CHANT PREMIER
J’enseigne dans mes vers comment un pauvre auteur Peut des banquets du riche atteindre la hauteur.
Je dirai par quels soins, par quel heureux manège,
Il saura conserver un si beau privilège ,
Et , sans prendre jamais un verre d’eau chez lui,
S’asseoir, un siècle entier, à la table d’autrui.
Toi qui laisses à jeun tes favoris fidèles,
Savant régulateur du chœur des neuf pucelles ,
Apollon, dieu des vers, viens inspirer mes chants;
Ma muse engraissera tes malheureux enfants.
Hélas ! sur le Parnasse il font maigre cuisine ;
On y dîne fort mal , si pourtant on y dîne.
Quoi ! n’est-ce donc , grand dieu , n’est-ce que pour les sots Que le ciel bienfaisant créa les bons morceaux ?
Mais si Phébus est sourd à mon humble prière,
Jette sur mon sujet quelques traits de lumière ,
Toi qui dans un seul jour dînais souvent trois fois,
O mon maître! O Montmaur S daigne écouter ma voix! Descends de ton donjon ; communique à ma Muse Les secrets importants qu’ Apollon lui refuse;
Ouvre-moi tes trésors ; dis comment d’un bon mot A ceux qui te traitaient tu payais ton écot.
Age heureux , siècle d’or, où le poète à table N’avoit d’autre souci que celui d’être aimable !
Ah ! ce bon temps n’est plus. D’insensibles traiteurs Osent , leur carte en main , poursuivre les auteurs.
Il faut rester au lit : tant il est difficile ,
Dans ce siècle de fer, d’aller dîner en ville !
Jamais jusqu’à l’échine un poète crotté A d’illustres banquets ne sera présenté.
l’art DE DINER EN VILLE.
De ces mets savoureux qu’un art brillant enfante Il ne connaîtra point l’odeur appétissante.
C’en est fait ; qu’il renonce à ces vins que Bordeaux Voit naître tous les ans sur ses brûlants coteaux.
Non; ce n’est pas pour lui qu’une liqueur mousseuse , Et de sa liberté follement amoureuse ,
Frémit dans sa prison, s’indigne de ses fers.
Et lance en pétillant son bouchon dans les airs.
Vous qui , le nez au vent, et la mine affamée ,
D’une bonne cuisine épiez la fumée ,
Vous à qui , dans ses dons , le ciel ne départit Que l’ardeur de rimer et beaucoup d’appétit ,
Sachez que dans ce siècle , où règne la sottise ,
Mieux vaut Pradon couvert qu’ Homère sans chemise.
Un sot , mis à la mode, est toujours fort bien vu.
Le mérite n’est rien ; on rit de la vertu ,
Et l’honneur tant vanté, l’honneur est peu de chose; Mais, aux yeux du vulgaire, un habit en impose.
J’ai vu de vils laquais , échappés du Perron ,
Recevoir, sans rougir, les honneurs du salon ;
Tandis que , condamné sur sa mauvaise mine , L’interprète des dieux mangeait à la cuisine.
Ainsi donc , de la mode étudiant les lois ,
Il faut vous habiller pour la première fois.
Rejetez loin de vous ces étoffes grossières Que Beauvais prépara pour le dos de vos pères ; J’aime ce drap moelleux que Sedan a tissu Pour embellir Mondor, jadis si mal vêtu ;
J’aime ce drap léger, dont la Tamise est fière ,
Ce Casimir soyeux , honneur de l’Angleterre,
Que chacun veut porter, depuis qu’il est proscrit... Mais commençons d’abord par trouver un habit.
O toi, dont l’art a su réunir nos suffrages,
Toi qui fis d’Alembert et d’autres bons ouvrages 2, Bienfaisante Tencin ! tu n’es plus ; ta bonté Jadis de nos auteurs voilait la nudité ;
Tes chausses de velours 3, chères à leur mémoire, Non moins que tes romans éternisent ta gloire.
D’un riche et doux tissu nos poètes couverts Affrontaient, grâce à toi , la rigueur des hivers.
CHANT I
Tu n’es plus. Ah! permets qu’en ce burlesque ouvrage D’un tendre souvenir je consacre l’hommage :
Les lettres et l’amour te pleureront long-temps.
Il suffit; poursuivons nos travaux importants.
Suivez-moi. Voyez-vous cet ouvrier qu’on vante Pour sa dextérité , pour sa coupe savante ?
D’un salut amical chatouillez son orgueil ;
Des gens de cet aloi c’est le fatal écueil.
