NAPOLEON
dîner fini , les échecs , les cartes , des vers lus à haute voix remplissaient les dernières heures de la soirée , ou bien une conversation générale , toujours pleine d’effusion. On restait ainsi réuni jusqu’à dix ou onze heures du soir.
L’empereur a rappelé plusieurs traits de sa vie frugale pendant les campagnes d’Italie de 1796 et 1797. On plaçait dans l’arçon de sa selle du pain , du vin , un poulet rôti au bivouac : c’était toute sa cuisine pour la journée ; encore il partageait cela , très-souvent , avec ses jeunes et vieux compagnons. Tous , comme leur chef, ne songeaient qu’à la gloire , et ce chef de l’âge d’Alexandre économisait le temps des repas au profit de la rapidité des marches. Poursuivons ce tableau de quelques détails de son intérieur.
Le matin il était vêtu d’une robe de chambre blanche , avec un pantalon à pieds ; un madras était noué autour de sa tête , le col de sa chemise était ouvert.
Habillé, il portait un uniforme vert ou bleu simple, sans or; un gilet blanc ; des culottes blanches ou de nankin ; des bas de soie et des souliers noués avec des boucles d’or; un col noir; un petit chapeau à cornes orné d’une cocarde tricolore. L’empereur est le dernier homme de l’Europe qui, après Waterloo, ait porté la cocarde nationale. Après sa mort on ne la vit plus.
Son ardeur à lire ne peut pas se peindre ; le tapis de sa chambre à coucher était couvert d’ouvrages , de cartes , jetés çà et là le long des murs ; son lit, même en était chargé comme une table de travail ; on ne ramassait ces ouvrages que quand il était sorti.
Les commentaires dictés par Napoléon renferment de très-grandes beautés sous les rapports militaire, historique, politique et géographique. Son travail sur l’Égypte, ses mœurs, etc. , ouvrage considérable, est un des écrits où il s’est montré, comme l’a dit un des esprits éminents de notre temps, « aussi grand écrivain et grand homme d’État » qu’il a été grand capitaine. » Le récit de ses premières campagnes d’Italie est le chef-d’œuvre de la littérature stratégique.
Un de ses jeunes généraux, un des plus instruits, a porté à Sainte-Hélène même ce jugement sur ses commentaires : ils n’étaient point achevés. M. le baron Sturmer lui avait demandé si l’empereur écrivait « son histoire. » — « Il écrit des fragments sans liaisons précises encore peut-être , mais qui , tels quels , seront un jour le fondement et la lumière de l’histoire du siècle. »
L’empereur n’a pas passé un jour sans chercher à recueillir des nouvelles de l’Europe. On peut penser avec raison que, dans les prévisions qu’il a si bien déduites des révolutions certaines en Europe, l’espérance de revoir sa patrie a pu parfois lui venir et l’agiter ; mais en voyant l’effet meurtrier du climat de l’île sur son tempérament ,
SOUVENIRS
l’espérance s’évanouissait vite. Tant que sa santé se conserva bonne , il marcha beaucoup à pied ; il ne craignait point les sentiers escarpés, les aspérités des montagnes.