UNE COLLATION A TOUNE
Que j’aime à tomber de temps en temps sur les moments agréables de ma jeunesse ! Ils m’étaient si doux ! ils ont été si courts, si rares, et je lésai goûtés à si bon marché ! Ah ! leur seul souvenir rend encore
fl) Nous avons pensé qu’on lirait avec bonheur quelques brillantes pages de nos premiers écrivains sur des sujets qui, plus ou moins directement, se rattachent à notre petite science. — Nous avons puisé , pour madame Sand , dans la jolie édition in-8° du roman de Valentine , publiée par M. Perrotin. Madame Sand nous a fourni , dans un autre ouvrage, deux ou trois pages que nous avons recueillies avec le même plaisir. La dernière édition de l’admirable Vie de Rance, de M. de Châteaubriatid, publiée par M. Delloye, nous a offert un morceau rapide qu’on ne pourra pas lire, après le dîner, au moment du repos, sans un grand charme. MM. Perrotin et Delloye, nos amis, habiles éditeurs, nous auraient laissé citer quelques pages de plus, si ce recueil n’avait pas, en dehors de sa spécialité, des limites très-restreintes. Ici c’est pendant un moment, un seul moment, que nous voulons occuper le lecteur , lorsqu’aucune tâche ne lui est imposée, lorsqu'il s’arrête et réfléchit à la suite d’un fin repas qui a avivé ses forces.
(ij Xavier de Maistre.
T)84 vamf.tés.
à mon cœur une volupté pure dont j’ai besoin pour ranimer mon courage et soutenir les ennuis du reste de mes ans.
L’aurore un malin me parut si belle que, m’étant babillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme ; c’était la semaine après la Saint-Jean. La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d’herbe et de fleurs; les rossignols, presqu’à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d’un beau jour d’été, d’un de ces beaux jours qu’on ne voit plus à mon âge, et qu’on n’a jamais dans le triste sol où j’habite aujourd’hui.
Je m’étais insensiblement éloigné de la ville, la chaleur augmentait, et je me promenais sous des ombrages dans un vallon, le long d’un ruisseau. J’entends derrière moi des pas de chevaux et des voix de filles qui semblaient embarrassées, mais qui n’en riaient pas de moins bon cœur. Je me retourne ; on m’appelle par mon nom ; j’approche, je trouve deux jeunes personnes de ma connaissance, mademoiselle de Gralïenried et mademoiselle Galley, qui, n’étant pas d’excellentes cavalières, ne savaient comment forcer leurs chevaux à passer le ruisseau. Mademoiselle de Gralïenried était une jeune Bernoise fort aimable, qui, par quelque folie de son âge, ayant été jetée hors de son pays, avait imité madame de Warens, chez qui je l’avais vue quelquefois; mais n’ayant pas eu une pension comme elle, elle avait été trop heureuse de s’attacher à mademoiselle Galley, qui l’ayant prise en amitié, avait engagé sa mère à la lui donner pour compagne jusqu’à ce qu’on pût la placer de quelque façon. Mademoiselle Galley, d’un an plus jeune qu’elle, était encore plus jolie; elle avait je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin ; elle était en même temps très-mignonne et trèsformée, ce qui est pour une fille le plus beau moment. Toutes deux s’aimaient tendrement, et leur bon caractère à l’une et à l’autre ne pouvait qu’entretenir long- temps cette union, si quelque amant ne venait pas la déranger. Elles me dirent qu’elles allaient à Toune, vieux château appartenant à madame Galley ; elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs chevaux, n’en pouvant venir à bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux ; mais elles craignaient pour moi les ruades et pour elles les haut-le-corps. J’eus recours à un autre expédient : je pris par la bride le cheval de mademoiselle Galley, puis, le tirant après moi, je traversai le ruisseau ayant l’eau jusqu’à mi-jambes, et l’autre cheval suivit sans difficulté. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles et m’en aller comme un benêt; elles se dirent quelques mots tout bas , et mademoiselle de Gralïenried s’adressant à moi ; « Non pas, non pas, me dit-elle, on ne nous échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service; et nous
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devons en conscience avoir soin de vous sécher : il faut , s’il vous plaît, venir avec nous, nous vous arrêtons prisonnier. » Le cœur me battait; je regardais mademoiselle Galley : «Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre ; montez en croupe derrière elle, nous voulons rendre compte de vous. — Mais, mademoiselle, je n’ai point l’honneur d’être connu de madame votre mère : que dira-t-elle en me voyant arriver? — Sa mère, reprit mademoiselle de Graffenried, n’est pas à Toune, nous sommes seules : nous revenons ce soir, et vous reviendrez avec nous. »>
L’effet de l’électricité n’est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. En m’élançant sur le cheval de mademoiselle de Graffenried , je tremblais de joie ; et quand il fallut l’embrasser pour me tenir, le cœur me battait si fort qu’elle s’en aperçut ; elle me dit que le sien lui battait aussi par la frayeur de tomber ; c’était presque, dans ma posture, une invitation de vérifier la chose : je n’osai jamais ; et , durant tout le trajet, mes deux bras lui servirent de ceinture, trèsserrée à la vérité, mais sans se déplacer un moment. Telle femme qui lira ceci me souffletterait volontiers, et n’aurait pas tort.
