DIT JEUNE
93. définition. — Le jeûne est une abstinence volontaire d’aliments dans un but moral ou religieux.
de l’Épuisement. 105
Quoique le jeûne soit contraire à un de nos penchants, ou plutôt de nos besoins les plus habituels , il est cependant de la plus haute antiquité.
origine du jeune. Les hommes affligés de calamités publiques ou particulières se sont livrés à la tristesse , et ont négligé de prendre de la nourriture; ensuite ils ont regardé cette abstinence volontaire comme un acte de religion.
Ils ont cru qu’en macérant leur corps quand leur âme était désolée, ils pouvaient émouvoir la miséricorde des dieux ; et cette idée saisissant tous les peuples , leur a inspiré le deuil , les vœux , les prières , les sacrifices , les mortifications et l’abstinence.
Enfin , Jésus-Christ étant venu sur la terre a sanctifié le jeûne , et toutes les sectes chrétiennes l’ont adopté avec plus ou moins de mortifications.
MÉDITATION XXIV
de l’épuisement.
9û. — On entend par épuisement un état de faiblesse, de langueur et d’accablement , causé par des circonstances antécédentes , et qui rend plus difficile l’exercice des fonctions vitales. On peut, en n’y comprenant pas l’épuisement causé pas la privation des aliments, en compter trois espèces :
L’épuisement causé par la fatigue musculaire, l’épuisement causé par les travaux de l’esprit , et l’épuisement causé par les excès génésiques.
Un remède commun aux trois espèces d’épuisement est la cessation immédiate des actes qui ont amené cet état , sinon maladif, du moins très-voisin de la maladie.
traitement. Après ce préliminaire indispensable , la gastronomie est là , toujours prête à présenter des ressources.
A l’homme excédé par l’exercice trop prolongé de ses forces musculaires , elle offre un bon potage , du vin généreux , de la viande faite , et le sommeil.
Au savant qui s’est laissé entraîner par les charmes de son sujet , un exercice au grand air pour rafraîchir son cerveau , le bain pour détendre ses fibres irritées , la volaille , les légumes herbacés et le repos.
Enfin nous apprendrons , par l’observation suivante , ce qu’elle
106 MEDITATION XXIV
peut faire pour celui qui oublie que la volupté a ses limites et le plaisir ses dangers.
95. cure opérée par le professeur. — J’allai un jour faire une visite à un de mes meilleurs amis ( M. Rubat) ; on me dit qu’il était malade, et effectivement je le trouvai en robe de chambre auprès de son feu , et en attitude d’affaissement.
Sa physionomie m’effraya : il avait le visage pâle , les yeux brillants, et sa lèvre tombait de manière à laisser voir les dents de la mâchoire inférieure , ce qui avait quelque chose de hideux.
Je m’enquis avec intérêt de la cause de ce changement subit ; il hésita , je le pressai , et après quelque résistance : « Mon ami , dit-il » en rougissant, tu sais que ma femme est jalouse, et que cette manie » m’a fait passer bien des mauvais moments. Depuis quelques jours , » il lui en a pris une crise effroyable, et c’est en voulant lui prouver » qu’elle n’a rien perdu de mon affection et qu’il ne se fait à son pré- » judice aucune dérivation du tribut conjugal , que je me suis mis en » cet état. — Tu as donc oublié, lui dis-je , et que tu as quarante- » cinq ans , et que la jalousie est un mal sans remède? Ne sais-tu pas » furens quid fœmina possil? » Je tins encore quelques autres propos peu galants , car j’étais en colère.
« Voyons, au surplus, continuai-je : ton pouls est petit, dur, con- » centré; que vas-tu faire? — Le docteur, me dit-il, sort d’ici; il a » pensé que j’avais une fièvre nerveuse , et a ordonné une saignée » pour laquelle il doit incessammeut m’envoyer le chirurgien. — Le » chirurgien ! m’écriai-je, garde-t’en bien, ou tu es mort; chasse-le » comme un meurtrier, et dis-lui que je me suis emparé de toi, corps » et âme. Au surplus, ton médecin connaît-il la cause occasionnelle » de ton mal ? — Hélas ! non , une mauvaise honte m’a empêché de » lui faire une confession entière. — Eh bien, il faut le prier de passer w chez toi. Je vais te faire une potion appropriée à ton état; en atten- » dant prends ceci. » Je lui présentai un verre d’eau saturée de sucre, qu’il avala avec la confiance d’Alexandre et la foi du charbonnier.
