‹ Les classiques de la table, à l'usage des praticiens et des gens du monde ... [etc.]Chapitre 42 sur 180 · LES ŒUFS AU JUS · texte numérisé non relu

LES ŒUFS AU JUS

Je voyageais un jour avec deux dames que je conduisais à Melun.

Nous n’étions pas partis très-matin , et nous arrivâmes à Monlgeron avec un appélit qui menaçait de tout détruire.

Menaces vaines : l’auberge où nous descendîmes , quoique d’une assez bonne apparence , était dépourvue de provisions ; trois diligences et deux chaises de poste avaient passé, et, semblables aux sauterelles d’Égypte, avaient tout dévoré.

Ainsi disait le chef.

Cependant je voyais tourner une broche chargée d’un gigot tout à fait comme il faut , et sur lequel les dames , par habitude , jetaient des regards très-coquets.

Hélas! elles s’adressaient mal, le gigot appartenait à trois Anglais qui l’avaient apporté , et l’attendaient sans impatience en buvant du champagne ( prating over a bottie of champain.)

« Mais du moins , dis-je d’un air moitié chagrin et moitié suppliant, » ne pourriez-vous pas nous brouiller des œufs dans le jus de ce gigot? » Avec ces œufs et une tasse de café à la crème nous nous résigne- » rons. — Oh ! très-volontiers , répondit le chef ; le jus nous appartient » de droit public, et je vais de suite faire votre affaire. » Sur quoi il se mit à casser les œufs avec précaution.

Quand je le vis occupé, je m’approchai du feu, et tirant de ma poche un couteau de voyage , je fis au gigot défendu une douzaine de profondes blessures , par lesquelles le jus dut s’écouler jusqu’à la dernière goutte.

A cette première opération , je joignis l’attention d’assister à la concoction des œufs , de peur qu’il ne fût fait quelque distraction à notre préjudice. Quand ils furent à point, je m’en emparai et les portai à l’appartement qu’on nous avait préparé.

Là, nous nous en régalâmes, et rîmes comme des fous de ce qu’en réalité nous avalions la substance, du gigot, en ne laissant à nos amis les Anglais que la peine de mâcher le résidu.

Page 1