UNE VOIX DANS LES BOIS LA NUIT
A mesure que Bon avançait dans la vallée , la route devenait plus étroite. Bientôt il fut impossible à Valentine de la côtoyer parallèlement à la voiture. Elle se tint quelque temps par derrière ; mais, comme les inégalités du terrain forçaient souvent le cocher à retenir brusquement ses chevaux, celui de Valentine s’effarouchait chaque fois de la voiture qui s’arrêtait presque sur son poitrail. Elle profita donc d’un endroit où le fossé disparaissait pour passer devant , et alors elle galopa beaucoup plus agréablement, n’étant gênée par aucune appréhension , et laissant à son vigoureux et noble cheval toute la li- * berté de ses mouvements.
Le temps était délicieux ; la lune , n’étant pas levée, laissait encore le chemin enseveli sous ses obscurs ombrages ; de temps en temps un ver luisant chatoyait dans l’herbe, un lézard rampait dans le buisson, un sphinx bourdonnait sur une fleur humide. Une brise tiède s’était levée toute chargée de l’odeur de vanille qui s’exhale des champs de fèves en fleurs. La jeune Valentine, élevée tour à tour par sa sœur bannie, par sa mère orgueilleuse , par les religieuses de son couvent, par sa grand’mère étourdie et jeune, n’avait été définitivement élevée par personne. Elle s’était faite elle-même ce qu’elle était, et, faute de trouver des sympathies bien réelles dans sa famille , elle avait pris le goût de l’étude et de la rêverie. Son esprit naturellement calme, son jugement sain , l’avaient également préservée des erreurs de la société et de celles de la solitude. Livrée à des pensées douces et pures comme son cœur , elle savourait le bien-être de cette soirée de mai si pleine de chastes voluptés pour une âme poétique et jeune.
Légèrement emportée par son cheval qu’elle ne songeait point à ralentir, elle avait une avance assez considérable sur la calèche. Lorsque la pensée lui en vint, elle s’arrêta , et , ne pouvant rien distinguer dans l’obscurité, elle se pencha pour écouter; mais, soit que le bruit des roues fût amorti par l’herbe longue et humide qui croissait dans le chemin , soit que la respiration haute et pressée de son cheval , impatient de cette pause , empêchât un son lointain de parvenir jusqu’à elle, son oreille ne put rien saisir dans le silence solennel de la nuit. Elle retourna aussitôt sur ses pas , jugeant qu’elle s’était fort éloignée, et s’arrêta de nouveau pour écouter, après avoir fait un temps de galop sans rencontrer personne.
(1) Le pseudonyme, Julie Noncich.
590 VARIÉTÉS
Elle n’entendit encore celte fois que le chant du grillon qui s’éveillait au lever de la lune, et les aboiements lointains de quelques chiens.
Elle vit bientôt que le chemin descendait de plus en plus rapidement vers le fond de la vallée. Elle 11e connaissait point le pays , qu’elle avait à peu près abandonné depuis son enfance, et pourtant il lui sembla que dans la matinée elle avait côtoyé la partie la plus élevée du terrain. L’aspect du paysage avait changé; la lune, qui s’élevait lentement à l’horizon, jetait des lueurs transversales dans les interstices des branches, et Valentine pouvait distinguer des objets qui ne l’avaient pas frappée précédemment. Le chemin était plus large , plus découvert , plus défoncé par les pieds des bestiaux et les roues des chariots; de gros saules ébranchés se dressaient aux deux côtés de la haie, et, dessinant sur le ciel leurs mutilations bizarres, sem- • blaient autant de créations hideuses prêtes à mouvoir leurs têtes monstrueuses et leurs corps privés de bras.
Valentine entendit un bruit sourd et prolongé semblable au roulement d’une voiture. Elle quitta le chemin, et se dirigea à travers un sentier vers le lieu d’où partait ce bruit, qui augmentait toujours, mais changeait de nature. Si Valentine eût pu percer le dôme des pommiers en fleurs où se glissaient les rayons de la lune, elle eût vu la ligne blanche et brillante de la rivière s’élançant dans une écluse à quelque distance. Cependant la fraîcheur croissante de l’atmosphère et une douce odeur de menthe lui révélèrent le rivage de l’Indre. Elle jugea qu’elle s’était écartée considérablement de son chemin ; mais elle se décida à descendre le cours de l’eau, espérant bientôt trouver un moulin ou une chaumière où elle pût demander des renseignements. En effet, elle s’arrêta ^devant une vieille grange isolée et sans lumière, que les aboiements d’un chien enfermé dans le clos lui firent supposer habitée. Elle appela en vain, personne ne bougea. Elle fit approcher son cheval de la porte et frappa avec le pommeau d’acier de sa cravache. Un bêlement plaintif lui répondit : c’était une bergerie. Valentine continua son chemin.
