UN DINER DU TEMPS DE HENRI II
Pages et varlets s’empressent de donner à laver. Le maître et la maîtresse assignent les places à table , chacun est encore debout devant celle qu’il doit occuper; le plus âgé fait le signe de la croix , et récite à voix haute la prière d’usage au commencement des repas. On s’assied. Un siège demeure vide.... Il est réservé au Vitruve lyonnais, à messire Philibert de Lorme , abbé de Saint-Éloy-lez-Noyon et Saint- Serge-lez-Angiers. Au moment où il allait se rendre à cette fête, madame Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois et de Diois, l’a envoyé quérir pour s’entretenir avec lui des embellissements en œuvre à son château d’Anet ; le seigneur de La Vieuville , averti de ce contretemps , en a ressenti déplaisir....
Les premiers moments du festin se passent en silence, l’appétit s’oppose à toute conversation ; cliqùetis de couteaux et de cuillers est tout ce qu’il est donné de pouvoir entendre. Aussi, vous devez observer que déjà l’on vient desservir les restes d’un potage copieux , composé d’huîtres, de moules et de riz safrané , ainsi que les reliefs de deux grands plats garnis de pièces de bœuf, de veau , de mouton et de lard, entremêlées des meilleurs légumes de la saison. Mais le vin de Dijon est offert à la ronde dans un large hanap de cristal. Cette liqueur généreuse anime les esprits et délie les langues; vives saillies se succèdent , plaisants devis se font ouïr : on n’en arrête le cours un instant que pour considérer les airs d’importance et la marche grave de cinq gros varlets, bravement accoutrés, ayant la charge de dresser le second service. Le premier apporte des oisons à la malvoisie et des murènes en tronçons revêtus; le deuxième, un ventre d’esturgeon à la lombarde et un quartier de chevreuil au fromage de Milan : celuici, des perdrix à la tonnelette et du soleil de blanc-chapon; celui-là, de l’oriflan de gelée et de la dariole aux pointes de diamant; et le dernier, le plus robuste de tous, rehausse cet ensemble d’un énorme pâté de sarcelles , qui est flanqué aussitôt de deux salades de raiponces de Meaux et de cresson de Macédoine , décorées de rouelles de concombres et d’oignons confits.
Propos récréatifs ont repris l’essor. Bien manger, bien boire et bien dire sont à l’unisson. Ici l’on raconte maints beaux faits d’armes ; là , il s’agit de grands monuments; plus loin on cause de poésie, on exalte Clément, on critique Ronsard; et au milieu de ces entretiens variés, les ragoûts diminuent , les gelées fondent , le pâté s’écroule et le second service prend fin.
Place, place! voici venir Saupiquet, le maître queux de l’hôtel! fier de ses droits aux honneurs d’un triomphe, ce zélé serviteur élève pompeusement le bras pour mieux montrer le jeune et beau cygne rôti auquel il a su rajuster un cou gracieux, et les ailes éployées, éclatantes de blancheur. Il laisse ignorer que les flancs de la victime
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recèlent bon nombre de vanneaux , de pluviers et de guignards. Admirez avec quelle adresse ses mains nerveuses déposent cette pièce d’apparat au centre de la table. Tous les regards sont fixés sur le bel oiseau. Pendant ce temps on groupe à ses côtés, avec art et symétrie , une foule d’entremets délicieux ; et on lui donne pour supports , en tête et en queue, de fines bêtes à plumes, sauvagines et poulailles, un puits de crème fouettée et une pyramide de gâteaux 'bafueutx .
L’hôte impose silence; il a la tête découverte; il parle d’un ton digne ; écoulez , il propose de boire à la prospérité du très-chrétien et très-redouté roi de France, Henri deuxième du nom, dont la bannière fleurdelisée vient d’être plantée vaillamment et à toujours sur les bastilles et remparts de Calais. Qu’il fait beau voir, à ces mots , les coupes remplies de vin de Reims élevées presque toutes à la fois ! C’est à qui fera raison avec le plus d’enthousiasme et d’amour.
A cette heure examinez la manœuvre de cette grande nef d’argent richement pavoisée , et qu’on fait rouler sur la table. Elle porte à son bord hypocras et rossolis ; chacun y puise bellement au passage. — Le drageoir circule de mains en mains , en fait largesse de confitures et d’épices; Crâces sont dites, et l’on va quitter la table. Un page annonce : Messire Philibert de Lorme î Aussitôt la compagnie se lève , s’avance et l’entoure. « Hé! quelles nouvelles de la cour? — On s’entretient au Louvre , répond Philibert , de la joyeuse et fraternelle réception faite ce matin au souverain des Pyrénées. Le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, est advenu soudainement à l’huis du gros pavillon , menant à son ordinaire état modeste et petit bruit. Conduit sans délai jusqu’à la chambre royale, il y a présenté l’espoir de son lignage , un enfant qui n’a pas cinq ans. Oncques ne s’est vu petit garçon tant dispos ni tant éveillé et assuré ! Notre maître l’a pris dans ses bras, l’a caressé et lui a demandé s’il vouloit être son fils? — Quet es io peingne pay , Celui-ci est monsieur mon père, a répondu le petit prince en montrant le roi de Navarre. — En ce cas , a ajouté le roi de France, qui prenoit plaisir à l’ouïr jargonner, puisque vous ne voulez être mon fils vous plairoit-il devenir mon gendre ? — O toé ! A la bonne heure ! a-t-il dit avec résolution et vivacité. » Cet enfant-là fut Henri IV. (Y. Brantôme.)
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