Alors je le quittai et courus chez moi pour y mixtionner, fonctionner et élaborer un magistère réparateur qu’on trouvera dans les Variétés, avec les divers modes que j’adoptai pour me hâter; car, en pareil cas, quelques heures de retard peuvent donner lieu à des accidents irréparables.
Je revins bientôt armé de ma potion , et déjà je trouvai du mieux ; la couleur reparaissait aux joues, l’œil était détendu; mais la lèvre pendait toujours avec une effrayante difformité.
Le médecin ne tarda pas à reparaître; je l’instruisis de ce que j’avais fait , et le malade fit ses aveux. Son front doctoral prit d’abord nn aspect sévère; mais bientôt, nous regardant avec un air où il y avait un peu
DES RESTAURATEURS
« d’ironie : Vous ne devez pas être étonné, dit-il à mon ami, que je n’aie » pas deviné une maladie qui ne convient ni à votre âge ni à votre état, » et il y a de votre part trop de modestie à en cacher la cause , qui ne » pouvait que vous faire honneur. J ’ai encore à vous gronder de ce » que vous m’avez exposé à une erreur qui aurait pu vous être fu- » neste. Au surplus, mon confrère , ajouta-t-il en me faisant un salut » que je lui rendis avec usure , vous a indiqué la bonne route; prenez » son potage, quel que soit le nom qu’il y donne, et si la fièvre vous » quitte, comme je le crois, déjeunez demain avec une tasse de cho- » colat dans laquelle vous ferez délayer deux jaunes d’œufs frais. »
A ces mots il prit sa canne, son chapeau , et nous quitta , nous laissant fort tentés de nous égayer h ses dépens.
Bientôt je fis prendre à mon malade une forte tasse de mon élixir de vie; il le but avec avidité, et voulait redoubler; mais j’exigeai un ajournement de deux heures , et lui servis une seconde dose avant de me retirer.
Le lendemain , il était sans fièvre et presque bien portant; il déjeuna suivant l’ordonnance, continua la potion, et put vaquer dès le surlendemain à ses occupations ordinaires ; mais la lèvre rebelle ne se releva qu’après le troisième jour.
Peu de temps après l’affaire transpira, et toutes les dames en chuchotaient entre elles.
Quelques-unes admiraient mon ami, presque toutes le plaignaient, et le professeur gastronome fut glorifié.
Nota. La méditation sur l’histoire de la cuisine se trouvant citée dans le deuxième volume de fart de la cuisine (Carême), nous la supprimons ici.
MÉDITATION XXV
DES RESTAURATEURS
96. — Un restaurateur est celui dont le commerce consiste à offrir au public un festin toujours prêt, et dont les mets se détaillent en portions à prix fixe, sur la demande des consommateurs.
L’établissement se nomme restaurant ; celui qui le dirige est le restaurateur. On appelle simplement carte l’état nominatif des mets, avec l’indication du prix, et carte à payer la note de la quantité des mets fournis et de leur prix.
Parmi ceux qui accourent en foule chez les restaurateurs , il en est peu qui se doutent qu’il est impossible que celui qui créa le restaurant ne fût pas un homme de génie et un observateur profond.
MEDITATION XXV
Nous allons aider la paresse , et suivre la filiation des idées dont la succession dut amener cet établissement si usuel et si commode.
97. établissement. — Vers 1770, après les jours glorieux de Louis XIV, les roueries de la régence et la longue tranquillité du ministère du cardinal de Fleury, les étrangers n’avaient encore à Paris que bien peu de ressources sous le rapport de la bonne chère.
