ÜNE MAISON DE CHANOINE
En parlant, ils s’étaient avancés jusqu’au pied des murs du prieuré. Une eau cristalline jaillissait d’un globe de marbre surmonté d’une croix dorée, et retombait, de cuvette en cuvette, jusque dans une grande conque de granit où frétillait une quantité de ces jolis petits poissons rouges dont s’amusent les enfants ; fort eufants eux-mêmes, ils se plaisaient sérieusement à leur jeter des grains de sable pour tromper leur gloutonnerie et à suivre de l’œil leurs mouvements rapides, lorsqu’ils virent venir droit à eux une grande figure blanche qui portait une cruche, et qui, en s’approchant de la fontaine, ne ressemblait pas mal à une de ces laveuses de nuit, personuages fantastiques dont la tradition est répandue dans presque tous les pays superstitieux. La préoccupation ou l’indifférence qu’elle mit à remplir sa cruche, sans leur témoigner ni surprise ni frayeur, eut vraiment d’abord quelque chose de solennel et d’étrange ; mais bientôt un grand cri qu’elle fit en laissant tomber son amphore au fond du bassin leur prouva qu’il n’y avait rien de surnaturel dans sa personne. La bonne dame avait tout simplement la vue un peu troublée par les années, et dès qu’elle les eut aperçus, elle fut prise d’une peur effroyable, et s’enfuit vers la maison en invoquant la vierge Marie et tous les saints.
La porte se referma , et nos deux enfants restèrent peu fixés sur le parti qu’ils avaient à prendre. Fuir, c’était confirmer l’opinion qu’on avait d’eux ; rester, c’était s’exposer à une attaque un peu brusque. Comme ils se consultaient, ils virent un rayon de lumière percer le volet d’une fenêtre au premier étage ; le rayon s’agrandit, et un rideau de damas cramoisi, derrière lequel brillait doucement la clarté d’une lampe, fut soulevé lentement ; une main, que la pleine lumière de la lune fit paraître blanche et potelée, se montra au bord du rideau dont elle soutenait avec précaution les franges, tandis qu’un œil invisible interrogeait probablement les objets extérieurs. « Chanter, dit Consuéioàson compagnon, voilà ce que nous avons à faire. Suis-moi, laisse-moi dire. Mais non, prends ton violon et fais-moi une ritournelle quelconque, dans le premier ton venu. » Joseph ayant oBéi, Consuélo se mit à chanter à pleine voix, en improvisant musique et prose, une espèce de discours en allemand, rhythmé et coupé en récitatif : « Nous sommes deux pauvres enfants de quinze ans, tout petits et pas
(4) Jean-Jacques Rousseau.
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plus forts, pas plus méchants que le rossignol dont nous imitons les doux refrains »
Quand elle eut fini, les deux mains blanches, s’étant peu à peu * montrées, l’applaudirent avec transport ; et une voix, qui ne lui semblait pas tout à fait étrangère à son oreille, cria de sa fenêtre : « Disciples des muses, soyez les bienvenus! Entrez, entrez : l’hospitalité vous invite et vous attend. »
Les deux enfants s’approchèrent, et, un instant après, un domestique en livrée rouge et violet vint leur ouvrir courtoisement la porte.
« Je vous avais pris pour des filous, je vous en demande bien pardon, mes petits amis, leur dit-il en riant ; c’est votre faute, que ne chantiez-vous plus tôt ? Avec un passe-port commejotre voix et votre vio - Ion, vous ne pouviez manquer d’être bien accueillis par mon maître. Venez donc, il paraît qu’il vous connaît déjà. »
En parlant ainsi l’affable serviteur avait monté devant eux les douze marches d’un escalier fort doux, couvert d’un fort beau tapis de Turquie. Avant que Joseph eût eu le temps de lui demander le nom de son maître, il avait ouvert une porte battante qui retomba derrière eux sans faire aucun bruit ; et, après avoir traversé une antichambre comfortable, il les introduisit dans la salle à manger, où le patron gracieux de cette heureuse demeure, assis en face d’un faisan rôti, entre deux flacons de vieux vin doré, commençait à digérer son premier service tout en attaquant le second d’un air paterne et majestueux. Au retour de sa promenade du matin, ii s’était fait accommoder par son valet de chambre pour se reposer le teint. Il était poudré et rasé de frais. Les boucles grisonnantes de son chef respectable s’arrondissaient moelleusement sous un œil de poudre d’iris d’une odeur exquise; ses belles mains étaient posées sur ses genoux couverts d’une culotte de satin noir, à boucles d’argent; sa jambe bien faite et dont il était un peu vain, chaussée d’un bas violet bien lissé et bien transparent, reposait sur un coussin de velours; et sa noble corpulence, enveloppée d’une excellente douillette de soie puce ouatée et piquée, s’affaissait délicieusement dans un grand fauteuil de tapisserie, où nulle part le coude ne risquait de rencontrer un angle, tant il était bien rembourré et arrondi de tous côtés. Assise auprès de la cheminée qui flambait et pétillait derrière le fauteuil du maître, dame Brigide, la gouvernante, préparait le café avec un recueillement religieux ; et un second valet, non moins propre dans sa tenue et non moins bénin dans ses allures que le premier, debout auprès de la table, détachait délicatement l’aile de volaille que le saint homme attendait sans impatience comme sans inquiétude. Joseph et Consuélo firent de grandes révérences en reconnaissant dans leur hôte bienveillant M. le chanoine
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majeur et jubilaire du chapitre cathédrantde Saint-Etienne, celui devant lequel ils avaient chanté la messe le matin même.
