DE L’OBÉSITÉ
81. — Si j’avais été médecin avec diplôme, j’aurais d’abord fait une bonne monographie de l’obésité; j’aurais ensuite établi mon empire dans ce recoin de la science , et j’aurais eu le double avantage d’avoir pour malades les gens qui se portent le mieux , et d’être journellement assiégé par la plus jolie moitié du genre humain ; car avoir une juste portion d’embonpoint , ni trop ni peu , est pour les femmes l’étude de toute leur vie.
MEDITATION XX
Ce que je n’ai pas fait, un autre docteur le fera; et s’il est à la fois savant , discret et beau garçon , je lui prédis des succès à miracles.
Ex or i are aliquis nostris ex ossibus hœres !
J’entends par obésité cet état de congestion graisseuse où , sans que l’individu soit malade , les membres augmentent peu à peu en volume, et perdent leur forme et leur harmonie primitives.
Il est une sorte d’obésité qui se borne au ventre ; je ne l’ai jamais observée chez les femmes : comme elles ont généralement la fibre plus molle , quand l’obésité les attaque , elle n’épargne rien. J’appelle cette variété gastrophorie, et gastrophores ceux qui en sont atteints. Je suis même de ce nombre ; mais , quoique porteur d’un ventre assez proéminent, j’ai encore le bas de la jambe sec, et le nerf détaché comme un cheval arabe.
Je n’en ai pas moins toujours regardé mon ventre comme un ennemi redoutable ; je l’ai vaincu et fixé au majestueux ; mais pour le vaincre , il fallait le combattre : c’est à une lutte de trente ans que je dois ce qu’il y a de bon dans cet essai.
Je commence par un extrait de plus de cinq cents dialogues que j’ai eus autrefois avec mes voisins de table , menacés ou affligés de l’obésité.
L’obèse. — Dieu! quel pain délicieux! Où le prenez-vous donc?
Moi. • — Chez M. Liinet, rue de Richelieu : il est le boulanger de M. le duc d’Orléans et de M. le prince de Condé; je l’ai pris parce qu’il est mon voisin , et je le garde parce je l’ai proclamé le premier panificateur du monde.
L’obèse. — J’en prends note ; je mange beaucoup de pain , et avec de pareilles flûtes je me passerais de tout le reste.
Autre obèse. — Mais que faites -vous donc là? Vous recueillez le bouillon de votre potage , et vous laissez ce beau riz de la Caroline ?
Moi. — C’est un régime particulier que je me suis fait.
L’obèse. — Mauvais régime ! le riz fait mes délices ainsi que les fécules , les pâtes et autres pareilles ; rien ne nourrit mieux , à meilleur marché , et avec moins de peine.
UN obèse renforcé. — Faites-moi , monsieur, le plaisir de me passer les pommes de terre qui sont devant vous. Au train dont on va, j’ai peur de ne pas y être à temps.
Moi. — Monsieur, les voilà à votre portée.
L’obèse. — Mais vous allez sans doute vous servir ? il y en a assez pour nous deux ; et après nous le déluge.
Moi. — Je n’en prendrai pas ; je n’estime la pomme de terre que
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comme préservatif contre la famine; à cela près, je ne trouve rien de plus éminemment fade.
L’obèse. — Hérésie gastronomique ! rien n’est meilleur que les pommes de terre ; j’en mange de toutes les manières; et s’il en paraît au second service, soit à la lyonnaise, soit au soufflé, je fais ici mes protestations pour la conservation de mes droits.
Une dame obèse. — Vous seriez bien bon si vous envoyiez chercher pour moi de ces haricots de Soissons que j’aperçois au bout de la table.
Moi , après avoir exécuté l’ordre et en chantant tout bas surmun air connu :
Les Soissonnais sont heureux,
Les haricots sont chez eux...
L’obèse. — Ne plaisantez pas ; c’est un vrai trésor pour ce pays-là. Paris en tire pour des sommes considérables. Je vous demande grâce aussi pour les petites fèves de marais, qu’on appelle fèves anglaises; quand elles sont encore vertes , c’est un manger des dieux.
Moi. — Anathème aux haricots ! anathème aux fèves de marais !...
L’obèse, d’un air résolu. — Je me moque de votre anathème ; ne dirait-on pas que vous êtes à vous seul tout un concile?
Moi, à une autre. — Je vous félicite sur votre belle santé ; il me semble, madame , que vous avez un peu engraissé depuis la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir.
L’obèsë. — Je le dois probablement à mon nouveau régime.
Moi. — Comment donc?
L’obèse. — Depuis quelque temps , je déjeune avec une bonne soupe grasse , un bowl comme pour deux ; et quelle soupe encore ! la cuiller y tiendrait droite.