Ils étaient forcés d’avoir recours à la cuisine des aubergistes , qui était généralement mauvaise. Il existait quelques hôtels avec table d’hôte a qui , à peu d’exceptions près , n’offraietît que le strict nécessaire , et qui d’ailleurs avaient une heure fixe.
On avait bien la ressource des traiteurs ; mais ils ne livraient que des pièces entières , et celui qui voulait régaler quelques amis était forcé de commander à l’avance , de sorte que ceux qui n’avaient pas le bonheur d’être invités dans quelque maison opulente , quittaient la grande ville sans connaître les ressources et les délices de la cuisine parisienne.
Un ordre de choses qui blessait des intérêts si journaliers ne pouvait pas durer, et déjà quelques penseurs rêvaient une amélioration.
Enfin il se trouva un homme de tête qui jugea qu’une cause aussi active ne pouvait rester sans effet ; que le même besoin se reproduisant chaque jour vers les mêmes heures, les consommateurs viendraient en foule là où ils seraient certains que ce besoin serait agréablement satisfait; que, si l’on détachait une aile de volaille en faveur du premier venu , il ne manquerait pas de s’en présenter un second qui se contenterait de la cuisse ; que l’abscision d’une première tranche dans l’obscurité de la cuisine ne déshonorerait pas le restaut de la pièce ; qu’on ne regarderait pas à une légère augmentation de payement quand on aurait été bien , promptement et proprement servi ; qu’on n’en finirait jamais dans un détail nécessairement considérable , si les convives pouvaient disputer sur le prix et la qualité des plats qu’ils auraient demandés ; que d’ailleurs la variété des mets , combinée avec la fixité des prix , aurait l’avantage de pouvoir convenir à toutes les fortunes.
Cet homme pensa encore à .beaucoup de choses qu’il est facile de deviner. Celui-là fut le premier restaurateur , et créa une profession qui commande à la fortune toutes les fois que celui qui l’exerce a de la bonne foi , de l’ordre et de l’habileté.
98. avantages des restaurants. — L’adoption des restaurateurs, qui de France a fait le tour de l’Europe, est d’un avantage extrême pour tous les citoyens, et d’une grande importance pour la science.
1° Par ce moyen , tout homme peut dîner à l’heure qui lui con-
DES RESTAURATEURS. 109
vient , d’après les circonstances où il se trouve placé par ses affaires ou ses plaisirs.
2° Il est certain de ne pas outrepasser la somme qu’il a jugé à propos de fixer pour son repas , parce qu’il sait d’avance le prix de chaque plat qui lui est servi.
3° Le compte étant une fois fait avec sa bourse , le consommateur peut, à sa volonté , faire un repas solide, délicat ou friand, l’arroser des meilleurs vins français ou étrangers, l’aromatiser- de moka et le parfumer des liqueurs des deux mondes , sans autres limites que la vigueur de son appétit ou la capacité de son estomac. Le salon d’un restaurateur est l’Éden des gourmands.
U° C’est encore une chose extrêmement commode pour les voyageurs , pour les étrangers, pour ceux dont la famille réside momentanément à la campagne , et pour tous ceux, en un mot, qui n’ont point de cuisine chez eux , ou qui en sont momentanément privés.
Avant l’époque dont nous avons parlé (1770) , les gens riches et puissants jouissaient presque exclusivement de deux grands avan- m tages : ils voyageaient avec rapidité et faisaient constamment bonne chère.
L’établissement des nouvelles voitures qui font cinquante lieues en vingt-quatre heures a effacé le premier privilège ; l’établissement des restaurateurs a détruit le second : par eux , la meilleure chère est devenue populaire.
Tout homme qui peut disposer de quinze à vingt francs , et qui s’assied à la table d’un restaurateur de première classe , est aussi bien et même mieux traité que s’il était à la table d’un prince ; car le festin qui s’offre à lui est tout aussi splendide , et ayant en outre tous les mets à commandement, il n’est gêné par aucune considération personnelle.
99. examen DU salon. — Le salon d’un restaurateur, examiné avec un peu de détail , offre à l’œil scrutateur du philosophe un tableau digne de son intérêt par la variété des situations qu’il rassemble.
