CHANT DEUXIÈME
O mes amis ! fuyez , fuyez le mariage :
C’est un état fort triste et peu fait pour le sage. Que de troubles secrets, que de soins , que d’ennui , Sombre tyran des cœurs , il entraîne après lui !
A son joug odieux sachez donc vous soustraire; Laissez faire les sots , ils peupleront la terre.
Mais si tous les démons , contre vous déchaînés , Vous ont dans leur fureur à l’hymen condamnés , Méfiez-vous du moins d’une femme savante : Mieux vaudrait mille fois une femme galante.
Ah ! le nouveau phénix , le plus rare trésor,
La femme qui pour vous vaudrait son pesant d’or, C’est celle dont l’esprit , sans art et sans culture , Est tel qu’il est sorti des mains de la nature;
Qui , bornant son savoir à nourrir ses enfants ,
Les couve avec orgueil de ses yeux triomphants, Qui , jamais en public , Philaminte nouvelle ,
Ne déclamant ces vers qu’un autre a faits pour elle s Des bravos que prodigue un cercle adulateur Repousse avec orgueil le flétrissant honneur.
Du financier Mondor telle n’est pas la femme ,
A de plus nobles soins elle a livré son âme.
Son cœur cosmopolite et de bonté pétri Aime tous les humains, excepté son mari.
Loin d’elle les devoirs et le titre de mère ;
Ce sont des préjugés réservés au vulgaire.
Que d’autres à sa place élèvent ses enfants ;
Elle éclaire son siècle.... elle fait des romans, Embrasse d’un coup d’œil toute la politique,
Sonde les profondeurs de la métaphysique,
L’ART DE DINER EN VILLE
Analyse noire âme et ses affections,
Dans leurs détours obscurs poursuit nos passions ,
Et prouve , d’après soi , que la mélancolie Est le type certain d’un sublime génie.
Elle a pris pour devise : à V immortalité ;
Sur son voile est écrit : perfectibilité.
Elle résout d’un mot , en plaçant sa fontange ,
Ces grandes questions qui terrassent Lagrange ;
On voit sur sa toilette un Euler , un Pascal Salis et barbouillés de rouge végétal.
E11j trouve en Newton je ne sais quoi d’aimable,
Et l’algèbre a pour elle un charme inexprimable.
Le soir, dans un donjon , d’un regard curieux ,
Au bout d’un astrolabe interrogeant les cieux ,
Son œil observateur y poursuit la comète;
Lalande tous les ans lui vole une planète.
A cette femme auteur, sophiste en cotillon ,
Sachez plaire , ou bientôt , chassé de sa maison ,
Il vous faudra sans bruit , pressé par la famine ,
Porter votre appétit à quelque autre cuisine.
Vantez donc son mérite, et, menteur effronté, D’éloges imposteurs flattez sa vanité.
« Du cercle d’Apollon c’est la dixième muse;
» Elle efface Tencin , La Fayette et La Suse ;
» Sévigné n’eut jamais ce talent enchanteur,
» Ce style dont la force enlève le lecteur.
» On dirait que Vénus , dès qu’elle veut écrire ,
» Aime à guider sa plume , et que Pallas l’inspire.
» Tout cède à son génie , et son roman nouveau » De Genlis pâlissante éteindra le flambeau. »
Courage , mon ami ! courage ! le scrupule ,
Quand on 11’a pas dîné , devient un ridicule.
Célébrez ses appas et même ses vertus;
Vantez tous ses romans que vous n’avez pas lus ,
Et les vers qu’elle emprunte et les vers qu’elle achète. Qui mentira, morbleu! si ce n’est un poète,
Un poète affamé?... Mais déjà dans son cœur Le poison par degrés s’insinue en vainqueur.
Elle croit prendre place au temple de Mémoire,
Et dans un songe heureux tend les bras à la Gloire.
CHANT II
A sa table aussitôt vous serez invité :
Peut-on payer trop cher son immortalité?
N’acceptez pas d’abord ; par une adroite amorce , Résistez mollement , afin que l’on vous force :
Un ancien fournisseur vous attend chez Méot ,
Mais qui dit fournisseur a presque dit un sot.
Vous n’aimez pas ces gens dont l’esprit est vulgaire.
Us ont l’art d’ennuyer; dînez chez l’Art de plaire.
Enfin , mon cher auteur, votre couvert est mis.
On se range , on se place, et je vous vois assis. Respirons un moment et reprenons haleine.
