LE DÉJEUNER
Mes chers amis, certes, je fais grand cas Du sage auteur de la Gastronomie ;
Mais j’avouerai que le meilleur repas Est un repas auprès de son amie ;
Et c’est le seul dont il ne parle pas!
Un peu friand, je sers à ma manière Le dieu joufflu du joyeux La Reyuière : Chapon doré! succulente perdrix!
580 VARIÉTÉS
Dindonneau tendre, au brillant coloris!
Mets enchanteurs, que l’odorat dévore !
Vous manger seul a sans doute son prix.
Mangés à deux, vous valez mieux encore.
Je prise fort tout plaisir clandestin.
Or, vous saurez qu’il est de par le monde Jeune beauté, qui n’est brune ni blonde,
Dont les cheveux d’un séduisant châtain Vont se jouant sur le plus blanc satin.
Si vous voyez nymphe aimable et lutine Au doux regard , au sourire malin,
O mes amis, vous direz : C’est Florine.
Dans ma retraite elle doit, ce matin,
Venir s’asseoir à mon humble festin.
Durant la nuit cette image riante Préoccupait mon âme impatiente.
Avant que l’aube eût coloré les cieux,
Le froid sommeil avait fui de mes yeux ,
Et j’accusais l’horloge vigilante De s’endormir dans sa marche trop lente.
Du déjeuner commençons les apprêts.
D’un rien l’amour fait une grande affaire :
Plaçons ici le fruit qu’elle préfère ;
Que ces rideaux complaisants et discrets D’un jour douteux protègent nos secrets.
Notre couvert, de la gauche à la droite,
À lui tout seul remplit la table étroite :
Tant mieux ! mes pieds, comme au hasard placés, Seront aux siens mollement enlacés.
Quel bruit charmant vient frapper mon oreille ?
On a frappé
J’ai salué mon aimable convive.
Le cœur lui bal : inquiète et craintive,
Elle tremblait qu’un regard curieux N’eût épié ses pas mystérieux;
Je la rassure. Elle entre : je détache Le nœud jaloux du chapeau qui la cache,
Vingt mots confus et jamais achevés Sont sur sa bouche au passage enlevés...
U 1\ SOL1 PER CHAMPETRE.
Je vois Florine et je ne vois plus qu’elle ! Sans le vouloir, on peut, en pareil cas, Pour le convive oublier le repas :
Malignement, elle me le rappelle ,
Je vois bientôt ses jolis doigts de rose Éparpiller et mes vers et ma prose.
Qu’avec plaisir mon aimable lutin ,
Bouleversant mon grec et mon latin ,
Parvient enfin au tiroir solitaire Où ses billets vont se réfugier !
File aperçoit celui que le premier Sa main traça loin des yeux de sa mère.
Elle sourit voyant de ses cheveux Enveloppés dans la même romance Qui l’accusait de son indifférence,
Et soupirait mes timides aveux !
J’entends sonner l’heure qui la rappelle.
Elle va fuir... mon bonheur avec elle !
D’un pas furtif elle sort sans témoins;
Elle s’éloigne , elle emporte mon âme,
' Et mon adieu la suit encore de loin \