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LA SOCIÉTÉ PARISIENNE D’AVANT

Il fut un temps , et notre jeunesse en a vu l’éclat , il fut un temps où la société française était le modèle des sociétés polies. Là , dans un même cercle , on voyait se confondre les dignités et les talents. Toute grandeur, dit-on , effarouche un peu la liberté ; mais les di-

(1) De Fontanes.

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stinctions des rangs et meme celles du génie n’avaient rien d’incommode en ces lieux où l’art de plaire était le premier de tous les litres. On a peint la fortune distribuant les places au hasard et sans choix ; le goût qui présidait à ces assemblées d’élite était moins aveugle que la fortune : il laissait la prééminence au plus aimable. C’est là qu’au milieu des inégalités naturelles et sociales se trouvait une parfaite égalité, mais sans désordre et sans licence. L’amour-propre lui-même avait caché ses prétentions , et la dispute bruyante n’osait élever la voix. Une bienveillance mutuelle respirait sur tous les visages et s’exprimait dans tous les discours ; la conversation était tour à tour légère et instructive, jamais trop libre et jamais trop pesante. On venait de toutes parts chercher dans cette capitale , comme autrefois dans Athènes , tous les plaisirs de la société. La ressemblance était exacte , car on trouvait surtout dans ces réunions que je regrette des femmes aimables et éclairées , dignes également de sentir et les grâces d’Alcibiade et la dignité de Platon. Que les temps sont changés ! Elles ne sont plus, ces réunions où chaque heure en fuyant laissait un plaisir, où l’heure du départ arrivait trop vite après la plus longue soirée ! S’il est encore quelques lieux où l’on se rassemble , on y va par bienséance, on y reste avec ennui , on en sort avec promptitude ; les femmes causent à part , comme si nous étions restés Gaulois et si nous n’étions pas devenus Français. Quelques-unes, à la vérité, se mêlent à la conversation , mais ce n’est plus pour apaiser la haine des partis , c’est pour entretenir des controverses souvent obscures, toujours hasardeuses. Eh ! ne devraient-elles pas bien plutôt se féliciter du bonheur de ne pas les comprendre (1) !

Le destin de la conversation dépend de trois choses : de la qualité des causeurs , de l’harmonie des esprits et de l’arrangement matériel du salon. Par l’arrangement matériel, nous errtendons le dérangement complet de tous les meubles. Une conversation amusante ne peut jamais naître dans un salon où les meubles sont rangés symétriquement. Comment donc faisaient nos pères pour avoir de l’esprit autour de cette ennuyeuse table de marbre couverte d’un respectable cabaret de porcelaine, qui ornait seule le grand salon de nos mères? — Nos pères, ils n’avaient pas d’esprit chez eux, dans les grands salons de leurs grauds hôtèls ; ils n’en avaient que dans les petits salons de leurs petites maisons, où ils allaient s’amuser, dire mille folies et casser des assiettes , en haine de ces maudites porcelaines qu’il leur fallait tant respecter, et qui leur ôtaient tout leur esprit. Il y a encore des salons meublés à l’ancienne mode , et où l’on s’ennuie avec une très-grande

(1) Do Font ânes.

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dignité. L’ordre symétrique des sièges fait que les femmes y sont assises ensemble ; les hommes , n’osant déplacer les chaises collées au mur, restent debout et discutent entre eux ; ils ne font point partie de la société , car on discute debout , mais on ne cause qu’assis. On croirait que cette séparation vient de ce que ces femmes et ces hommes ne se connaissent pas ; de ce que les uns sont trop sérieux , les autres trop frivoles, ou bien de ce qu’ils n’ont rien à se dire... Pas du tout, cela vient de ce que les fauteuils et les chaises sont mal rangés, ou plutôt de ce qu’ils sont trop bien rangés.