Nous sommes arrivés, mais ce n’est pas sans peine.
De l’étroite mansarde où vous loge Apollon ,
A cette illustre table , à ce brillant salon ,
Mesurez le trajet , et du ciel, en silence ,
Bénissez , mon ami , la douce providence.
Oublier un bienfait, c’est un crime odieux!
Qu’un poète qui dîne en rende grâce aux dieux.
Payez d’un souvenir cet artisan utile,
Cet honnête tailleur , à vos yeux si docile :
Sans lui , sans cet habit dont il vous fit présent ,
Vous dîneriez chez vous... et vous savez comment.
Mais un ventre affamé n’aura jamais d’oreilles;
Le vôtre , déjà prêt à faire des merveilles ,
S’afflige du retard , et demande tout bas Pourquoi , le couvert mis , le dîner ne vient pas.
On a servi... Des mets le pompeux étalage Provoque sa fureur et l’excite au carnage.
A cet empressement , à cette noble ardeur,
Qui ne reconnaîtrait l’appétit d’un auteur ?
Eh bien donc! j’y consens; il faut le satisfaire. Pourtant il est encore un avis nécessaire.
Devez-vous manger peu? mangerez-vous beaucoup? Boirez-vous sobrement? boirez-vous coup sur coup? Recevez sur ce point d’une haute importance Les utiles leçons de mon expérience.
Vous dînez aujourd’hui ; mais est-il bien certain Que la Fortune encor vous sourira demain?
On ne le sait que trop , la déesse est volage :
Mangez donc pour deux jours , c’est un parti fort sage. Je sais bien que Salerne en décide autrement ;
l’art DE DINER EN VILLE.
Son école vous dit : Mangez peu, mais souvent.
Ce précepte est fort bon : sans vouloir le combattre , Vous mangez rarement , mangez donc comme quatre. N’êtes-vous pas auteur? Cette profession Vous a mis à l’abri d’une indigestion.
C’est un bienfait du ciel; sa bonté secourable Daigne nous garantir des dangers de la table.
Par lui tout ici-bas est si bien ordonné Ou’auteur jamais n’est mort pour avoir trop dîné. N’allez pas cependant vous gonfler de potage,
Sur un bœuf insipide assouvir votre rage ;
Aux yeux des vrais gourmands vous passeriez bientôt Pour un de ces bourgeois qui toujours de leur pot Offrent à leurs amis la fortune mesquine ,
Et dont la ménagère , en sa triste routine ,
Ne sait rien qu’apprêter la soupe et le bouilli,
Et n’ose se permettre un très-maigre rôti Qu’à ces jours solennels qu’on nomme jours de fêtes. Un enfant d’Apollon a des goûts plus honnêtes : Gardez-vous d’imiter cet auteur campagnard Chez un nouveau Crésus invité par hasard ,
Qui parmi ces trésors qu’un art divin apprête Ne trouvait rien de bon et détournait la tête.
Que dis-je ! environné de mets délicieux ,
Qui flattaient l’odorat, qui séduisaient les yeux,
Il regrettait tout haut sa rustique cuisine ,
Son vin du cabaret et sa chère mesquine ,
Et, du malin convive excitant le brocard ,
Demandait qu’on lui fît une omelette au lard. Choisissez vos morceaux. D’un appétit vulgaire Modérez la fureur pour mieux la satisfaire.
Allons , préparez-vous. J’aperçois les laquais '
Chargés de mets nouveaux , succombant sous le faix. Mais que vois- je, bon Dieu ! vous diriez que la terre , Des plaisirs de Mondor esclave tributaire ,
Pour réveiller les sens de ce nouveau Broussin ,
A doublé les trésors qui naissent dans son sein.
Quelle profusion ! mais ses goûts exotiques Dédaignent ce qui plaît à nos palais rustiques :
Pour se le procurer, il faut trop peu de soin;
Rien ne lui semble bon que ce qui vient de loin ;
Et sa table, admirant sa parure étrangère,
Se couvre des présents d’un nouvel hémisphère.
CHANT II
En vain la politique , habile en ses ressorts ,
D’une chaîne d’airain veut enceindre nos ports; L’intérêt se les ouvre , et , traversant les ondes , Rapporte chez Mondor les produits des deux mondes. Ah ! que fais-je , insensé ! par un vers importun J’irrite l’appétit de quelque auteur à jeun.
