LE REPAS D’IMAGINATION
On a dit que les contraires composent l’harmonie, et que ce qui cause le plus de bonheur est purement imaginaire. Notre petit repas du soir l’aurait fait supposer.
C’était le contre-pied de notre comfort de Paris , et il était facile de voir que le rapprochement de nos sentiments et la différence de notre vie matérielle faisaient le charme de la situation. Les mets les plus exquis sont bien faibles auprès de cela!
A midi, le déjeuner était, après une course d’une heure, un repas de fruits, composé d’un verre de vin fin et vieux, de quelques fines tartelettes de beurre d’Isigny, d’une tasse de thé ou de café mêlé. C’étaient là les seuls excitants; ils suffisaient au corps pendant la convalescence ; le jeu des organes se rétablissait sous leur influence; Ja vie jeune, laissée à elle-même, sous les premiers effets de la campagne, du printemps, se ranimait ; tout m’indiquait, depuis quelques jours, que j’allais recouvrer la vue. —
J’étais assis dans un grand fauteuil au fond de l’appartement ; le bandeau tombe, et mes yeux se rouvrent faiblement d’abord, mais mille fois. Quelles sensations j’éprouve ! — Les rideaux verts sont tirés par deux mains agitées et blanches comme de l’ivoire, et le jour revient doucement jusqu’à moi. — Mes faibles yeux se referment, et s’essayent à reprendre la clarté qui les inonde ; ces épreuves les affermissent peu à peu, les ombres s’éloignent; alors la charmante jeune fille pose ses mains sur mon front, et pleure de joie. — Je vois tout, malgré la distance des années enfuies ; je la vois, enivrée par la joie ineffable du miracle, regarder le ciel et le remercier sans cesse ; — je la vois errer autour de moi comme une légère et fuyante vapeur. — « Mon Dieu! s’écrie-t-elle, tu n’envoies point les maux, mais tu les dissipes !» — Le parquet crie sous ses pieds, et ce léger bruit se meut encore dans mon imagination ; je vois encore l’expression de sa figure tournée vers le ciel, ses boucles de cheveux d’un jais si vif, qui se jouaient sur la neige de son front pur comme l’air au mois de juin.
— Voilà ma petite scène ; si vous n’y sentez pas la réalité, n’accusez que le peintre, sa faible main.
Je poursuis mon esquisse.
Mon ami vit solitaire, chez lui, dans ses bois, près de la mer et de Ja mer orageuse. Il s’est retiré au fond du jardin d’une antique abbaye,
(1) Jean- Jacques Rousseau
VARIETES
entre les murs d’un vieux donjon où il a fait pratiquer d’élégantes salles; c’est là qu’il a caché ses dieux Lares, sa vie élégante et sa bibliothèque ; sa bibliothèque a pour prolongement sur lejardin une légère terrasse ornée de fleurs et de vignes qui embrasse le donjon. C’est là qu’il se repose et vient dîner ; c’est là qu’il vient méditer sur les mécomptes de la vie et demander pour son esprit distingué une protection supérieure , ses espérances et ses rêves dépassant ce qui est possible ici-bas ; il a et il aura encore des consolations à demander à cette douce retraite, où la douleur peut du moins s’endormir au bruit des flots de la mer. »
C’est sur la terrasse de celte belle retraite, toute couverte de magnifiques fleurs, qu’il a pu écrire ces lignes:
« Je suis resté à la même place tant que j’ai pu l’apercevoir; elle » s’est retournée plusieurs fois sur le chemin de cette charmante prai- » rie en m’adressant de la main un signe d’adieu. Elle me vit ainsi » vingt fois et s’attendait à me voir. Arrivée près des haies d’aubépine » au milieu desquelles elle allait disparaître, elle s’est retournée, et, » de sa main, de son mouchoir, elle m’a jeté encore un doux adieu, » (andis que moi, presque immobile, je ne pouvais même plus la » saluer ! »
— La lampe nejetait qu’une bien faible clarté ; elle allait finir comme avait fini la dernière scène. Les ombres qui remplissaient la chambre où nous étions, et tout ce qui s’apercevait dans cette demi-nuit, avaient un air lugubre. — Un jour gris, puis pâle, perça enfin les vitres, augmenta peu à peu, et vint frapper nos yeux.
Les vents étaient déchaînés. On les entendait battre la mer, soulever les flots mugissanls, les lancer sur les murs inférieurs de la maison. — Lorsque les vents se calmaient un peu, les flots retombaient avec un bruit lent et monotone.
Tout étant terminé, les femmes ouvrirent les fenêtres de la chambre. L’air était horriblement tourmenté ; au plus fort des rafales, de pauvres oiseaux, étourdis par la fureur des vents, s’abattirent sur la fenêtre où j’étais appuyé, et y trouvèrent un abri.
Les feux rouges du levant se rapprochèrent, s’étendirent et chassèrent l’orage par-dessus nos têtes, et à huit heures l’air était moins sombre, et la mer moins agitée. C’est alors que mes yeux, trompés par des émotions qui finissaient à peine, crurent voir monter dans le ciel, au point d’intersection de l’aube et de la terre, l’ombre de celle qui venait de nous quitter.
— Il ne resta plus de l’ange tué, ainsi que je vous l’ai raconté, par son âme, par son intuition, que les mots que je viens de vous dire, les lignes que j’ai transcrites, le retentissement de ses plaintes dans
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ma tOte, et un buste admirable, un buste de Vaicher, beau de jeunesse, de pensée, d’exécution et de poésie (1).