La gaieté du voyage et le babil de ces filles aiguisèrent tellement le mien, que, jusqu’au soir, et tant que nous fûmes ensemble, nous ne déparlâmes pas un moment. Elles m’avaient mis si bien h mon aise, que ma langue parlait autant que mes yeux, quoiqu’elle ne dît pas les mêmes choses. Quelques instants seulement, quand je me trouvais tête à tête avec l’une ou l’autre, l’entretien s’embarrassait un peu ; mais l’absente revenait bien vite, et ne nous laissait pas le temps d’éclaircir cet embarras.
Arrivés à Toune, et moi bien séché, nous déjeunâmes. Ensuite il fallut procéder à l’importante affaire de préparer le dîner. Les deux demoiselles, tout en cuisinant, baisaient de temps en temps les enfants de la grangère , et le pauvre marmiton regardait faire en rongeant son frein. On avait envoyé les provisions de la ville, et il y avait de quoi faire un très-bon dîner, surtout en friandises ; mais, malheureusement, on avait oublié du vin. Cet oubli n’était pas étonnant pour des filles qui n’en buvaient guère ; mais j’en fus fâché, car j’avais un peu compté sur ce secours pour m’enhardir. Elles en furent fâchées aussi, par la même raison peut-être, mais je n’en crois rien. Leur gaieté vive et charmante était l’innocence même ; et d’ailleurs, qu’eussent-elles fait de moi entre elles deux ? Elles envoyèrent chercher du vin partout aux environs; on n’en trouva point, tant les paysans de ce canton sont sobres et pauvres. Comme elles m’en marquaient leur chagrin, je leur dis de n’en pas être si fort en peine, et qu’elles n’avaient pas besoin de vin pour m’enivrer. Ce fut la seule galanterie que
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j’osai leur dire de la journée, mais je crois que les friponnes voyaient du reste que cette galanterie était une vérité.
Nous dinâmes dans la cuisine de la grangère ; les deux amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur hôte entre elles deux, sur une escabelle à trois pieds. Quel dîner ! quel souvenir plein de charmes ! Comment, pouvant à si peu de frais goûter des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en rechercher d’autres ? Jamais souper des petites maisons de Paris n’approcha de ce repas, je ne dis pas seulement pour la gaieté, pour la douce joie, mais je dis pour la sensualité.
Après le dîner, nous fîmes une économie : au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu’elles avaient apportés, et, pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l’arbre, et je leur en jetais des bouquets, dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois, mademoiselle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein; et de rire. Je me disais en moi-même : Que' mes lèvres ne sont-elles des cerises ! comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur !
La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté, et toujours avec la plus grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée; et cette décence, nous ne nous l’imposions pas du tout , elle venait toute seule ; nous prenions le ton que nous donnaient nos cœurs. Enfin, ma modestie,
, d’autres diront ma sottise, fut telle, que la plus grande privauté qui m’échappa fut de baiser une seule fois la main de mademoiselle Galley. Il est vrai que la circonstance donnait du prix à cette légère faveur. Nous étions seuls, je respirais avec embarras, elle avait les yeux baissés ; ma bouche , au lieu de trouver des paroles, s’avisa de se coller sur sa main, qu’elle retira doucement après qu’elle fut baisée, en me regardant d’un air qui n’était point irrité. Je ne sais ce que j’aurais pu lui dire : son amie entra, et me parut laide en ce moment.
Enfin, elles se souvinrent qu’il ne fallait pas attendre la nuit pour rentrer en ville. Il ne nous restait que le temps qu’il fallait pour arriver de jour, et nous nous hâtâmes de partir en nous distribuant comme nous étions venus. Si j’avais osé, j’aurais transposé cet ordre , car le regard de mademoiselle Galley m’avait vivement ému le cœur; mais je n’osais rien dire, et ce n’était pas à elle de le proposer. En marchant, nous disions que la journée avait tort de finir ; mais, loin de nous plaindre qu’elle eût été courte, nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue par tous les amusements dont nous
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avions su la remplir. — Je les quittai à peu près au même endroit où elles m’avaient pris (1).