-il marcher? Ah ! la première enfance N’est en effet qu’une longue naissance,

Aux traits divers d’un mobile tableau Fanfan renaît ; sa légère existence Se renouvelle à chaque jouissance ,

Et tout est neuf autour de son berceau.

Mais il grandit , et, dans ses goûts avides , Après dîner notre jeune gourmand N’attendra plus l’ordre d’une maman.

Nouvel Hercule, il ira bravement Ravir bientôt les pommes hespérides.

A tes exploits je livre le verger,

CHANT III

Joyeux héros , vole pour l’assiéger,

Et de Pomone épuise la corbeille.

De fruits divers quelle moisson vermeille ! Autour de nous elle semble inviter,

A chaque pas , les mains à s’y porter, L’œil à les voir, la bouche à les goûter,

Là s’arrondit la pomme jaunissante ,

La prune ici sous la pourpre mûrit ;

De tous côtés dans sa forme changeante Se reproduit la poire succulente ,

Et sous mes pieds l’humble fraise rougit.

A mon Fanfan je veux montrer encore,

• Dans leur saison , l’épineux framboisier,

La noix , l’amande et le sombre figuier,

Et le raisin , et le sanglant mûrier,

Et l’abricot , qui de la fraîche aurore Sous son feuillage a l’éclat printanier;

Et la groseille et l’ombreux châtaignier,

La pêche , enfin , dont le teint se colore....

Ah ! mon pinceau , tremblant de volupté ,

En la peignant croit peindre la beauté !

A nos goûters ma verve me ramène ;

Pour en saisir le cercle varié ,

Qu’en ce moment Fanfan soit oublié :

Il reviendra pour terminer la scène.

Après avoir médité mon sujet J’ai reconnu qu’on savait à tout âge De ce repas apprécier l’usage ,

Et qu’un goûter pouvait être en effet Le passe-temps d’un grave personnage.

Lorsqu’à vec zèle un pieux orateur Chez des nonnains (qu’on me permette encore De les citer) vient de sa voix sonore Frapper les murs de la nef et du chœur,

Dès son exorde il intéresse , il touche ;

Les yeux baissés , le mouchoir sur la bouche ,

A son départ il attendrit le cœur :

LES REPAS

Après cela , trouverez-vous étrange Que sœur Agnès, dans sa sainte ferveur, Pense au goûter du cher prédicateur,

Qui sûrement a parlé comme un ange ?

Ce goûter-là , je ne le peindrai pas ;

Assez long-temps j’ai dans un autre cas Tenu déjà mon lecteur à la grille.

Croyez qu’ici la dévote famille ,

Pour s’acquitter d’un devoir aussi doux , A du bon père étudié les goûts ,

Et qu’inspirant l’intérêt le plus tendre , S’il croit avoir une légère toux ,

Un restaurant ne se fait pas attendre.

C’en est assez, je quitte le couvent,

Et , comme a dit certain auteur savant, Je viens revoir ce qui se passe au monde. Là du goûter plus d’un exemple abonde, Si toutefois doivent être compris Ces passe-temps , ces repas de caprice , Dans la soirée à toute heure entrepris,

Et dont à peine on peut saisir l’esquisse.

Là , dans un cercle où le plaisir varie L’emploi du temps, j’aime souvent à voir Fruits et bonbons qui viennent , sur le soir, Rompre le cours d’une longue partie.

Ne croyez point qu’oubliant mes maximes, Au villageois j’adresse ici mes rimes ;

Je l’ai promis , je dois le respecter.

Mais de la ville on peut bien s’écarter ] Quand , descendu vers les bornes du monde , Un jour d’été , le soleil va dans l’onde Plonger, dit-on , son char étincelant.

Aux derniers traits de cet astre brûlant,

De pourpre et d’or l’horizon se colore ;

Il n’est plus jour, il n’est pas nuit encore ; Le temps est frais ; mes amis, suivez-inoi : C’est un goûter qu’au bas de la prairie Vous offrira la simple laiterie.

De la nature on suit ici la loi :

CHANT III

Point d’appareil , point d’ornement futile ; La propreté décore cet asile ,

Et l’innocence y vit sans doute aussi.

Un doux nectar sous la crème épaissi Couvre les bords d’un vaste plat d’argile. Puisons autour le lait et la santé;

Et qu’un pain noir, sur la table apporté , N’excite point, par sa saveur grossière, De nos dédains la morgue grimacière :

Le pauvre est là , pourquoi l’humilier ?

Mais j’ai promis de rappeler Fanfan :

D’un dernier trait il faut ici le peindre.

Ma main se lasse , et le jour va s’éteindre : Hâtons-nous donc , le souper nous attend.

Il est un jour très-fameux dans l’année , Lorsque , cédant à l’humide Verseau L’honneur d’ouvrir un cercle tout nouveau , Décembre a vu sa course terminée.

De ce grand jour un mensonge banal A consacré le cérémonial :

Vœux imposteurs circulent à la ronde ;

Et plus heureux, dans ses paisibles goûts , Fanfan n’y voit que bonbons et joujoux.

De toute part entre ses mains abonde Sous mainte forme un sucre préparé Que jusqu’au soir Fanfan mange à son gré , Sans qu’une bonne, en ce jour d’indulgence , Ose arrêter sa jeune intempérance.

Franc dans sa joie et libre en ses désirs ,

Il voit du moins l’instant trop peu durable , Où , sans contrainte , il vit pour les plaisirs , Et ce soir même il doit souper à table.

LE REPAS

CHANT QUATRIÈME

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