‹ Les classiques de la table, à l'usage des praticiens et des gens du monde ... [etc.]Chapitre 155 sur 180 · VARIETES HISTORIQUES. — LE REPAS · texte numérisé non relu

VARIETES HISTORIQUES. — LE REPAS

touré de ses chevaliers. Àu vaisseau succéda la cité de Jérusalem avec ses tours chargées de Sarrasins ; les chrétiens débarquèrent , plantèrent les échelles aux murailles , et la ville sainte fut emportée d’assaut.

» Froissard va nous faire encore mieux assister au repas d’un haut baron de son siècle.

« En cet état que je vous dis , le comte de Foix vivait. Et quand » de sa chambre à mi-nuit venait pour souper en la salle , devant » lui avait douze torches allumées que douze varlets portaient , et icelles » douze torches étaient tenues devant sa table, qui donnaient grand’- » clarté en la salle ; laquelle salle était pleine de chevaliers et d’é- » cuyers; et toujours étaient à foison tables dressées pour souper qui » souper voulait. Nul ne parlait à lui, à sa table s’il ne l’appelait. Il » mangeait par coutume foison de volaille , et en spécial les ailes et les » cuisses tant seulement , et guère aussi ne buvait. Il prenait en toute » menestrandie (musique) grand ébattement , car bien s’y connaissait. » Il faisait devant lui ses clercs volontiers chanter chansons , rondeaux » et virelais. Il séait à table environ deux heures , et aussi il véait vo- » lontiers étranges entremets , et iceux vus , tantôt les faisait envoyer » par les tables des chevaliers et des écuyers.

» Brièvement et ce tout considéré et avisé , avant que je vinsse en » sa cour, je avais été en moult de cours de rois, de ducs, de princes, » de comtes et de hautes dames; mais je n’en fus oncques en nulle » qui mieux me plut , ni qui fut sur le fait d’armes plus réjouie comme » celle du comte de Foix était. On véait en la salle et ès chambres et » en la cour chevaliers et écuyers d’honneur aller et marcher, et » d’armes et d’amour les oyait-on parler. Toute honneur était là-de- » dans trouvée. Nouvelles dequel royaume ni dequel pays que ce fût » là-dedans on y apprenait ; car de tout pays , pour la vaillance du » seigneur, elles y appleuvaient et venaient. »

Ce comte , si célèbre par sa courtoisie, n’en avait pas moins tué d? sa propre main son fils unique : « Le comte s’enfelonna (s’irrita) et , » sans mot dire, il se partit de sa chambre et s’en vint vers la prison » où son fils était; et tenait à la male heure un petit long coutel, et » dont il appareillait ses ongles et nettoyait. Il fit ouvrir l’huis de la » prison et vint à son fils, et tenait l’alumelle (lame) de son coutel par » la pointe , que il n’y en avait pas hors de ses doigts la longueur de » l’épaisseur d’un gros tournois. Par mautalent (malheur), en boutant » ce tant de pointe dans la gorge de son fils, il l’assena ne sçais en » quel veine et lui dit : « Ha traitour (traître) ! pourquoi ne manges- » tu point?» Et tantôt s’en partit le comte sans plus rien dire ni faire, » et rentra en sa chambre. L’enfès (enfant) fut sang mué et effrayé » de la venue de son père , avecques ce que il était faible de jeûnes,

» et qu’il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha à la gorge,

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