CHANT QUATRIÈME
Par d’insolents laquais, au regard effronté ,
L’honnête parasite est souvent insulté.
On dirait que le ciel tout exprès les fit naître
Pour tourmenter les gens qui dînent chez leur maître.
Mais surtout d’un auteur la mine leur déplaît ;
Chaque morceau qu’il mange est un vol qu’il leur fait : Aussi cette canaille à l’envi le brocarde :
Frontin, d’nn air moqueur, en passant, le regarde;
Les autres de le voir paraissent étonnes ;
Jusqu’au petit jockei qui vient lui rire au nez ;
Enlin le chien griffon , instruit par leur malice ,
Aboie à son approche et le mord à la cuisse.
Vainement sous les yeux d’un maîire respecté,
Tu te crois à l’abri de leur malignité :
Ce valet , à ton air, qui te juge poète ,
D’un ris mal étouffé pouffe sous sa serviette ;
Servir un pauvre auteur révolte sa fierté,
Il insulte tout bas à ta voracité.
Demandes-tu d’un plat , il fait la sourde oreille ;
En place de gigot t’apporte de l’oseille ;
Ou bien, lorsqu’un morceau, non sans peine obtenu, Flatte ton appétit trop long-temps retenu ,
Écartant avec art ton avide fourchette ,
Le traître l’escamote en le changeant d’assiette ; Étrangles-tu de soif , il te donne du pain ;
C’est du pain qu’il te faut , il te verse du vin.
Heureux, si quelquefois, pour combler ta détresse,
Le drôle , adroitement feignant la maladresse ,
Sur ton unique habit, passe-port chez les sots,
D’un jus gras et brûlant n’épanche pas les flots.
Étouffe, quoi qu’il fasse, une rage impuissante;
Ménage des valets la race malfaisante ;
Il faut songer à tout : qui sait si , quelque jour,
CHANT IV
Ce laquais, devenu maître et riche à son tour,
De l’hôtel de Mondor faisant même l’emplette ,
Ne voudra pas encor hériter du poète,
Et , pour prix d’un affront patiemment souffert ,
Ne viendra pas t’offrir à sa table un couvert !
Digère , en attendant , ses gentilles malices ;
Fais plus : avec douceur offre-lui tes services.
Il ne sait pas écrire : à l’instant que ta main Trace sous sa dictée une épître à Germain ,
Un poulet à Nérine , un état des emplettes
Qu’avec un fort grand gain pour son maître il a faites ;
Pour Marton , s’il le faut , lais-Iui quelques couplets.
Je te l’ai déjà dit, ménage les valets.
Il en est un surtout qui , par son ministère ,
Peut être à tes desseins favorable ou contraire ;
C’est celui qui , gardant le seuil de la maison ,
Attentif au marteau , tient en main le cordon ,
Voit quiconque entre ou sort, en passant l’interroge,
Et pour les visitants tient registre en sa loge.
Ah ! crains de lui déplaire ; il te dirait toujours :
« Ils sont à la campagne allés passer deux jours ; »
Ou bien : « Ils sont en ville ; » ou : « L’on n’est pas visible. » Gagne donc de l’hôtel ce cerbère inflexible :
Ses enfants sont hideux , sales et contrefaits ;
Vante leur propreté, leur bon air, leur teint frais :
Badine avec son chien ; sur le dos de sa chatte Passe de temps en temps une main délicate ;
Pour sa femme surtout de respect sois pétri :
Elle règne à la porte et mène son mari.
Elle est vaine , méchante et communicative ;
Qu’en apparence au moins son babil te captive;
Écoute sans ennui ses éternels caquets Sur elle et son époux , le frotteur, les laquais ;
Sur monsieur, sur madame et sur leur demoiselle ,
Sur l’ancienne soubrette ou bien sur la nouvelle,
Sur les voisins enfin. La loge d’un portier Est le vrai tribunal où se juge un quartier.
Mais, plus puissant encore, un autre personnage Demande tes respects, a droit à ton hommage;
C’est Marton : la livrée obéit à sa voix';
Souvent le maître même est soumis à ses lois.
De tes soins délicats qu’elle soit la conquête ;
i/art de dîner en ville.
Adresse-lui tes vœux... Tu détournes la tête!
Insensé ! de Marton lu dédaignes le cœur !
Tant d’orgueil entre-t-il dans l’âme d’un auteur,
Et d’un auteur à jeun qui veut dîner en ville ? Vraiment il te sied bien d’être aussi difficile !
