‹ Les classiques de la table, à l'usage des praticiens et des gens du monde ... [etc.]Chapitre 77 sur 180 · L ART DE DINER EN VILLE · texte numérisé non relu

L ART DE DINER EN VILLE

Et , du fatal bilan lugubre avant-coureur,

Aux pâles créanciers annoncé leur malheur,

Que l’on vit à l’instant les muses mercenaires En foule se presser aux tables étrangères ,

Et , fidèles à l’or, et non pas à l’honneur,

A de nouveaux traitants se vendre sans pudeur.

Tels ces oiseaux frileux, sitôt que la nature Par de tristes apprêts annonce la froidure , S’assemblent à la hâte , et, fuyant nos frimas ,

Passent par escadrons en de plus doux climats :

Tels on vit nos auteurs , parasites volages ,

Fuir et porter ailleurs leurs vers et leurs hommages. Où courez-vous ? De grâce , arrêtez , imprudents ! Observez la cuisine et ses fourneaux ardents :

De votre amphitryon le sort est déplorable ;

Mais a-t-il annoncé qu’il réformât sa table?

Damon n’imite pas ces faux amis du jour,

Ou’un désastre subit éloigne sans retour.

Fidèle à ses devoirs , à l’amitié fidèle ,

Des Pylades futurs il sera le modèle.

« Ne quittons pas , dit-il , un ami malheureux.

» L’infortune a des droits sur un cœur généreux.

» Moi seul adoucirai ses peines , ses alarmes ;

» Aux larmes qu’il répand je mêlerai mes larmes,

» Les pleurs que l’on confond paraissent moins amers » J’ai joui de ses biens , partageons ses revers.

» Fuyez, amis trompeurs; allez, troupe importune,

» D’un traitant plus heureux adorer la fortune.

» L’intérêt vous prescrit cette infidélité;

» Moi , je suis le conseil que l’honneur m’a dicté ,

» Et , tant que Floridor conservera sa table ,

» Il verra qu’il lui reste un ami véritable ,

» Un de ces amis sûrs , si rares aujourd’hui :

» Oui , jusqu’au dernier jour, je dînerai chez lui. » Fidèle à ce serment , Damon eut le courage D’y manger plus souvent , d’y manger davantage.

On vanta son bon cœur, sa sensibilité;

Le trait était nouveau , partout il fut cité.

Il devint le sujet d’un drame sans malice Qui balança deux jours le succès de Jocrisse,

Deux jours entiers la pièce attira tout Paris ,

CHANT IV

Et même les banquiers en furent attendris.

Du sensible Damon l’âme compatissante Se livra tout entière à l’amitié souffrante :

Le matin il volait chez son cher Floridor,

Et le soir, à souper, on l’y trouvait encor.

Tendre consolateur, convive inébranlable ,

Il partagea toujours ses malheurs et sa table.

Mais quand des créanciers l’insolente clameur,

Jusque sur la cuisine étendant sa fureur,

De vingt fourneaux brûlants vint éteindre la flamme :

« Ah ! ce dernier malheur doit accabler mon âme ;

» Fuyons , dit-il , fuyons ; mes soins sont superflus :

» Comment vivre en ces lieux, puisqu’on n’y dîne plus? »

Il dit, et décampa... Banquiers, gens de finance,

Courtiers et cordons bleus de la banque de France ,

Chacun voulut l’avoir... Mais, par l’honneur guidé,

Il soutint constamment son noble procédé.

Toujours de Floridor il vantait le mérite;

Soupirant, l’œil humide, excusait sa faillite.

Contre ses faux amis il s’indignait encor,

Sans cesse il l’appelait : Ce pauvre Floridor ;

Et, par un de ces traits qu’un cœur sensible inspire,

Une fois à sa porte il vint se faire écrire.

C’est ainsi que ma muse égayait ses loisirs,

Lorsque deux Champenois 10, consultant nos plaisirs, Démentaient leur pays par des Lettres aimables.

Des drames couronnés critiques équitables,

Us condamnaient le plan , le sujet et les vers ,

Et, jugeant l’Institut qui juge de travers,

Des poètes assis sur leur char de victoire Déchiraient le laurier et flétrissaient la gloire.

Quelle audace !... Pour moi , je crus, tant j’avais peur,

Que les Dieux irrités, signalant leur fureur,

Vengeraient cette injure, et qu’armés de leur foudre Ils réduiraient soudain les Champenois en poudre.

Mais non ; nous avons vu triompher le bon goût :

Ainsi que l’Institut, la Champagne est debout.

Je l'avoue : elle attaque un tribunal auguste ;

Mais que faire, messieurs? Si la critique est juste,

te»

242 l’art DE DINER EX VILLE.

Et si , sachant unir la grâce à la raison ,

Nos Champenois du ciel ont reçu l’heureux don D’amuser, de convaincre, et de plaire et d’instruire, Le parti le plus sage est celui de les lire.

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