Le fond est occupé par la foule des consommateurs solidaires , qui commandent à haute voix, attendent avec impatience, mangent avec précipitation , payent , et s’en vont.
On y voit des familles voyageuses qui , contentes d’un repas frugal, l’aiguisent cependant par quelques mets qui leur étaient inconnus , et paraissent jouir avec plaisir d’un spectacle tout à fait nouveau pour elles.
Près de là sont deux époux parisiens : on les distingue par le chapeau et le schall suspendus sur leur tête ; on voit que , depuis longtemps, ils n’ont plus rien à se dire ; ils ont fait la partie d’aller à
MEDITATION XXV
quelque petit spectacle , et il y a à parier que l’un des deux y dormira.
Plus loin sont deux amants; on en juge par l’empressement de l’un, les petites mignardises de l’autre et la gourmandise de tous les deux. Le plaisir brille dans leurs yeux ; et par le choix qui préside à la composition de leur repas , le présent sert à deviner le passé et à prévoir l’avenir.
Au centre est une table meublée d’habitués qui, le plus souvent, obtiennent un rabais et dînent à prix fixe. Ils connaissent par leur nom tous les garçons de salle , et ceux-ci leur indiquent en secret ce qu’il y a de plus frais et de plus nouveau ; ils sont là comme un fonds de magasin , comme un centre autour duquel les groupes viennent se former, ou , pour mieux dire , comme les canards privés dont on se sert en Bretagne pour attirer les canards sauvages.
On y rencontre aussi des individus dont tout le monde connaît la figure , et dont personne ne sait le nom. Ils sont à l’aise comme chez eux , et cherchent assez souvent à engager la conversation avec leurs voisins. Ils appartiennent à quelques-unes de ces espèces qu’on ne rencontre qu’à Paris, et qui, n’ayant ni propriété, ni capitaux, ni industrie, n’en font pas moins une forte dépense.
Enfin, on aperçoit çà et là des étrangers, et surtout des Anglais; ces derniers se bourrent de viandes à portions doubles , demandent tout ce qu’il y a de plus cher, boivent les vins les plus fumeux, et ne se retirent pas toujours sans aides.
On peut vérifier chaque jour l’exactitude de ce tableau , et s’il est fait pour piquer la curiosité , peut-être pourrait-il affliger la morale.
100. émulation. — Nous avons dit que l’établissement des restaurateurs avait été d’un grande importance pour l’établissement de la science.
Effectivement , dès que l’expérience a pu apprendre qu’un seul ragoût éminemment traité suffisait pour faire la fortune de l’inventeur, l’intérêt , ce puissant mobile , a allumé toutes les imaginations et mis en œuvre tous les préparateurs.
L’analyse a découvert des parties esculentes dans des substances jusqu’ici réputées inutiles ; des comestibles nouveaux ont été trouvés , les anciens ont été améliorés , les uns et les autres ont été combinés de mille manières. Les inventions étrangères ont été importées; l’univers entier a été mis à contribution , et il est tel de nos repas où l’on pourrait faire un cours complet de géographie alimentaire.
101. restaurateurs A PRIX fixe. — Tandis que l’art suivait ainsi un mouvement d’ascension , tant en découvertes qu’en cherté (car il faut toujours que la nouveauté se paye) , le même motif, c’est-à-dire
BOl QU ET. 1 1 1
Pespoir du gain , lui donnait un mouvement contraire , du moins relativement à la dépense.
Quelques restaurateurs se proposèrent pour but de joindre la bonne chère à l’économie , et en se rapprochant des fortunes médiocres , qui sont nécessairement les plus nombreuses, de s’assurer ainsi de la foule des consommateurs.
Ils cherchaient , dans les objets d’un prix peu élevé , ceux qu’une bonne préparation peut rendre agréables.
Ils trouvaient dans la viande de boucherie , toujours bonne à Paris, et dans le poisson de mer qui y abonde , une ressource inépuisable ; et pour complément, des le'gumes et des fruits, que la nouvelle culture donne toujours à bon marché. Ils calculaient ce qui est rigoureusement nécessaire pour remplir un estomac d’une capacité ordinaire et apaiser une soif non cynique.