Moins altier, mais plus sage , un poète ÿ autrefois , Issu du même sang que celui de nos rois ,
Oubliant à propos son auguste lignage,
Par un utile hymen payait son blanchissage :
Et toi, tu rougirais de faire un doigt de cour...
Ah ! qu’au moins l’appétit te donne de l’amour.
Tu ne connais donc pas l’important ministère Que Marton sait remplir dans l’ombre du mystère ? Soubrette n’eut jamais d’aussi rares talents ;
C’est elle qui remet les poulets aux galants,
Et , leur ouvrant le soir une porte secrète ,
Leur fait voir sa maîtresse ailleurs qu’à sa toilette. Enfin , goûtant le fruit de mes sages avis ,
Tous les jours chez Mondor je vois ton couvert mis : Tu règnes en ces lieux ; sa table est ton empire. Présent , il te caresse ; absent , il te désire.
Admirant ton esprit , sa femme , chaque soir,
Pour te lire ses vers t’appelle en son boudoir,
Te soumet ses romans, effroi de son libraire,
Et même avec bonté te permet de les faire.
Tout change : le jockei , moins vif et moins bouffon , Daigne parfois répondre à ton salut profond;
D’un regard dédaigneux , l’antichambre en silence , Moins prodigue d’affronts , adoucit l’insolence.
Tu parais : aussitôt l’on t’annonce; et Frontin,
Ce superbe laquais , si fier et si hautain ,
Devenu tout à coup facile et débonnaire ,
S’abaisse juqu’à toi , te permet de lui plaire.
La maison tout entière est prise en tes filets ;
Ta souplesse a conquis le maître et les valets.
Mais , quand on croit toucher au faîte de sa roue ,
De notre illusion la Fortune se joue.
Elle a frappé Mondor d’un coup inattendu :
Ses projets sont détruits; son crédit est perdu,
Que dois-tu faire alors? rester? prendre la fuite? Dans le récit suivant tu liras ta conduite.
CHANT IV
Naguère dans Paris le traitant Floridor,
Dont tant de créanciers se souviennent encor,
Avait , en s’amusant , soit bonheur, soit adresse , Gagné des millions à la hausse , à la baisse.
De ce profit honteux il usait noblement,
Mangeait comme un glouton et pensait sobrement.
Cet heureux financier, enfant de la nature ,
Était fort étranger à la littérature ;
Il violait la langue en tous ses plats discours ,
Et dans nos bons journaux ne lisait que le cours ; Mais, la Bourse fermée , il ne savait que faire ;
A sa table du moins il voulait se distraire ,
Et , pour chasser l’ennui qui galope les sots ,
A nos mauvais auteurs servait de bons morceaux.
Il invitait , sans choix , ce fretin du Parnasse ,
Qui , pour un bon dîner, offre une dédicace ,
Ces écrivains féconds que l’on n’a jamais lus,
Ces enfants d’Apollon à leur père inconnus.
A leur tête , Damon , gourmand insatiable ,
Tenait chez Floridor un rang fort honorable;
Il avait , le premier, dans des couplets charmants , Chanté l’amphitryon, sa femme et ses enfants,
Son immense crédit , ses talents en finance ,
Et de tous ses calculs l’heureuse prévoyance.
Même , le vin aidant , une fois au dessert ,
Il l’appela tout bas successeur de Colbert.
Aussi , dès qu’il avait déplié sa serviette ,
Les mets les plus exquis assiégeaient son assiette.
On lui gardait toujours ce morceau de gigot Qu’en un savant journal a célébré Grimod ,
Ce morceau qu’un gourmand d’un œil avide observe , Que l’adroit D*** avec soin se réserve ,
Ce morceau savoureux , si cher aux amateurs,
Mais que ne connaît pas le peuple des mangeurs.
Le champagne pour lui recommençait sa ronde ,
Et Bordeaux l’abreuvait de sa liqueur féconde.
Hélas ! ces jours heureux , et trop tôt éclipsés ,
Par des jours de douleur se virent remplacés.
A peine sur la place un sinistre murmure Eut-il de Floridor flétri la signature ,
240 L’ART DE DINER EN VILLE
Et , du fatal bilan lugubre avant-coureur,
Aux pâles créanciers annoncé leur malheur,
Que l’on vit à l’instant les muses mercenaires En foule se presser aux tables étrangères ,
Et , fidèles à l’or, et non pas à l’honneur,
A de nouveaux traitants se vendre sans pudeur.
