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UN GRAND DINER A SAINT-PÉTERSBOURG

Ces jours derniers , grand dîner chez le prince B. ; il est aima-

(1 ) Lady Morgan.

ble et spirituel autant que riche, ce qui devient assez rare. Nous étions quarante convives. Comment peindre la magnificence de cette maison? En arrivant, on traverse, au milieu de deux rangées de valets richement vêtus, plusieurs salons qui précèdent la belle galerie de tableaux , où le prince vous reçoit avec une bonne grâce parfaite. On entre sans être annoncé par le fausset d’un faquin, qui , en estropiant votre nom, fait rire toute l’assemblée; la simplicité russe exclut ce cérémonial.

A six heures , on s’achemine vers une autre galerie , où l’on trouve une table couverte d’un beau surtout chargé de fleurs et de fruits ; au premier coup d’œil on se croirait invité chez un descendant de Pythagore. Le gourmet ne peut , comme en France , dévorer de ses regards le premier acte du dîner et marquer ses victimes ; ses jouissances sont encore un mystère ; mais il aura le charme de la surprise ; chaque cinq minutes, on viendra tenter sa gourmandise.

Ici on ne souffre pas de la lenteur ni de l’embarras d’un amphitryon qui souvent a la double prétention de se montrer écuyer tranchant et aimable conteur. Un maître-d’hôtel très-expéditif découpe lestement sur les buffets le quartier de bœuf de l’ Ukraine, le veau d’Arkangel, le sterlet du Volga et la dinde du Périgord. Tous les plats étant doubles et présentés par une foule de valets intelligents, le service se fait à merveille et l’on mange chaud.

Mais en citant le côté brillant, faut-il bien faire la part de la critique. Il y a un usage en Russie sur lequel bien peu de gens prennent leur parti : chaque fois qu’on enlève l’assiette, on enlève aussi le couvert. Dans les grands dîners , il serait impossible d’avoir assez de vermeil ou d’argenterie pour la renouveler vingt fois. Qu’arrivet-il , ou que peut-il arriver ? C’est que les domestiques , peu scrupuleux de leur nature, ne lavent point mais essuient légèrement ou n’essuient pas du tout les couverts. Ainsi cette élégance de mœurs vous expose à manger avec la fourchette de tout le monde. J’ai vu des dames se cramponner à leur couvert pour échapper au danger qui les menaçait.

Il ne faut pas croire que les vins étrangers attendent cérémonieusement le second service : aussitôt après le souper, on est envahi par les plus illustres coteaux de la Guienne et de la Bourgogne. Souvent le libéral amphitryon , s’il a le secret de vos préférences , fait placer devant vous la bouteille favorite ; le maître-d’hôtel vous signale celte attention, et, à travers les fleurs qui ombragent la table, on échange un salut reconnaissant contre un sourire gracieux du prince. L’intervalle qui sépare les deux services est rempli par un sorbet au rum, dont la mission est de renouveler l’appétit.

Hélas ! il n’est pas de joie pure ici-bas. Le prince , avec l’intention

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d’ajouter aux délices de ses convives, fait placer dans la pièce voisine, dont les portes restent ouvertes , un orchestre de soixante musiciens qui vous assourdissent de leurs sons harmonieux , depuis la première cuillerée de soupe jusqu’au dernier verre de Constance. Cette recherche me semble tout à fait nuisible aux voluptés du festin ; les causeurs surtout la trouvent insupportable,

J’étais placé près du général major de Gorgolv; les morceaux de musique se succédaient avec une telle presse, que l’on ne devra pas me taxer d’exagération en lisant le dialogue suivant.

LE GÉNÉRAL GORGOLY.

Etiez-vous hier à la revue? (IJ ouverture du Jeune Henri.)

MOI

Oui, mon général ; jamais les troupes ne me parurent si belles, et l’empereur!... (La Bataille de Prague.)

LE GÉNÉRAL

Nos soldats ont une brillante tenu:* ; les chevaux sont, dit-on, plus beaux que ceux d’Ang (Un grand air de Rossini.)

MOI

Ce qui m’a surtout frappé, c’est l’incroyable conformité des chevaux de chaque régiment; ils semblent tous sortis du même moule, et je ne conçois pas comment (Une marche militaire.)

LE GÉNÉRAL

Nos remontes se font dans des provinces très-abondantes en gras pâturages, et tous les ans on... (Une tyrolienne.)

MOI

Vos officiers ont une charmante tournure, et autrefois nos Parisiennes (Di tanli palpiti.)

LE GÉNÉRAL

Avez-vous remarqué, près du prince Serge, ce gros vice-gouverneur, qui... (Air de la Pie voleuse.)

MOI

Ma foi, mon général, je remarque qu’à cette table on ne peut être que gourmand, et c’est letparti qu’il faut prendre.

Bientôt le repas finit, et je dis à mon voisin : « Au moins, avonsnous la certitude de n’avoir rien dit qui puisse nous compromettre ? » Celte dernière observation s’adressait au grand-maître de police.

Les Grecs, plus raffinés que nous dans certaines délicatesses de la vie, se contentaient, pendant le repas, ^d’un seul musicien qui accompagnait de sa lyre des chants de guerre ou d’amour; cette mélodie s’adressait à l’esprit et au cœur autant qu’aux oreilles. Si Alcibiade, avec ses idées bizarres, se fût avisé d’étonner ses convives par une centaine de clairons et de trompettes, il est très- probable que chacun, étant sa couronne de roses avec humeur, aurait déserté la salle du

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festin. Si on veut absolument des musiciens (ceux-ci, je dois le dire, exécutent dans la perfection), on devrait les placer à distance. Leurs accords, un peu lointains, auraient alors quelque chose de suave qui, complétant les délices du banquet, ne couperait la parole à personne. Les morceaux caquetés se digèrent aisément ; ce principe gastronomique est tout à fait violé quand on a pour voisinage immédiat la musique d un régiment.

Ce pays, étant la terre classique des tours de force, abonde en pruniers ; on y mange d’assez belles cerises au mois de mars ; elles coûtent deux ou trois roubles la livre. J’ai assisté à un grand dîner chez un jeune homme opulent; le milieu de la table était occupé par un beau cerisier ; chaque convive cueillait les cerises sur la branche qui l’ombrageait. L’arbre coûtait à l’amphytrion dix-huit cents roubles ; ainsi ce tour de force de la nature eu entraîne un autre, celui d’acheter. Dans le mois de janvier, une livre de petits pois ou de haricots verts coûte de vingt-cinq à trente roubles ; et comme la livre russe n’est que de treize onces, il eu faut deux ou trois pour faire un plat. Un concombre coûte trois roubles. Ainsi rien de plus cher que ces jeux de la végétation. Durant tout l’hiver on mange des asperges, d’autres légumes et plusieurs fruits, tout frais cueillis; mais la saveur manque aux prodiges de la serre. Un ministre étranger, mon voisin de table, me disait un jour : « Aies yeux m’apprennent que je mange des asperges, mais ma bouche n’en convient pas. »

Le calcul décimal est ici de rigueur dans tous les marchés : on vend dix poires, dix pêches, dix prunes, dix petits pâtés, etc.; la douzaine est inconnue. ,Çe système s’étend même aux grâces de la cour. Si on croit juste de donner une gratification de huit à neuf mille roubles, il serait assez simple d’arriver aux dix mille, par respect pour le calcul .décimal, qt par égard pour le qualifié; mais on trouve encore plus simple de descendre aux cinq mille (1).

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