Moi , à une autre. — Madame, si vos yeux nè me trompent pas, vous accepterez un morceâu de cette charlotte ? et je vais l’attaquer en votre faveur.
L’obèse. — Eh bien , monsieur, mes yeux vous trompent : j’ai ici deux objets de prédilection , et ils sont tous du genre masculin : c’est ce gâteau de riz à côtes dorées, et ce gigantesque biscuit de Savoie; car vous saurez pour votre règle que je raffole de pâtisseries sucrées.
MOI, à une autre. — Pendant qu’on politique là-bas, voulez-vous, madame , que j’interroge pour vous cette tourte à la frangipane?
L’obèse. — Très volontiers : rien ne me va mieux que la pâtisserie. Nous avons un pâtissier pour locataire ; et , entre ma fille et moi , je crois bien que nous absorbons le prix de la location , et peut-être au delà.
Moi , après avoir regardé la jeune personne. — Ce régime
MEDITATION XV
vous profite à merveille ; mademoiselle votre fille est une très-belle personne , armée de toutes pièces.
L’obèse. — Eh bien , croiriez-vous que ses compagnes lui disent quelquefois qu’elle est trop grasse ?
Moi. — C’est peut-être par envie...
L’obèse. — Cela pourrait bien être. Au surplus, je la marie, et le premier enfant arrangera tout cela.
C’est par des discours semblables que j’éclaircissais une théorie dont j’avais pris les éléments hors de l’espèce humaine , savoir : que la corpulence graisseuse a toujours pour principale cause une diète trop chargée d’éléments féculents et farineux, et que je m’assurais que le même régime est toujours suivi du même effet.
Effectivement , les animaux carnivores ne s’engraissent jamais (voyez les loups , les chacals, les oiseaux de proie, le corbeau , etc.).
Les herbivores s’engraissent peu , du moins tant que l’âge ne les a pas réduits au repos; et, au contraire, ils s’engraissent vite et en tout temps aussitôt qu’on leur a fait manger des pommes de terre, des grains et des farines de toute espèce.
L’obésité ne se trouve jamais ni chez les sauvages ni dans les classes de la société où on travaille pour manger et où on ne mange que pour vivre.
82. CAUSES de l’obésité. — D’après les observations qui précèdent, et dont chacun peut vérifier l’exactitude, il est facile d’assigner les principales causes de l’obésité.
La première est la disposition naturelle de l’individu. Presque tous les hommes naissent avec certaines prédispositions dont leur physionomie porte l’empreinte. Sur cent personnes qui meurent de la poitrine , quatre-vingt-dix ont les cheveux bruns , le visage long et le nez pointu. Sur cent obèses, quatre-vingt-dix ont le visage court, les yeux ronds et le nez obtus.
Il est donc vrai qu’il existe des personnes prédestinées en quelque sorte pour l’obésité, et dont , toutes choses égales, les puissances digestives élaborent une plus grande quantité de graisse.
Cette vérité physique, dont je suis profondément convaincu , influe d’une manière fâcheuse sur ma manière de voir en certaines occasions.
Quand on rencontre dans la société une petite demoiselle bien vive, bien rosée , au nez fripon , aux formes arrondies , aux mains rondelettes, aux pieds courts et grassouillets, tout le monde est ravi et la trouve charmante; tandis que , instruit par l’expérience, je jette sur elle des regards postérieurs de dix ans, je vois les ravages que l’obésité aura faits sur ces charmes si frais, et je gémis sur des maux qui n’existent pas encore. Cette compassion anticipée est un sentiment pénible,
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el fournit une preuve entre mille autres , que l’homme serait plus malheureux s’il pouvait prévoir l’avenir.
La seconde et principale cause de l’obésité est dans les farines et fécules dont l’homme fait la base de sa nourriture journalière. Nous l’avons déjà dit, tous les. animaux qui vivent de farineux s’engraissent de gré ou de force; l’homme suit la loi commune.
La fécule produit plus vite et plus sûrement son effet quand elle est unie au sucre : le sucre et la graisse contiennent l’hydrogène , principe qui leur est commun; l’un et l’autre sont inflammables. Avec cet amalgame , elle est d’autant plus active qu’elle flatte plus le goût , et qu’on ne mange guère les entremets sucrés que quand l’appétit naturel est déjà satisfait, et qu’il ne reste plus alors que cet autre appétit de luxe qu’on est obligé de solliciter par tout ce que l’art a de plus raffiné et le changement de plus tentatif.
