UN GRAND DÎNER
Il y a des instants dans la vie où il semble qu’en quelques minutes on vit cent ans. Ces instants-là exercent ordinairement une grande influence sur notre caractère. Emmeline n’avait jamais connu le chagrin ; elle était bien loin de s’attendre à tant de mécomptes immédiatement après le plus brillant mariage avec le compagnon de son enfance I Celui qui aurait dû être son conseiller, son soutien, l’abandonnait tout à coup , dès le premier jour de leur union et d’une manière inexplicable. La lettre de Fitz-Henri tomba de ses mains et ses sanglots éclatèrent : « Qu’ai -je donc fait pour être si cruellement traitée, si insultée ?... » Et de saisir de nouveau la lettre qu’elle venait de parcourir : « Je me suis fiée à lui, et il me fait des reproches ! » Elle voulait tout quitter, abandonner ces vains honneurs qu’il l’accusait d’avoir tant cherchés, et lui-même abandonner celte grande fortune qu’il avait plus désirée que son affection. Elle prit une plume , mais, dès le premier mot, saisie tout à coup d’une timidité bien naturelle à une jeune fille, sadécision subite lui fit peur. Elle rejeta cette plume, pressa ses mains sur ses tempes agitées , comme pour calmer leur violent battement, puis reprenant la lettre qu’elle venait d’ouvrir, elle la relut jusqu’à ce que son agitation se fût un peu calmée. Elle ne
(!) George Sand (voir la charmante édition Perrotin)’.
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pouvait le maudire. — Il ne lui faisait aucun reproche; il s’éloignait d’elle poursuivre une autre affection. Alors, avec cette heureuse mobilité que donnent la jeunesse , la pureté du cœur, le peu d’habitude de souffrir, elle se dit : « Je le forcerai de m’aimer; il verra que je ne suis pas cette jeune fille légère dont il veut s’éloigner ! »
Emmeline, abîmée pendant quelques minutes dans ses pensées, fut tirée de sa rêverie par le bruit précipité des pas de son mari qui rentrait dans sa chambre. Elle se rappela alors qu’elle devait lui répondre ; elle reprit la plume et traça une lettre digne , tendre , sans reproches , et se glissa ensuite doucement le long de la galerie , et porta sa réponse à l’endroit que son mari lui avait désigné. Les portes se fermèrent; tout redevint tranquille dans cette maison agitée par les orages de l’âme et de l’esprit.
L’aube du jour trouva la pauvre Emmeline dans la même attitude ; elle épiait le bruit des pas de Fitz-Henri ; ses mains étaient jointes , ses yeux fixes et sans éclat. Elle fut tirée de sa rêverie par le bruit que sa lumière fit en s’éteignant : il faisait grand jour. Emmeline alla ouvrir le châssis de la fenêtre, afin que l’air frais du matin pût diminuer la rougeur de ses joues et de ses yeux.
En tirant le cordon de la jalousie, elle fit tomber les anneaux qui ornaient ses doigts , et tressaillit en regardant son alliance et toutes ses bagues de rubis et de diamants, présents de noces de ses parents et de ses amis. « Ils se sont bien trompés ! » dit-elle avec douleur.
Rafraîchie par l’air du matin, elle se hâta de rattacher ses cheveux et se jeta sur son lit. La fatigue lui communiqua un profond sommeil. Lorsque quelques heures après elle se rendit dans la salle du déjeuner, elle y aperçut venant à elle son jeune mari dont la belle figure était d’une pâleur mortelle. Emmeline lui tendit la main ; Henri la regarda plusieurs fois d’un air troublé et surpris, mais finit par surmonter son agitation. Les regards des jeunes époux ne se rencontrèrent pas. Les beaux chiens de chasse qui étaient entrés avec Fitz-Henri se mirent à caresser leur maître; Emmeline, à qui cet incident offrait une diversion, leur fit servir tout ce qu’elle avait sous sa main. Elle n’avait pas à côté d’elle , comme toutes les jeunes mariées , un époux charmé de lui plaire.
Quand l’heure fixée pour la promenade arriva, Emmeline se rendit dans le salon , en s’efforçant de cacher le trouble dont sa charmante figure devait offrir des traces. Henri , au lieu de l’aider à monter sur son cheval, laissa ce soin à un groom, et la regarda à peine lorsqu’elle y fut placée; il fut du reste poli. On partit.
Tandis qu’absorbée dans ses pensées , elle secouait négligemment avec son fouet les gouttes de pluie que la dernière ondée avait laissées sur les buissons, Henri put lui adresser deux fois la parole sans qu’elle
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l’entendît. L’élégance des manières de Henri, la noblesse de ses pensées firent qu’elle se dit plusieurs fois : « Mais j’aurais pu l’aimer! » Quand il galopait devant elle, et qu’elle était certaine qu’il ne pouvait pas l’observer, ses yeux restaient fixés sur sa noble et belle tournure. Lord Harlingford arriva pour le dîner avec toutes les dames. Il parut de très-bonne humeur, et fut charmé de sa bru et du pied élégant et comfortable où il trouvait la demeure qu’il avait laissée à ses enfants. Le sang monta au visage d’EmmeJine quand il lui parla, avec politesse mais raillerie , du charme de la lune de miel. Elle écarta vivement avec adresse un tel sujet pour ne s’occuper que de la haute réception qui lui était confiée, à cause du beau nom qu’elle portait depuis quelques instants. Le dîner eut sa grande beauté , une beauté toute aristocratique ; tout y fut prodigué avec goût et mesure. « Je suis vieux , dit le banquier, père d’Emmeline , et j’aime les vieilles modes ; je demande donc la permission de porter un toast à milord et à milady Fitz-Henri! » Emmeline glacée, honteuse , n’osa regarder son mari. « Cette idée , dit le vieux lord Harlingford , était déjà dans ma tête. Faites verser. Ce vin m’a été apporté de Madère par un ami mort depuis long-temps , dit le vieux lord. — J’accepte , répondit le bon père d’Emmeline ; et j’espère que dans un an , à pareil jour, nous boirons à la santé du petit héritier de nos familles! »
Une pâleur mortelle succéda avec une telle rapidité à la rougeur qui couvrait les joues de la pauvre jeune femme un instant avant , que les deux vieux parents crurent devoir limiter là leur toast. On quitta bientôt la table. Au salon , Emmeline chanta une cavatine de Rossini, et Henri s’assit vis-à-vis d’elle en face du piano. Lorsque l’air fut fini , il disparut très-distrait ou affecté (1).