M. le chanoine était l’homme le plus commodément établi qu’il y . eût au monde. Dès l’âge de sept ans, grâce aux protections royales qui ne lui avaient pas manqué, il avait été déclaré en âge de raison, conformément aux canons de l’Eglise, lesquels admettaient que si l’on n’a pas beaucoup de raison à cet âge, on est du moins capable d’en avoir virtuellement assez pour recueillir et consommer les fruits d’un bénéfice
Le petit chanoine était donc entré en possession d’une superbe prébende, à titre de chanoine majeur ; et arrivé , vers sa cinquantaine , à une quarantaine d’années de services prétendus effectifs dans le chapitre , il était désormais reconnu chanoine jubilaire , c’est-à-dire chanoine en retraite , libre de résider où bon lui semblait et de ne plus remplir aucune fonction capitulaire, tout en jouissant pleinement des avantages , revenus et privilèges de son canonicat. Il est vrai que le digne chanoine avait rendu de bien grands services au chapitre dès ses jeunes années. Il s’était fait déclarer absent, ce qui, aux termes du droit canonique, signifie une permission de résider loin du chapitre , sans perdre les fruits du bénéfice attaché à l’exercice effectif. Le cas de peste dans une résidence est un cas d 'absence admissible ; il y a aussi des raisons de santé délicate ou délabrée qui motivent X absence. Mais le plus honorable et le plus assuré des droits d’absence est celui qui avait pour motif le cas d’études
Homme d’esprit , beau diseur, écrivain élégant , il avait promis , il se promettait , et il devait promettre toute sa vie de faire un livre sur les droits , immunités et privilèges de son chapitre. Entouré d’mquarto poudreux qu’il n’avait jamais ouverts, il n’avait pas fait le sien, il ne le faisait pas , il ne devait jamais le faire. Les deux secrétaires qu’il avait engagés aux frais du chapitre étaient occupés à parfumer sa personne et à préparer ses repas. On parlait beaucoup du fameux livre ; on l’attendait, on bâtissait sur sa puissance mille rêves de gloire, de vengeance et d’argent. Ce livre, qui n’existait pas , avait déjà fait à son auteur une réputation de persévérance, d’érudition et d’éloquence dont il n’était pas pressé de fournir la preuve ; non qu’il fût incapable de justifier l’opinion favorable de ses confrères, mais parce que la vie est courte , les repas longs , la toilette indispensable et le far niente délicieux. El puis notre chanoine avait deux passions innocentes mais insatiables : il aimait l’horticulture et la musique. Avec tant d’affaires et d’occupations, où eût-il trouvé le temps de faire son livre ? Enfin , il est si doux de parler d’un livre qu’on ne fait pas, et si désagréable au contraire d’entendre parler de celui qu’on a fait !
Le bénéfice de ce saint personnage consistait en une terre d’un bon
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rapport , annexée au prieuré sécularisé où il vivait huit à neuf mois de l’année , adonné à la culture de ses fleurs et à celle de son estomac. L’habitation était spacieuse et romantique; il l’avait rendue comforlable et même luxueuse. Abandonnant à une lente destruction le corps de logis qu’avaient habité les anciens moines , il entretenait avec soin et ornait avec goût la partie la plus favorable à ses habitudes de bienêtre. De nouvelles distributions avaient fait de l’ancien monastère un vrai petit château où il menait une vie de gentilhomme. C’était un excellent naturel d’homme d’église; tolérant, bel-.esprit au besoin, orthodoxe et disert avec ceux de son état; enjoué, anecdotique et facile avec ceux du monde ; affable, cordial et généreux avec les artistes. Ses domestiques, participant à la bonne vie qu’il savait se faire , l’aidaient de tout leur pouvoir. Sa gouvernante était un peu tracassière, mais elle lui faisait de si bonnes confitures et s’entendait si bien h conserver ses fruits, qu’il supportait sa méchante humeur et soutenait l’orage avec calme , se disant qu’un homme doit savoir supporter les défauts d’autrui , mais qu’il ne peut se passer de beau dessert et de bon café (1).
LES PREMIERS JOURS D’üN MARIAGE DU GRAND MONDE;