QUELQUES EFFETS DE LA NUIT
Quelques dames et des jeunes gens de mes amis firent un jour avec moi la partie d’aller voir le tombeau d’Ermenonville; c’était au mois de mai. Nous prîmes la voiture publique de Soissons, et nous la quittâmes à dix lieues et demie de Paris, une lieue au-dessus de Dammartin. On nous dit que de là à Ermenonville il n’v avait que trois
1 Feu Franquelin, — cet artiste plein de goût et de charme qui a trop peu vécu, — a peint cette scène. Le tableau, de petite dimension, est en Amérique : c’est son chef-d’œuvre.
v VARIETES.
quarts de lieue. Le soleil allait se coucher lorsque nous mîmes pied à terre au milieu des champs. Nous nous acheminâmes par le sentier des guérets, sur la gauche de la grande route , vers le couchant. Nous marchâmes plus d’une heure et demie dans une vaste campagne sans rencontrer personne. Il faisait nuit obscure, et nous nous serions infailliblement égarés, si, par bonheur, nous n’eussions aperçu une lumière au fond d’un petit vallon : c’était la lampe qui éclairait la chaumière d’un paysan. Il n’y avait que sa femme qui distribuait du lait à cinq ou six petits enfants d’un grand appétit. Comme nous mourions de faim et de soif, nous la priâmes de nous faire participer au souper de sa famille. Nos jeunes dames parisiennes se régalèrent avec elle de gros pain , de lait, et même de sucre dont il y avait une assez ample provision. Nous leur tînmes bonne compagnie. Après avoir bien reposé notre âme et notre corps par ce festin champêtre , nous prîmes congé de notre hôtesse, aussi contente de notre visite que nous étions satisfaits de' sa réception. Elle nous donna pour guide l’aîné de ses garçons , qui , après une demi-heure de marche , nous conduisit à travers des marais dans les bois d’Ermenonville. La lune vers son plein était déjà fort élevée sur l’horizon , et brillait de l’éclat le plus pur dans un ciel sans nuages. Elle répandait les flots de sa lumière sur les chênes et les hêtres qui bordaient les clairières de la forêt, et faisait apparaître leurs troncs comme les colonnes d’un péristyle. Les sentiers sinueux où nous marchions en silence traversaient des bosquets fleuris de lilas, de troènes, d’ébéniers, tout brillants d’une lueur bleuâtre et céleste. ^No^jéunes dames, vêtues de blanc, qui nous devançaient, pafàissaidd#!* disparaissaient tour. à tour à travers ces massifs de fleurs, ^ét resseiftdaieffl' aux ombres fortunées des Champs-Elysées. Mais, bientôt émues elles-mêmes par ces scènes religieuses de lumière et d’ombre, et surtout par le sentiment du tombeau de Jean- Jacques, elles se mirent à chanter une romance. Leurs voix douces, se mêlant aux chants lointains des rossignols, me firent sentir que, s’il y avait des harmonies entre la lumière de l’astre des nuits et les forêts, il y en avait encore de plus touchantes entre la vie et la mort, entre la philosophie et les amours l.
1 Bernai din de Saint-Pierre.
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