Ils observaient qu’il est beaucoup d’objets qui ne doivent leur prix qu’à la nouveauté ou à la saison , et qui peuvent être offerts un peu plus tard et dégagés de cet obstacle ; enfin , ils sont venus peu à peu à un point de précision tel , qu’en gagnant 25 ou 30 pour cent, ils ont pu donner à leurs habitués, pour deux francs, et même moins, un dîner suffisant , et dont tout homme bien né peut se contenter , puisqu’il en coûterait au moins mille francs par mois pour tenir , dans une maison particulière , une table aussi bien fournie et aussi variée.
Les amateurs ont retenu les noms de plusieurs artistes qui ont brillé à Paris depuis l’adoption des restaurants. On peut citer Beauvilliers , Méot , Robert , Rose , Legacque , les frères Véry , Henneveu et Baleine.
Quelques-uns de ces établissements ont dû leur prospérité à des causes spéciales , savoir : le Veau qui tette , aux pieds de mouton ;
le
au gras-double sur le gril; les Frères Provençaux, à la morue à l’ail; Véry , aux entrées truffées; Robert , aux dîners commandés; Baleine, aux soins qu’il se donnait pour avoir d’excellent poisson ; et Henneveu , aux boudoirs mystérieux de son quatrième étage.
MÉDITATION XXVI
BOUQUET
102. mythologie gastronomique. — Gastéréa est la dixième muse ; elle préside aux jouissances du goût.
MEDITATION XXVI
Elle pourrait prétendre à l’empire de l’univers ; car l’univers n’est rien sans la vie , et tout ce qui vit se nourrit.
Elle se plaît particulièrement sur les coteaux où la vigne fleurit, sur ceux que l’oranger parfume, dans les bosquets où la truffe s’élabore , dans les pays abondants en gibier et en fruits.
Quand elle daigne se montrer, elle apparaît sous la figure d’une jeune fille : sa ceinture est couleur de feu ; ses cheveux sont noirs, ses yeux bleu d’azur, et ses formes pleines de grâces ; belle comme Vénus, elle est surtout souverainement jolie.
Elle se montre rarement aux mortels; mais sa statue les console de son invisibilité. Un seul sculpteur a été admis à contempler tant de charmes, et tel a été le succès de cet artiste aimé des dieux , que quiconque voit son ouvrage croit y reconnaître les traits de la femme qu’il a le plus aimée.
De tous les lieux où Gastéréa a des autels, celui qu’elle préfère est cette ville , reine du monde , qui emprisonne la Seine entre les marbres de ses palais.
Son temple est bâti sur cette montagne célèbre à laquelle Mars a donné son nom ; il est posé sur un socle immense de marbre blanc , sur lequel on monte de tous côtés par cent marches.
C’est dans ce bloc révéré que sont percés ces souterrains mystérieux où l’art interroge la nature et la soumet à ses lois.
C’est là que l’air, l’eau, le fer et le feu, mis en action par des mains habiles, divisent, réunissent, triturent, amalgament et produisent des effets dont le vulgaire ne connaît pas la cause.
C’est de là enfin que s’échappent à des époques déterminées , des recettes merveilleuses dont les auteurs aiment à rester inconnus, parce que leur bonheur est dans leur conscience , et que leur récompense consiste à savoir qu’ils ont reculé les bornes de la science et procuré aux hommes des jouissances nouvelles.
Le temple, monument unique d’architecture simple et majestueuse, est supporté par cent colonnes de jaspe oriental et éclairé par un dôme qui imite la voûte des cieux.
Nous n’entrerons pas dans le détail des merveilles que cet édifice renferme; il suffira de dire que les sculptures qui en ornent les frontons, ainsi que les bas-reliefs qui en décorent l’enceinte , sont consacrés à la mémoire des hommes qui ont bien mérité de leurs semblables par des inventions utiles, telles que l’application du feu aux besoins de la vie , l’invention de la charrue, et autres pareilles.
Bien loin du dôme et dans le sanctuaire , on voit la statue de la déesse : elle a la main gauche appuyée sur un fourneau , et tient de la droite la production la plus chère à ses adorateurs.
