DU TEMPS DE HENRI II
Remontons les siècles jusqu’à l’an de l’incarnation 1558 , et le cinquième de mars , un peu avant la onzième heure du jour, pénétrons dans la salle basse d’un manoir édifié tout de neuf et enrichi de meubles fort exquis et précieux. Approchez de cette haute cheminée dont le manteau est supporté par de sveltes cariatides; remarquez au milieu de cette couronne de lauriers et de fleurs, le buste en bronze de feu François Ier. Saluez l’auguste modèle de la chevalerie, le père des lettres , des sciences et des arts ! Sur les parois à droite , devant ces belles tentures d’Arras, où sont pourtraits au vif les déduits de la chasse à l’oiseau, voyez ce dressoir élégant, fait en bois de noyer rubané; ses panneaux et son dosseret ont été sculptés d’après les dessins de défunt maître Roux. Là, sur des tablettes, tapissées de velours, brillent à la clarté des verrières de couleur leshanaps, les salières émaillées, les vases d’argile, dits rustiques j ïgalines , et les bassins et les aiguières d’argent ciselé , ouvrages de Courtois, de Falissy et de Duvet. A gauche, au-dessous de la croisée du centre, vous apercevez une table parée d’un tissu de fin lin d’Artois, mignonnement damassé ; on a étalé sur cette nappe un tranchoir de vermeil, surchargé d’une pile de tranches de pain et d’une trousse de cuir doré contenant forches et cousteaux pour servir les viandes ; car un festin s’apprête, ce grand couvert vous le dit. Un jeune page faisant brûler des parfums, et ces serviteurs qui vont et viennent hâtivement , font deviner que l’hôte et ses convives sont près de faire ici leur entrée.
Arrêtez-vous, en attendant, devant cette belle porte; voyez dans le tympan ce blason d’argent aux six feuilles de houx de sinople ; c’est celui du maître de céans , de messire Pierre de La Vieuviile , baron de Rugles et d’Arseiftiers, fauconnier et gentilhomme servant du roi Henri IL II célèbre en ce jour, avec l’élite de ses amis, la prise de possession de cette belle demeure.
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Pages et varlets s’empressent de donner à laver. Le maître et la maîtresse assignent les places à table , chacun est encore debout devant celle qu’il doit occuper; le plus âgé fait le signe de la croix , et récite à voix haute la prière d’usage au commencement des repas. On s’assied. Un siège demeure vide.... Il est réservé au Vitruve lyonnais, à messire Philibert de Lorme , abbé de Saint-Éloy-lez-Noyon et Saint- Serge-lez-Angiers. Au moment où il allait se rendre à cette fête, madame Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois et de Diois, l’a envoyé quérir pour s’entretenir avec lui des embellissements en œuvre à son château d’Anet ; le seigneur de La Yieuville , averti de ce contretemps , en a ressenti déplaisir....
Les premiers moments du festin se passent en silence, l’appétit s’oppose à toute conversation ; cliquetis de couteaux et de cuillers est tout ce qu’il est donné de pouvoir entendre. Aussi, vous devez observer que déjà l’on vient desservir les restes d’un potage copieux , composé d’huîtres , de moules et de riz safrané , ainsi que les reliefs de deux grands plats garnis de pièces de bœuf, de veau , de mouton et de lard, entremêlées des meilleurs légumes de la saison. Mais le vin de Dijon est offert à la ronde dans un large hanap de cristal. Cette liqueur généreuse anime les esprits et délie les langues; vives saillies se succèdent , plaisants devis se font ouïr : on n’en arrête le cours un instant que pour considérer les airs d’importance et la marche grave de cinq gros varlets, bravement accoutrés, ayant la charge de dresser le second service. Le premier apporte des oisons à la malvoisie et des murènes en tronçons revêtus; le deuxième, un ventre d’esturgeon à la lombarde et un quartier de chevreuil au fromage de Milan; celuici, des perdrix à la tonnelette et du soleil de blanc-chapon; celui-là, de l’oriflan de gelée et de la dariole aux pointes de diamant; et le dernier, le plus robuste de tous , rehausse cet ensemble d’un énorme pâté de sarcelles, qui est flanqué aussitôt de deux salades de raiponces de Meaux et de cresson de Macédoine , décorées de rouelles de concombres et d’oignons confits.
Propos récréatifs ont repris l’essor. Bien manger, bien boire et bien dire sont à l’unisson. Ici l’on raconte maints beaux faits d’armes ; là , il s’agit de grands monuments ; plus loin on cause de poésie, on exalte Clément, on critique Ronsard; et au milieu de ces entretiens variés, les ragoûts diminuent, les gelées fondent, le pâté s’écroule et le second service prend fin.
Place, place! voici venir Saupiquet, le maître queux de l’hôtel! fier de ses droits aux honneurs d’un triomphe, ce zélé serviteur élève pompeusement le bras pour mieux montrer le jeune et beau cygne rôti auquel il a su rajuster un cou gracieux , et les ailes éployées, éclatantes de blancheur. Il laisse ignorer que les flancs de la victime