Approchez ; dites-lui que tous les arts sont frères ,
Et doivent alléger leurs communes misères ;
Dites-lui , s’il le faut , pour attendrir son cœur,
Dites-lui qu’autrefois Apollon fut tailleur.
Les artistes du jour ont beaucoup de génie ,
Mais ne sont pas très-forts sur la mythologie.
Enfin , vous publiez un livre merveilleux ,
Un poëme en vingt chants; faites luire à ses yeux Son nom pompeusement cité dans la préface ;
Un bon habit , je crois , vaut une dédicace.
Victoire ! il est coupé ! — Quoi ? — Parbleu , votre habit.
Allez-vous marchander? on le donne à crédit.
Mais comment le payer? Question inutile !
Il est de s’acquitter un moyen très-facile ,
Infaillible, et pourtant qui n’est pas très-nouveau.
Ce soir, à Montansier, le spectacle est fort beau :
La pièce qu’on y joue est de vous tout entière : /
Donnez à ce tailleur deux billets de parterre ;
Qu’il admire le plan , le sujet et les vers ,
Et que pour son paiement il fredonne vos airs.
Peut-être des huissiers la sinistre cohorte Viendra-t-elle un matin assiéger votre porte.
Que craignez-vous ? Riez de leur vaine fureur ;
A-t-on jamais saisi les meubles d’un auteur?
Ne redoutez donc pas la justice importune ;
J’ai trouvé votre habit; j’ai fait votre fortune.
Quittez cet air timide; il n’est plus de saison,
Et venez sur mes pas chercher l’amphitryon.
Archiviste fameux des meilleures cuisines,
Conduis-nous , cher Grimod , aux tables les plus fines.
Dans des temps plus heureux , on trouvait à Paris 4 Des cercles^ renommés , où tous les beaux esprits ,
222 l’art DE DINER EN VILLE.
Chassant les noirs chagrins , la sombre inquiétude ,
De plaire et de manger faisaient leur seule étude , Geolfrin les accueillait 5.... Cette bonne Geoffrin Qui voulut réunir les bêtes de Tencin 6,
Geoffrin que Marmontel pieusement honore,
Que célébrait Thomas, qu’un autre pleure encore. Mais , quand , malgré les cris des auteurs gémissants , La Parque osa couper la trame de ses ans ,
Une autre déité , la tendre Lespinasse 7,
Les recueillit encor, non loin de Bellechasse ;
Son heureux abandon et ses douces langueurs ,
Son air mélancolique , attiraient tous les cœurs.
Près d’elle on éprouvait un charme irrésistible ;
Plus jeune que Geoffrin , elle fut plus sensible ,
Et sut , reine adorée en sa nombreuse cour,
Cultiver à la fois les lettres et l’amour.
Pourtant , jusqu’à sa mort on crut qu’elle était sage.
Je me tais ; mais Guibert en dirait davantage.
Bien d’autres, désiraqt vous entendre et vous voir, Se disputaient entre eux l’honneur de vous avoir.
Les repas se pressaient pour la semaine entière ;
Vous dîniez aujourd’hui chez La Popelinière 8,
Et demain chez Beaujon... jamais chez le traiteur. Fatigué de ses pairs , souvent un grand seigneur, Très-connu par sa table et peu par ses ouvrages, Pour le fauteuil vacant demandant vos suffrages , Vous invitait en corps à dîner avec lui.
De sa sombre grandeur vous dissipiez l’ennui;
Vos bons mots réveillaient sa langueur ennemie ,
Car vous êtes fort gais... hors de l’Académie.
Quelle époque pour vous , ô fortunés auteurs !
Vous étiez à la mode , autant que les vapeurs.
Paris, dans ses beaux jours gravés en ma mémoire , Paris était pour vous un vaste réfectoire.
Vous souvient-il enfin que , dans un certain lieu ,
On dînait bien , pour peu qu’on ne crût pas en Dieu
Agréables banquets! tables hospitalières!
Charmants amphitryons! aimables douairières!
Vous avez disparu.... Chez qui dînerons-nous?
Un auteur ne doit pas , facile au rendez-vous ,
D’un bourgeois économe, amphitryon vulgaire,
CHANT I
Partager tristement le très-mince ordinaire.
Regardons en pitié des mets si peu coûteux.
Celui qui dans l’Olympe, à la table des dieux, S’enivre tous les jours d’une liqueur choisie ,
Ne boit que le nectar, ne vit que d’ambroisie , Pourrait-il , sur la terre , ignoble dans ses goûts , Déroger en mangeant d’insipides ragoûts?