Olympis , au teint blême , à la gueule alfamée ,
Du haut d’un galetas hume cette fumée,
Dont l’agréable odeur, parfumant le quartier,
Monte et va le trouver au fond de son grenier.
De ces mets inconnus la saveur nourrissante Semble avoir ranimé sa verve languissante.
Il invoque sa muse ; il prend un Richeiet :
Ses traits sont altérés; son délire est complet.
Sur une chaise usée il trépigne , il s’agite;
On dirait qu’Apollon et le presse et l’irrite :
Telle sur son trépied , pleine d’un saint transport , Une vieille sibylle interroge le sort.
Il compose... Messieurs, craignons de le distraire, Mais plaignons ses lecteurs et surtout son libraire. Quel bruit vient me frapper? entendez-vous sa voix Exhaler tristement ces plaintes sur les toits ?
« Quoi! cet obscur Mondor, Turcaret méprisable ,
» Savourant sous mes yeux les douceurs de sa table ,
» Tranquille, jouissant de son heureux destin,
» Sans cesse irritera mes désirs et ma faim !
» Et moi , fils d’Apollon , moi qui , sur le Parnasse ,
» Suis l’égal de Delille et marche auprès d’Horace ;
» Moi , dont la verve heureuse , et qui ne peut tarir,
» Embellit Je papier qu’elle fait renchérir ;
» Pour prix de tant de vers , pour tant de renommée , » Je vivrai tristement de gloire et de fumée!
» J’irai dans l’antre obscur d’un sale gargotier » Prendre un maigre dîner, qu’encore il faut payer !
» Dois-je donc le souffrir? Non... Par cet Athénée » Où , douze fois par an , ma tête couronnée » Au-dessus du public s’élève avec orgueil;
» Par l’Institut enfin qui me tend un fauteuil ,
» Je jure que, bravant la fortune contraire ,
» Je cesse dès ce jour un jeûue trop austère.
” Qu’à sa table Mondor se prépare à me voir;
l’art de dîner en ville.
» Sans crainte, à ses côtés, je vais, je vais m’asseoir » Et , dévorant ces mets dont l’odeur m’importune ,
» J’aiderai ce traitant à manger sa fortune. »
Il dit , et, revêtu d’un habit tout poudreux,
Que les vers acharnés se disputent entre eux ,
Aussi prompt que l’éclair, il traverse la rue ;
La porte de Mondor déjà s’offre à sa vue.
Cependant l’appétit lui servant d’Apollon ,
Il a , chemin faisant , de son amphitryon ,
Dans un sonnet pompeux improvisé l’éloge.
Il frappe... Le portier, qui ronfle dans sa loge,
Se réveille en sursaut et tire le cordon.
Le poète s’élance... — Arrêtez! votre nom?
— Olympis;... un avis d’une importance extrême Exige qu’à Mondor je parle à l’instant même.
Il y va de ses jours. — Montez ; c’est au premier : L’on vous introduira. Le vigilant portier A ces mots se rendort ; mais sa femme indiscrète Par un coup de sifflet annonce le poète.
Malheureux Olympis ! tu pâlis de frayeur.
Ce fatal instrument a déchiré ton cœur;
O triste souvenir ! Tu crois que le parterre ,
Qui toujours à tes vœux s’est montré si contraire,
Au son de ses sifflets le poursuit en ces lieux !
Mais un nuage obscur déjà couvre ses yeux !
Il chancelle; bientôt ses membres s’engourdissent , Sa force l’abandonne et ses genoux fléchissent ;
Au pied de l’escalier, sans chaleur et sans voix ,
Il tombe... Il tombe, hélas! pour la dernière fois.
Plaignons son sort ; mais vous que le ciel secourable Veut bien initier aux douceurs de la table ,
Prolongez par vos soins un plaisir incertain ;
Je vous le dis encor; songez au lendemain.
De tous les animaux que l’appétit irrite ,
Les auteurs , on le sait , digèrent le plus vite.
Quoi ! dans leur estomac le ciel a-t-il donc mis Cette active chaleur qui manque à leurs écrits?
Ou d’un pylore étroit l’indulgente nature A-t-elle pour eux seuls élargi l’ouverture?
Je l’ignore. Buffon , qui n’était pas un sot,
Dans ses savants écrits n’en a pas dit un mot.
Qui pourrait à nos yeux dévoiler ce mystère ?
CHANT III
Lacépède lui seul... mais il a mieux à faire. Gardons-nous de traiter un si grave sujet , Nous connaissons le mal ; prévenons-en l’effet.