Le baldaquin de cristal qui la couvre est soutenu par huit colonnes
BOUQUET
de même matière; et ces colonnes, continuellement inondées de flamme électrique, répandent dans le lieu saint une clarté qui a quelque chose de divin.
Le culte de la déesse est simple : chaque jour, au lever du soleil , ses prêtres viennent enlever la couronne de fleurs qui orne sa statue, en placent une nouvelle , et chantent en chœur un des hymnes nombreux par lesquels la poésie a célébré les biens dont l’immortelle comble le genre humain.
Ces prêtres sont au nombre de douze , présidés par le plus âgé : ils sont choisis parmi les plus savants; et les plus beaux , toutes choses égales , obtiennent la préférence. Leur âge est celui de la maturité ; ils sont sujets à la vieillesse , mais jamais à la caducité ; l’air qu’ils respirent dans le temple les en défend.
Les fêtes de la déesse égalent le nombre des jours de l’année; car elle ne cesse jamais de verser ses bienfaits ; mais parmi ces jours, il en est un qui lui est spécialement consacré : c’est le vingt-un septembre, appelé le grand haiei gastronomique.
En ce jour solennel , la ville reine est , dès le matin , environnée d’un nuage d’encens; le peuple, couronné de fleurs, parcourt les rues en chantant les louanges de la déesse ; les citoyens s’appellent par les titres de la plus aimable parenté ; tous les cœurs sont émus des plus doux sentiments ; l’atmosphère se charge de sympathie , et propage partout l’amour et l’amitié.
Une partie de la journée se passe dans ces épanchements, et à l’heure déterminée par l’usage , la foule se porte vers le temple où doit se célébrer le banquet sacré.
Dans le sanctuaire , aux pieds de la statue , s’élève une table destinée au collège des prêtres. Une autre table de douze cents couverts a été préparée sous le dôme pour des convives des deux sexes. Tous les arts ont concouru à l’ornement de ces tables solennelles ; rien de si élégant ne parut jamais dans le palais des rois.
Les prêtres arrivent d’un pas grave et d’un air préparé ; ils sont vêtus cl’une tunique blanche de laine de Cachemire, une broderie incarnat en orne les bords, et une ceinture de même couleur en ramasse les plis ; leur physionomie annonce la santé et la bienveillance ; ils s’asseyent après s’être réciproquement salués.
Déjà des serviteurs vêtus de fin lin ont placé les mets devant eux : ce ne sont point des préparations communes faites pour apaiser des besoins vulgaires ; rien n’est servi sur cette table auguste qui n’en ait été jugé digne, et qui ne tienne à la sphère transcendante, tant par le choix de la matière que par la profondeur du travail.
Les vénérables consommateurs sont au-dessus de leurs fonctions : leur conversation paisible et substantielle roule sur les merveilles de
MEDITATION XXVI
la création et la puissance de l’art ; ils mangent avec lenteur et savourent avec énergie; le mouvement imprimé à leur mâchoire a quelque chose de moelleux; on dirait que chaque coup de dent a un accent particulier, et s’il leur arrive de promener la langue sur leurs lèvres vernissées , l’auteur des mets en consommation en acquiert une gloire immortelle.
Les boissons , qui se succèdent par intervalles , sont dignes de ce banquet; elles sont versées par douze jeunes filles choisies, pour ce jour seulement, par un comité de peintres et de sculpteurs ; elles sont vêtues à l’athénienne , costume heureux qui favorise la beauté sans alarmer la pudeur.
Les prêtres de la déesse n’affectent point de détourner des regards hypocrites tandis que de jolies mains font couler pour eux les délices des deux mondes; mais tout en admirant le plus bel ouvrage du Créateur, la retenue de la sagesse ne cesse pas de siéger sur leur front : la manière dont ils remercient , dont ils boivent , exprime ce double sentiment.
Autour de cette table mystérieuse on voit circuler des rois, des princes et d’illustres étrangers , arrivés exprès de toutes les parties du monde; ils marchent en silence et observent avec attention : ils sont venus pour s’instruire dans le grand art de bien manger, art difficile, et que des peuples entiers ignorent encore.