Un dîner sans façon et sans cérémonie ,
On l’a dit avant moi , n’est qu’une perfidie .
Mais surtout évitons la soupe des rentiers ,
Et tendons nos filets chez de gros financiers.
Dans cette classe encore il est un choix à faire :
L’un est mesquin, avare , et fait très- maigre chère ; L’autre tient table ouverte et vit avec honneur.
Celui qui se ruine est toujours le meilleur.
Ainsi donc, chez Mondor, faites-vous introduire;
Le hasard , un ami pourra vous y conduire.
Mondor, ancieu laquais , aujourd’hui financier,
De l’odeur de sa table embaume son quartier.
Jadis, quand il quitta son toit et son village ,
Un modeste bâton formait son équipage.
A Paris débarquant, sans argent, sans amis,
Parmi la valetaille empressé d’être admis ,
Il brigua chez un grand l’honneur de la livrée ;
Tant son âme à la honte était bien préparée !
Bientôt la scène change ; audacieux fripon ,
Conduit par la fortune , il s’élance au Perron ;
Au fond d’une taverne y fixe sa demeure ,
Et gagne, sans bouger, deux mille écus par heure.
Ce n’est pas tout; son front d’un honteux bonnet vert , Au mépris de nos lois , s’étant trois fois couvert ,
De l’aveugle Fortune il dirige la roue ,
Relève un nom flétri qui traînait dans la boue ;
A défaut de l’estime , usurpe la faveur,
Et d’une éponge d’or lave son déshonneur.
Dans un palais superbe , embelli par ses maîtres , Oubliant l’humble chaume où vivaient ses ancêtres ,
Il couchait sur la paille , il dort sur l’édredon ,
Sur le crin élastique il jette à l’abandon Ces membres vigoureux qui remuaient la terre Et maniaient le soc fabriqué par son père.
l’art DE DINER EN VILLE.
Là , bercé dans les bras de son oisiveté ,
La douce illusion flatte sa vanité.
Bientôt à son réveil un brillant équipage De son faste insolent fait voler l’étalage Ébranle tout Paris , éclabousse les gens ,
Met en feu les pavés, renverse les passants;
L’un tombe; l’autre crie et la foule murmure :
Noble délassement d’un faquin en voiture.
Son goût n’est pas très-pur ; mais ses vins sont exquis ;
Sa table est tous les jours ouverte aux beaux esprits ;
Parasites lettrés , errants chez l’opulence ,
Et véritable impôt sur les gens de finance.
On l’écoute et jamais on ne le contredit;
Plus il est ennuyeux , plus chacun l’applaudit.
Qu’il prononce à son gré sur la pièce nouvelle ,
Du couple débutant qu’il juge la querelle ,
Son arrêt , sans appel , est celui d’Apollon ;
Quand on donne à dîner, on a toujours raison.
Au défaut du savoir, il a cette impudence Que donne aux maltôtiers leur subite opulence.
Entendez-le : « Messieurs, je vous l’ai déjà dit,
» Ce Voltaire, entre nous, n’était pas sans esprit.
» Je le voyais souvent et le trouvais aimable ;
» Il m’a lu son Irène ; elle est fort agréable.
» Sa Lettre à l’archevêque est un joli morceau.
» Je n’en disconviens pas, je fais cas de Rousseau.
» Son Émile a du bon; sa Mérope est fort belle :
» Mais pourquoi publier cette horrible Pucelle?
» Je vous le dis encore : à tous nos grands auteurs » Je préfère Piron... Il respecte les mœurs.
Estimable écrivain! SaDidon, ses cantiques » Ne peuvent offenser les oreilles pudiques.
» Hé! messieurs, sans les mœurs, les mœurs du bon vieux temps, » Que deviendrait la Bourse ? un affreux guet-apens ,
» Et des spéculateurs la ruine commune.
» Il faudrait quatre mois pour y faire fortune.
» Le sucre et le café se vendraient bien moins cher.
» Les rentes sur l’État s’élèveraient au pair :
» Déjà pour en avoir, voyez comme on se presse ;
» Alors tout est perdu : car je joue à la baisse.
CHANT II
» Les mœurs ! messieurs , les mœurs ! répétons-le cent fois. » Ainsi qu’Helvétius dans son Esprit.... des lois. »
Tel est Mondor : j’ai peint ses travers , ses caprices,
Mes pinceaux indulgents n’effleurent pas ses vices.
Je vous vois à ces traits sourire de pitié;
Ah ! si vous connaissiez sa bizarre moitié !