Son cheval se mit à marcher lentement et avec négligence. Il heurtait son sabot retentissant contre un caillou d’où jaillissait un éclair , ou il allongeait sa bouche altérée vers les petites pousses tendres des ormilles.
Tout à coup, dans ce silence, dans cette campagne déserte, sur ces prairies qui n’avaient jamais ouï d’autre mélodie que le pipeau de quelque enfant désœuvré, ou la chanson d’un meunier attardé ; tout à coup, au murmure de l’eau et aux soupirs de la brise, vint se joindre une voix pure , suave , enchanteresse , une voix d’homme , jeune et vibrante comme celle d’un hautbois. Ulle chantait un air du pays bien
VARIETES
simple, bien lent, bien triste comme ils le sont tous. Mais comme elle le chantait !
Si, dans une forêt vierge, loin des œuvres de l’art, loin des quinquets de l’orchestre et des réminiscences de Rossini , parmi ces sapins alpestres où jamais le pied de l’homme n’a laissé d’empreinte, les créations idéales de Manfred venaient à se réveiller, c’est ainsi qu’elles chanteraient, pensa Valentine.
Elle avait laissé tomber les rênes ; son cheval broutait les marges du sentier; Valentine n’avait plus peur; elle était sous le charme de ce chant mystérieux, et son émotion était si douce qu’elle ne songeait point à s’étonner de l’entendre en ce lieu et à cette heure.
Le chant cessa. Valentine crut avoir fait un rêve ; mais il recommença en se rapprochant, et chaque instant l’apportait plus net à l’oreille de la belle voyageuse ; puis il s’éteignit encore , et elle ne distingua plus que le trot d’un cheval. A la manière lourde et décousue dont il rasait la terre, il était facile d’affirmer que c’était le cheval d’un paysan.
Valentine eut un sentiment de peur en songeant qu’elle allait se trouver, dans cet endroit isolé, tête à tête avec un homme qui pouvait bien être un rustre, un ivrogne; car était-ce lui qui venait de chanter, ou le bruit de sa marche avait-il fait envoler le sylphe mélodieux; ? Cependant il valait mieux l’aborder que de passer la nuit dans, les champs. Valentine songea. que, dans le cas d’une insulte , son cheval avait de meilleures jambes que celui qui venait à elle, et, cherchant à se donner une assurance qu’elle n’avait pas, elle marcha droit à lui.
— Qui va là? cria une voix ferme.
— Valentine de Raimbault, répondit lajeunç ffKÊ,.qui n’était peutêtre pas tout à fait étrangère à l’orgueil de porter % nom le plus honoré du pays.
— Mais si je ne me trompe pas, monsieur, l’on vous nomme Bénédict, et nous avons dansé aujourd’hui ensemble.
— Bénédict tressaillit.
— Oui, mademoiselle, je suis Bénédict.
— Eh bien ! dit-elle , rendez-moi le service de me remettre dans mon chemin.
Et elle lui raconta comment elle s’était égarée.
— Vous êtes à une lieue de la route que vous deviez tenir , lui répondit-il, et pour la rejoindre il faut que vous passiez par la ferme de Grangeneuve. Comme c’est là que je dois me rendre , j’aurai l’honneur de vous servir de guide ; peut-être retrouverons-nous à l’entrée de la route la calèche qui vous aura attendue.
— Cela n’est pas probable , reprit Valentine ; ma mère , qui m’a
vue passer devant , croit sans doute que je dois arriver au château avant elle.
— En ce cas , mademoiselle , si vous le permettez , je vous accompagnerai jusque chez vous. Mon oncle serait sans doute un guide plus convenable ; mais il n’est point revenu de la fête , et je ne sais pas à quelle heure il rentrera.
Après quelques questions réciproques, relatives à l’heure, à la route, à la bonté de leurs chevaux , Valentine demanda à Bénédict si c’était lui qui avait chaulé. Bénédict savait qu’il chantait admirablement bien, et répondit négligemment :
— Avez-vous entendu quelque chose? C’était moi, je pense, ou les grenouilles des roseaux.
— Et où avez-vous appris à chanter ?
— Si j’avais du talent, je serais en droit de répondre que cela ne s’apprend pas ; mais chez moi ce serait une fatuité. J’ai pris quelques leçons à Paris.
— C’est une belle chose que la musique ! reprit Valentine.
Et à propos de musique ils parlèrent de tous les arts.
— Mais allons un peu plus vite, je vous prie ; ma mère m’attend peut-être avec inquiétude.
Bénédict, plein d’estime et d’admiration pour le bon sens de cette jeune fille, flatté de la confiance avec laquelle elle lui exposait ses pensées et son caractère , doubla le pas à regret (1).