LE PRINCE DE TALLEYRAND
Nous avons omis de dire que le prince s’habille lui-mêine. Sans doute, pour compenser l’immobilité des jambes, il aime à faire usage de ses mains. S. A. met elle-même sa cravate ; mais les doigts du prince sont devenus si désobéissants et si peu alertes depuis les dernières attaques, que cette cravate a plus d’une fois légitimé les tendres et discrets murmures de madame la duchesse de Dino.
Après le déjeuner , après les instants d’assoupissement qui succèdent, le prince donne ses audiences, chiffonne ou distribue quelques papiers, lit le livre du jour et la gazette : ou plutôt il les parcourt; car un homme comme M. de Tallevrand ne lit jamais une page entière. Ensuite il y a des ordres à donner, des lettres à ouvrir, quelques mots à jeter à la renommée qui les répète, une visite diplomatique à rendre, et quelquefois une courte promenade à faire; après quoi il faut modifier un peu la toilette pour l’heure où l’on viendra annoncer le repas du soir. Quoique gourmet, quoique délicat connaisseur, le prince dîne copieusement et ne boit jamais que du madère pur.
Le prince, s’il est à Paris, dîne à huit heures; mais à la campagne, c’est à cinq heures.
Une promenade alors, quand le temps est beau et le café pris, succède au dîner.
Après la promenade on joue : le silencieux whist est le jeu que le prince préfère.
Perte ou gain , l’humeur du prince est invariable ; s’il gronde parfois, c’est qu’on joue mal, qu’on paraît distrait ou qu’on triche. Le whist, comme on sait, et à l’inverse de la bouillotte et du reversi, se joue de droite à gauche : c’est une coutume, assure-t-on , à laquelle M. de Tallevrand n’est pas étranger. Le prince joue gros jeu, sans doute pour fomenter en lui ces émotions d’entrailles dont l’àge avancé rend les autres causes à peu près nulles. Il risque des sommes plus fortes lorsque l’Europe jouit d’une paix profonde : je viens d’en conjecturer les motifs.
Les cartes jetées, M. $e Talleyrand se retire dans son cabinet de travail. Là il feuillète sa correspondance, fait répondre aux suppliques, octroie souvent des rendez-vous; mais il est toujours quelques mystérieux billets que le prince daigne écrire lui-même et de sa main droite, mais si discrètement que l’antre main l’ignore. Le grand homme s’assoupit toujours un peu après chaque dîner; mais, ce premier moment passé, il veillerait sans fatigue jusqu’à l’aube du jour suivant. Dans le monde, M. de Talleyrand s’endort quelquefois : op l’a vu dormir à la Chambre des Pairs et même à l’Académie, notamment le jour où JM. de Lamartine recevait les éloges magnifiques de Cuvier, qu’il n’aimait pas. On s’y est plus d’une fois trompé. Le prince dort aussi, comme Argant, pour mieux savoir. D’ailleurs les paupières de S. Exc!
VARIÉTÉS
sont tellement injectées, si boursouflées, si disposées à se clorre, qu’il n’est pas toujours facile de discerner quand le prince sommeille réellement; il a besoin d’efforts inouïs pour mettre ses yeux à découvert et montrer ses prunelles.
Si M. de Talleyrand avait quelque travail à entreprendre , c’est le soir, c’est la nuit qu’il s’y consacrerait; mais sa seigneurie ne travaille jamais !... On assure néanmoins que, depuis 1829, le prince adonné quelques soins à ses Mémoires; on dit même qu’il est certaines pages qu’il a pris la peine de faire copier et changer presque absolument jusqu’à dix-neuf fois, deux fois de plus que M. de Buffon. Si ces nombreuses copies ne dénotent pas une extrême sincérité chez l’historien, elles promettent du moins une grande correction de style.
Le pouls de M. de Talleyrand est lent; excepté le soir, il bat souvent moins de soixante fois par minute. Voilà d’où vient la merveilleuse aptitude du prince à ne jamais s’émouvoir, et pourquoi ses traits sont toujours impassibles. Mais ce pouls si paresseux est, en revanche, trèsfort , comme au reste l’ont beaucoup de vieillards : il marquerait au sphygmomètre de 15 à 16° ! Les attaques apoplectiques du prince ont eu pour cause essentielle cette énergie du cœur , moins vieux que le reste, et qu’un judicieux régime a empêché de faillir.
A l’exception de la difformité que tout le monde connaît, le prince n’a point d’infirmités. Ses bras sont, il est vrai, affaiblis , mais non paralysés. Il n’est rien en lui que la diplomatie désavoue. A la vérité, la gangrène sénile, mal anglais, menaça, il va quelque temps, d’envahir le meilleur de ses pieds ; mais le mal fut surveillé , et le prince en fut quitte pour quelques démangeaisons un peu cuisantes.
M. de Talleyrand a maintenant quatre-vingts ans , car il vint au monde l’année du tremblement de terre de Lisbonne. Vous qui voulez devenir centenaires, suivez son exemple et son hygiène ! Cette hygiène est celle de Fontenelle , lui dont madame Geoffrin disait en posant le doigt sur son cœur: C'est encore de la cervelle que vous avez là!
M. Isid. Bourdon.
Paris, 1835.
UN DEJEUNER aux tuileries.