Pendant que ces choses se passent dans le sanctuaire , une hilarité générale et brillante anime les convives placés autour de la table du dôme.
Cette gaieté est due surtout à ce qu’aucun d’entre eux n’est placé à côté de la femme à laquelle il a déjà tout dit. Ainsi l’a voulu la déesse.
A cette table immense ont été appelés , par choix , les savants des deux sexes qui ont enrichi l’art par leurs découvertes, les maîtres de maison qui remplissent avec tant de grâce les devoirs de l’hospitalité française , les savants cosmopolites à qui la société doit des importations utiles ou agréables , et ces hommes miséricordieux qui nourrissent le pauvre des dépouilles opimes de leur superflu.
Le centre en est évidé , et laisse un grand espace qui est occupé par une foule de prosectcurs et de distributeurs qui offrent et voiturent des parties les plus éloignées tout ce que les convives peuvent désirer.
Là se trouve placé avec avantage tout ce que la nature, dans sa prodigalité , a créé pour la nourriture de l’homme. Ces trésors sont centuplés, non-seulement par leur association , mais encore par les métamorphoses que l’art leur a fait subir. Cet enchanteur a réuni les deux mondes, confondu les règnes et rapproché les distances; le par-
BOUQUET. 115
fum qui s’élève de ces préparations savantes embaume l’air et le rem plit de gaz excitateurs.
Cependant de jeunes garçons , aussi beaux que bien vêtus , parcourent le cercle extérieur, et présentent incessamment des coupes remplies de vins délicieux , qui ont tantôt l’éclat du rubis , tantôt la couleur plus modeste de la topaze.
De temps en temps , d’habiles musiciens , placés dans les galeries du dôme , font retentir le temple des accents mélodieux d’une harmonie aussi simple que savante.
Alors les têtes s’élèvent , l’attention est entraînée , et pendant ccs courts intervalles , toutes les conversations sont suspendues; mais elles recommencent bientôt avec plus de charme ; il semble que ce nouveau présent des dieux ait donné à l’imagination plus de fraîcheur, et à tous les cœurs plus d’abandon.
Lorsque le plaisir de la table a rempli le temps qui lui est assigné , le collège des prêtres s’avance sur le bord de l’enceinte; ils viennent prendre part au banquet, se mêler avec les convives, et boire avec eux le moka que le législateur de l’Orient permet à ses disciples. l a liqueur embaumée fume dans des vases rehaussés d’or; et les belles acolytes du sanctuaire parcourent l’assemblée pour distribuer le sucre qui en adoucit l’amertume. Elles sont charmantes, et cependant telle est l’influence de l’air qu’on respire dans le temple de Gastéréa, qu’aucun cœur de femme ne s’ouvre à la jalousie.
Enfin le doyen des prêtres entonne l’hymne de reconnaissance ; toutes les voix s’y joignent ; les instruments s’y confondent : cet hommage des cœurs s’élève vers le ciel , et le service est fini.
Alors seulement commence le banquet populaire, car il n’est point de véritables fêtes quand le peuple ne jouit pas.
Des tables dont l’œil n’aperçoit pas la fin sont dressées dans toutes les rues , sur toutes les places , au-devant de tous les palais. On s’assied où l’on se trouve; le hasard rapproche les rangs, les âges, les quartiers ; toutes les mains se rencontrent et se serrent avec cordialité ; on 11e voit que des visages contents.
Quoique la grande ville ne soit alors qu’un immense réfectoire , la générosité des particuliers assure l’abondance , tandis qu’un gouvernement paternel veille avec sollicitude pour le maintien de l’ordre, et pour que les dernières limites de la sobriété 11e soient pas outrepassées.
Bientôt une musique vive et animée se fait entendre ; elle annonce la danse , cet exercice aimé de la jeunesse.
Des salles immenses, des estrades élastiques qui ont été préparées , et des rafraîchissements de toute espèce, ne manqueront pas.
On y court en foule, les uns pour agir, les autres pour encourager