LE MARÉCHAL DE RICHELIEU
« Pourquoi , disais-je à M. de Kichejieu , n’épouseriez-vous
» point la veuve de M. de Brunov?
» — Elle est par trop riche , me répondit le maréchal , et puisd’ail- » leurs je ne répondrais pas de ne la point battre. Nous nous dispu- » tenons continuellement sur les salades à la prème et les sultanes au » sucre filé qui s’attache aux dents ; elle est entichée de cette nouvelle » cuisine qui est d’une bêtise amère , et toute chose à manger est his- » toriée chez elle au point qu’on n’y saurait démêler ce qu’on mange. » C’est la femme aux macédoines , et que le diable l’emporte ! — Par- » lez-moi d’une maîtresse de maison comme vous , pour le bon goût » de la véritablement bonne chère, ajoutait le maréchal. — On ne se » doute pas combien il faut avoir de finesse dans le tact et de solidité » dans le jugement pour organiser et conserver une excellente cuisine » avec une office parfaite ; et je veux mourir de faim si j’ai vu jamais » qu’une personne sans esprit puisse avoir une bonne table pendant » six mois. Eps friands et les gourmands ne sont pas les fins gourmets, » et rien n’est si funesfe au talent çj’un grand cuisinier que la sotte » recherche ou la goinfrerie de son maître. Pour faire bonne chère , » il ne faut, après l’argent et la bonne intention , que de la sobriété, » de la mémoire et du bon sens. Si l’imagination doit être appelée la » folle du logis, c’est, par ma foi, dans la cuisine et la salle à manger. » Voyez plutôt les belles inventions de ce temps-ci ! Vous me dites » souvent que la monarchie périra par les finances , et moi je vous » assure que les financiers perdront la cuisine française. Qui vivra » verra !
» Il est assez connu que nous étions , le maréchal et moi, les deux » personnes de notre temps qui mangeaient le moins et chez lesquelles » on mangeait le plus. J’avais hérité d’un trésor de traditions admi- » râbles, et j’ai toujours tenu fortement à mes traditions. On est gé- » néralement persuadé que tous les ragoûts fins son d’invention nou- » velle , et rien n’est moins vrai pourtant. On voit dans les dispensai- » res du seizième siècle qu’on servait à la table de François Ier des » langues de carpe et des foies de lottes étuvés au vin d’Espagne. No-