Tels ces oiseaux frileux , sitôt que la nature Par de tristes apprêts annonce la froidure , S’assemblent à la hâte , et, fuyant nos frimas ,
Passent par escadrons en de plus doux climats :
Tels on vit nos auteurs , parasites volages ,
Fuir et porter ailleurs leurs vers et leurs hommages. Où courez-vous? De grâce, arrêtez, imprudents! Observez la cuisine et ses fourneaux ardents :
De votre amphitryon le sort est déplorable ;
Mais a-t-il annoncé qu’il réformât sa table?
Damon n’imite pas ces faux amis du jour,
Qu’un désastre subit éloigne sans retour.
Fidèle à ses devoirs , à l’amitié fidèle ,
Des Pylades futurs il sera le modèle.
« Ne quittons pas , dit-il , un ami malheureux.
» L’infortune a des droits sur un cœur généreux.
» Moi seul adoucirai ses peines , ses alarmes ;
» Aux larmes qu’il répand je mêlerai mes larmes,
» Les pleurs que l’on confond paraissent moins amers » J’ai joui de ses biens , partageons ses revers.
» Fuyez, amis trompeurs; allez, troupe importune,
» D’un traitant plus heureux adorer la fortune.
» L’intérêt vous prescrit cette infidélité;
» Moi , je suis le conseil que l’honneur m’a dicté ,
» Et , tant que Floridor conservera sa table ,
» Il verra qu’il lui reste un ami véritable ,
» Un de ces amis sûrs , si rares aujourd’hui :
» Oui , jusqu’au dernier jour, je dînerai chez lui. » Fidèle à ce serment , Damon eut le courage D’y manger plus souvent , d’y manger davantage.
On vanta son bon cœur, sa sensibilité ;
Le trait était nouveau , partout il fut cité.
Il devint le sujet d’un drame sans malice Qui balança deux jours le succès de Jocrisse ,
Deux jours entiers la pièce attira tout Paris ,
CHANT IV
Et même les banquiers en furent attendris. Du sensible Damon l’âme compatissante Se livra tout entière à l’amitié souffrante :
Le matin il volait chez son cher Floridor,
Et le soir, à souper, on l’y trouvait encor. Tendre consolateur, convive inébranlable ,
Il partagea toujours ses malheurs et sa table.
Mais quand des créanciers l’insolente clameur,
Jusque sur la cuisine étendant sa fureur,
De vingt fourneaux brûlants vint éteindre la flamme :
« Ah ! ce dernier malheur doit accabler mon âme ;
» Fuyons , dit-il , fuyons ; mes soins sont superflus :
» Comment vivre en ces lieux, puisqu’on n’y dîne plus? *> U dit , et décampa. . . Banquiers , gens de finance , Courtiers et cordons bleus de la banque de France, Chacun voulut l’avoir. . . Mais, par l’honneur guidé,
Il soutint constamment son noble procédé.
Toujours de Floridor il vantait le mérite ;
Soupirant, l’œil humide, excusait sa faillite.
Contre ses faux amis il s’indignait encor,
Sans cesse il l’appelait : Ce pauvre Floridor ;
Et, par un de ces traits qu’un cœur sensible inspire,
Une fois à sa porte il vint se faire écrire.
C’est ainsi que ma muse égayait ses loisirs ,
Lorsque deux Champenois 10, consultant nos plaisirs, Démentaient leur pays par des Lettres aimables.
Des drames couronnés critiques équitables,
Us condamnaient le plan , le sujet et les vers ,
Et, jugeant l’Institut qui juge de travers,
Des poètes assis sur leur char de victoire Déchiraient le laurier et flétrissaient la gloire.
Quelle audace !... Pour moi , je crus, tant j’avais peur. Que les Dieux irrités, signalant leur fureur,
Vengeraient cette injure, et qu’armés de leur foudre Ils réduiraient soudain les Champenois en poudre.
Mais non ; nous avons vu triompher le bon goût :
Ainsi que l’Institut, la Champagne est debout.
Je l’avoue : elle attaque un tribunal auguste ;
Mais que faire, messieurs? Si la critique est juste,
l’art DE DINER fcàî VILLE.
Et si , sachant Unir la grâce h la raison ,
Nos Champenois du ciel ont reçu l’heureux don D’amuser, de convaincre, et de plaire et d’insirnire, Le parti le plus sage est celui de les lire.
FIN DF. l’art DE DÎNER EN VILLE.