La fécule n’est pas moins incrassante quand elle est charroyée par les boissons , comme la bière et autres de la même espèce. Les peuples qui en boivent habituellement sont aussi ceux où on trouve les ventres les plus merveilleux , et quelques familles parisiennes qui , en 1817 , burent de la bière par économie, parce que le vin était fort cher, en ont été récompensées par un embonpoint dont elles ne savent plus que faire.
83. suite. — Une double cause d’obésité résulte de la prolongation du sommeil et du défaut d’exercice.
Le corps humain répare beaucoup pendant le sommeil ; et dans le même temps il perd peu , puisque l’action musculaire est suspendue. Il faudrait donc que le superflu acquis fût évaporé par l’exercice ; mais, par cela même qu’on dort beaucoup , on limite d’autant le temps où l’on pourrait agir.
Par une autre conséquence , les grands dormeurs se refusent à tout ce qui leur présente jusqu’à l’ombre d’une fatigue ; l’excédant de l’assimilation est donc emporté par le tor rent de la circulation ; il s’y charge, par une opération dont la nature s’est réservé le secret, de quelques centièmes additionnels d’hydrogène ; et la graisse se trouve formée, pour être déposée par le même mouvement dans les capsules du tissu cellulaire.
84. suite. — Une dernière cause d’obésité consiste dans l’excès du manger et du boire.
On a eu raison de dire qu’un des privilèges de l’espèce humaine est de manger sans avoir faim et de boire sans avoir soif; et, en effet, il ne peut appartenir aux bêtes, car il naît de la réflexion sur le plaisir de la table et du désir d’en prolonger la durée.
Nous , citoyens des deux mondes , qui croyons être à l’apogée de la civilisation , il est certain que nous mangeons trop.
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85. inconvénients de l’obésité. — L’obésité a une influence fâcheuse sur les deux sexes en ce qu’elle nuit à la force et h la beauté.
Elle nuit à la force, parce qu’en augmentant le poids de la masse à mouvoir elle n’augmente pas la puissance motrice ; elle y nuit encore en gênant la respiration , ce qui rend impossible tout travail qui exige un emploi prolongé de la force musculaire.
L’obésité nuit à la beauté en détruisant l’harmonie de proportion primitivement établie ; parce que toutes les parties ne grossissent pas d’une manière égale.
Elle y nuit encore en remplissant des cavités que la nature avait destinées à faire ombre : aussi rien n’est si commun que de rencontrer des physionomies jadis très-piquantes , et que l’obésité a rendues à peu près insignifiantes.
Le chef du dernier gouvernement n’avait pas échappé à cette loi. Il avait fort engraissé dans ses dernières campagnes ; de pâle il était devenu blafard, et ses yeux avaient perdu une partie de leur fierté.
L’obésité entraîne avec elle le dégoût pour la danse, la promenade, l’équitation , ou l’inaptitude pour toutes les occupations ou amusements qui exigent un peu d’agilité ou d’adresse.
Elle prédispose aussi à diverses maladies , telles que l’apoplexie , l’hydropisie , les ulcères aux jambes , et rend toutes les autres affections plus difficiles à guérir.
86. exemples d’obésité. — Parmi les héros corpulents , je n’ai gardé le souvenir que de Marius et Jean Sobieski.
Marius , qui était de petite taille , était devenu aussi large que long, et c’est peut-être cette énormité qui effraya le Cimbre chargé de le tuer.
Quant au roi de Pologne , son obésité pensa lui être funeste; car, étant tombé dans un gros de cavalerie turque devant lequel il fut obligé de fuir , la respiration lui manqua bientôt , et il aurait été infailliblement massacré si quelques-uns de ses aides de camp ne l’avaient soutenu presque évanoui sur son cheval, tandis que d’autres se sacrifiaient généreusement pour arrêter l’ennemi.
Si je ne me trompe , le duc de Vendôme , ce digne fils du grand Henri, était aussi d’une corpulence remarquable. Il mourut dans une auberge , abandonné de tout le monde , et conserva assez de connaissance pour voir le dernier de ses gens arracher le coussin sur lequel il reposait au moment de rendre le dernier soupir.
Les recueils sont pleins d’exemples d’obésité monstrueuse ; je les y laisse, pour parler en peu de mots de ceux que j’ai moi-même recueillis.
M. Rameau , mon condisciple , maire de la Chaleur en Bourgogne, n’avait que cinq pieds deux pouces , et pesait cinq cents.
M. le duc de Luynes, à côté duquel j’ai souvent siégé, était devenu
TRAITEMENT DE L'OBESITE.
énorme; la graisse avait désorganisé sa belle figure, et il passa les dernières années de sa vie dans une somnolence presque habituelle.
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