‹ Les classiques de la tableChapitre 267 sur 282 · UNE LADY AU CHATEAU DE MADAME DE SÉVIGNÉ EN BRETAGNE · texte numérisé non relu

UNE LADY AU CHATEAU DE MADAME DE SÉVIGNÉ EN BRETAGNE

Pendant que madame la comtesse de V*** se prodiguait en plaintes, pendant que Félicie criait contre Baptiste, je descendis de voiture pour voir au juste ce qui arrivait. Baptiste montrait l’endroit où le ressort s’était brisé. En ce moment un petit homme vêtu de noir sortit par la porte d’un verger, et vint à moi, un livre à la main. Je vis tout de suite, à la bienveillance de sa figure et à sa tête tonsurée, que c’était un prêtre; c’était un prêtre poli, le curé du lieu. Il me dit que le château dont nous voyions les tours à travers la route du bois qui était

(1) Extrait de Y Art de la Cuisine française, par Carême.

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devant nous possédait une forge, et que le ressort de la voilure serait facilement raccommodé.

Nous étions dans la plaine entre Rennes et Vitré. Le bon curé en voya tout de suite chercher les ouvriers. « Mais quel est donc ce château? dit la comtesse qui était encore en voiture, et qui avait entendu ces bonnes offres. — Madame , ce château est celui des Rockers. — Comment, dit vivement mon amie, l’ancienne demeure de madame de Sévigné? — A qui appartient-il, dis-je à mon tour? car la famille de Sévigné est éteinte. — Les Rochers ont changé plusieurs fois de maîtres depuis un demi-siècle, ajouta le curé ; le maître actuel est un riche propriétaire de Bretagne : il est absent ; mais je puis, en son nom, madame, vous faire les honneurs du château. »

Nous acceptâmes avec vivacité. — Visiter la demeure de la plus charmante des écrivains, mais était-ce bien une réalité ? — Prenant le bras du curé, j’ouvris la marche; la comtesse de V*** nous suivit. Nous aperçûmes, après avoir fait quelques pas, le bout du verger où se découvraient encore, mais imparfaitement, les tours du château, et je me rappelai aussitôt cette ligne de madame de Sévigné : « Envoyezmoi de la vue, et je vous enverrai des arbres. » Cette lettre pourrait encore être écrite aujourd’hui; car les aspects qu’il eût été facile de ménager disparaissent au milieu des arbres qui couvrent la campagne. On regrette surtout qu’une imagination de peintre n’ait pas fait tailler, ébrancher ce riche paysage.

Le château des Rochers est flanqué de tours comme toutes les demeures féodales de la France. — La cour, à la fois sombre et spacieuse, se ferme par une énorme porte en fer à travers laquelle je regardai avec émotion, tandis qu’un vieux portier était allé chercher ses clefs. Cette antique architecture, que le soleil couchant colorait de louches chaudes et brillantes, offrait l’aspect le plus pittoresque, le plus romantique. — Le château a été construit dans le quatorzième siècle ; cette origine est révélée par un escalier en limaçon, des têtes gothiques et hideuses, des animaux sculptés. Il y avait à côté une petite tour isolée, d’un style différent, assez singulier : c’était une construction moderne, la chapelle mentionnée dans les lettres de madame de Sévigné, élevée pour le bien bon, l’aimable et spirituel abbé de Coulanges.

Le vieux portier arriva, et nous entrâmes. L’intérieur avait subi bien des changements, bien des altérations ; il était arrangé à la moderne, et beaucoup de traces directes de madame de Sévigné s’étaient effacées ; nous avions pourtant encore devant les yeux son beau portrait par Mignard.

La salle à manger est sombre, basse, étroite ; ce n’est pas là assurément où la spirituelle et élégante Sévigné traitait le somptueux gouverneur de la province, la Palatine sa femme, les Pomenars, les Cou-

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langes, les hôtes gais, brillants, spirituels que lui procurait la tenue des états de Bretagne. — Tout a disparu ; le goût du siècle de Louis XIV n’est plus empreint dans cette demeure, pas même dans le cabinet de lecture, ni dans la chambre à coucher de la mère et de ta fille.

Le soleil descendait rapidement sur l’horizon ; et comme les dégradations du bâtiment ne faisaient qu’affliger notre esprit, nous passâmes vite dans les jardins décrits avec tant de charme dans les lettres de madame de Sévigné; ils étaient dans le même état que le château, — ravagés, altérés. — On avait abattu récemment ces allées plantées et surveillées avec amour par la charmante mère. — Les plus beaux arbres avaient été coupés pour composer la charpente et les portes d’un poulailler.

Tous ces vieux arbres, témoins des épanchements de la plus aimable société, de la plus charmante famille, des visites de ce fils spirituel et élégant, ce trésor de folie , riche de sarcasmes si fins, ce vaurien qui mangea en une nuit cinq cents gros chênes à sa mère , de ce jeune homme si brave, ami intime de Racine et de Molière, érudit en présence de Dacier, plein d’Horace et de l’esprit de Ninon ; — de tout cela il ne reste plus aujourd’hui la plus légère trace.

Toutes les anciennes allées sont tombées ; la hache s’est promenée sans pitié dans cette bonne et belle demeure. — Nous nous assîmes un moment à l’extrémité de l’allée royale sur un siège de verdure micirculaire dont la vue s’étend sur des coteaux boisés. C’est en cet endroit, la place de Madame, que madame de Sévigné a écrit tant de jolies lettres. Ce lieu avait un vif intérêt pour nous; mais les dernières lueurs du crépuscule s’effaçant de plus en plus, les ombres devenant plus épaisses, nous dûmes revenir sur nos pas. — Je coupai un petit bouquet de l’arbre qui couvrait la place de Madame; je repris le bras de l’obligeant curé, et nous retournâmes à notre voiture, toujours en parlant de madame de Sévigné, dont notre digne prêtre connaissait toute la vie, tout le génie. Lorsque je lui demandai ce qui restait dans le pays des familles nommées par madame de Sévigné, il me répondit qu’il ne restait plus qu’un arrière-petit-fils de son jardinier Pilois, et il s’inclina en disant que c’était lui. — Lorsque nous fûmes à la voiture, je détachai de mon cou une petite croix irlandaise en le priant de l’accepter comme un souvenir de cette courte visite. M. le curé l’accepta avec plus d’émotion, j’en suis sûre, que si c’eût été une croix de diamant. La voiture était raccommodée, et nous nous remîmes en route pour arriver à Rennes en toute hâte.

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