La disposition d’un salon est comme celle d’un jardin anglais ; ce désordre apparent n’est pas un effet du hasard, c’est au contraire le suprême de l’art , c’est le résultat des combinaisons les plus heureuses : il y a des massifs de chaises et de canapés , comme il y a des massifs d’arbres et d’arbustes; ne faites point de votre salon un parterre, mais un jardin anglais. Dans les salons symétriquement disposés, les premières heures de la soirée sont mortellement ennuyeuses; tant que les meubles sont en ordre, les conversations sont languissantes et froides; ce n’est que vers la fin de la soirée , lorsque la symétrie se trouve rompue , lorsque le mobilier a malgré lui cédé aux nécessités , aux intérêts de la société , que les causeries s’établissent ( t que l’on commence à s’amuser. Et au moment où l’on commence à s’amuser, on s’en va. Savez-vous alors ce qu’il faut faire? il faut étudier le désordre de votre salon. Ce désordre intelligent doit être pour vous un enseignement : regardez tous ces sièges encore placés de la manière qui a été la plus commode pour la conversation; il semble même qu’ils soient restés là pour causer entre eux. Prenez garde , ne les déplacez pas, respectez leur disposition ingénieuse, et que le désordre de ce soir devienne votre arrangement de tous les jours. Croyeznous , et la prochaine fois que vous aurez du monde chez vous , vous verrez qu’on s’y amusera trois heures plus tôt. C’est quelque chose , mais cela ne suffit pas. Les bons causeurs ont horreur de l’oisiveté. Les hommes d’esprit ne savent rien dire en tenant leur chapeau à la main d’un air cérémonieux ; ils ne savent pas manier ce chapeau en parlant, ce que les gens naïfs savent si bien faire ; ils ne savent pas le tourner et le retourner avec un aimable embarras, comme les paysans, ni le brosser avec un zèle éperdu , comme les écoliers ; il leur faut des objets de prix pour leur servir de contenance, des flacons anglais , des cassolettes turques , des bonbonnières de Saxe , des chaînes d’or, des dés d’or, des ciseaux d’or... Oh! voilà ce qu’ils préfèrent à toute chose : des ciseaux, un canif, un couteau ; avec ces armes, ils sont bien dangereux : ils ont tout leur esprit. L’homme d’État le plus occupé , le politique le plus affairé passera chez vous de longues heures à causer, à rire , à deviser de la manière la plus charmante , si vous

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avez eu l’adresse de placer sur une table , auprès de lui , un couteau , un canif ou une paire de ciseaux ; rien ne l’inspire autant. Aphorisme sous forme de calembour : plus on sème de niaiseries dans un salon , moins il s’en glisse dans la conversation.

Il y a encore une chose qu’il ne faut pas oublier pour obtenir une conversation intéressante , c’est de ne pas du tout s’en occuper. Qu’ils sont ennuyeux , les gens qui se trouvent à eux-mêmes une conversation brillante , et qui font valoir leur propre conversation ; qui se disent tout bas : Je cause!... qui viennent causer, et qui regardent avec fureur ceux qui les interrompent, et semblent leur dire : Fi ! vous ne savez pas causer. Toute préméditation empêche la conversation d’être agréable. On va se voir ; on parle de la pluie et du beau temps ; chacun dit sans prétention ce qui lui passe par la tête ; les uns sont graves, les autres sont extravagants; ceux-là sont vieux, ceux-ci sont jeunes; quelques-uns sont profonds, plusieurs sont naïfs; Madame fait une question maligne, Monsieur fait une réponse mordante ; un enthousiaste fait un récit chaleureux , un frondeur fait une critique sévère; un commérage interrompt la discussion, une épigramme la réveille, un éloge passionné la renflamme. . . une folle plaisanterie la termine et met tout le monde d’accord. L’heure passe , on se sépare ; chacun est content, chacun a jeté son mot, un mot heureux qu’il ne se croyait pas destiné à dire. Les idées ont circulé ; on a appris une anecdote qu’on ignorait , une particularité intéressante ; on rit encore de la bouffonne idée d’un tel, de la naïveté charmante de celte jeune femme, de l’entêtement spirituel de ce vieux savant , et il se trouve que, sans préméditation et sans projet de causerie, on a causé (1).

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