DES REVES
Je ne dois donc pas aller plus loin , ni franchir les limites que je me suis fixées ; cependant, par amour pour la science, à laquelle on peut bien voir que je ne suis pas étranger, je ne puis m’empêcher de consigner ici deux observations que j’ai faites avec soin , et sur lesquelles on peut d’autant mieux compter que, parmi ceux qui me liront, il existe plusieurs personnes qui pourraient en attester la vérité.
première observation. — Vers 1790, il existait , dans un village appelé Gevrin , arrondissement de Belley, un commerçant extrêmement rusé ; il s’appelait Landot , et s’était arrondi une assez jolie fortune.
Il fut tout à coup frappé d’un tel coup de paralysie qu’on le crut mort. La Faculté vint à son secours, et il s’en tira, mais non sans perte , car il laissa derrière lui à peu près toutes ses facultés intellectuelles, et surtout la mémoire. Cependant, comme il se traînait encore tant bien que mal, et qu’il avait repris l’appétit, il avait conservé l’administration de ses biens.
Quand on le vit dans cet état , ceux qui avaient eu des affaires avec lui crurent que le temps était venu de prendre leur revanche ; et sous prétexte de venir lui tenir compagnie, on venait de toutes parts lui proposer des marchés , des achats , des ventes , des échanges , et autres de cette espèce qui avaient été jusque-là l’objet de son commerce habituel. Mais les assaillants se trouvèrent bien surpris, et sentirent bientôt qu’il fallait décompter.
Le madré vieillard n’avait rien perdu de ses puissances commerciales, et le même homme qui quelquefois ne connaissait pas ses domestiques et oubliait jusqu’à son nom, était toujours au courant du prix de toutes les denrées, ainsi que de la valeur de tout arpent de prés , de vignes ou de bois à trois lieues à la ronde.
Sous ces divers rapports , son jugement était resté intact ; et comme on s’en défiait moins , la plupart de ceux qui tâtèrent le marchand invalide furent pris aux pièges qu’eux - mêmes avaient préparés pour lui.
deuxième observation. — Il existait à Belley un M. Chirol , qui avait servi long-temps dans les gardes du corps , tant sous Louis XV que sous Louis XVI.
Son intelligence était tout juste à la hauteur du service qu’il avait eu à faire toute sa vie ; mais il avait au suprême degré l’esprit des jeux : de sorte que non-seulement il jouait bien tous les jeux anciens, tels que l’hombrc , le piquet , le whisk , mais encore que , quand la mode en introduisait un nouveau, dès la troisième partie il en connaissait toutes les finesses.
Or, ce M. Chirol fut aussi frappé de paralysie , et le coup fut tel qu’il tomba dans un état d’insensibilité presque absolue. Deux choses
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cependant furent épargnées, lés facultés digestives et la faculté de jouer.
Il venait tous les jours dans la maison où depuis plus de vingt ans il avait coutume de faire sa partie , s’asseyait dans un coin , et y demeurait immobile et somnolent , sans s’occuper en rien de ce qui se passait autour de lui.
Le moment d’arranger les parties étant venu , on lui proposait d’y prendre part ; il acceptait toujours , se traînait vers la table ; et là on pouvait se convaincre que la maladie qui avait paralysé la plus grande partie de ses facultés ne lui avait pas fait perdre un point de son jeu.
résultat. — La conséquence de ces deux observations est facile à déduire : il me semble évident que le coup qui , dans ces deux cas , avait bouleversé le cerveau , avait respecté la portion de cet organe qui avait été si long-temps employée aux combinaisons du commerce et du jeu; et sans doute cette portion d’organe n’avait résisté que parce qu’un exercice continuel lui avait donné plus de vigueur, ou encore parce que les mêmes impressions, si long-temps répétées, y avaient laissé des traces plus profondes.
influence de l’age. — L’âge a une influence marquée sur la nature des songes.
Dans l’enfance , on rêve jeux, jardins, fleurs, verdure et autres objets riants ; plus tard, plaisirs, amours, combats, mariages; plus tard, établissements, voyages, faveurs du priûce ou de ses représentants ; plus tard enfin, alfaires, embarras, trésors, plaisirs d’autrefois et amis morts depuis long-temps.
MÉDITATION XIX
DE l’influence DE LA DIETE SUR LE REPOS,