LE TISSERAND
En 1794 , nous étions en Suisse, M. Rostaing1 et moi, montrant un visage serein à la fortune contraire , et gardant notre amour à la patrie qui nous persécutait.
Nous vînmes à Mondon , où j’avais des parents , et fûmes reçus par la famille Trolliet avec une bienveillance dont j’ai gardé chèrement le souvenir.
Cette famille , une des plus anciennes du pays , est maintenant éteinte , le dernier bailli n’ayant laissé qu’une fille , qui elle-même n’a point eu d’enfant mâle.
On me montra en cette ville un jeune officier français qui y exerçait la profession de tisserand ; et voici comment il en était venu là.
Ce jeune homme, d’une très-bonne famille, traversant Mondon pour se rendre à l’armée de Condé, se trouva à table à côté d’un vieillard porteur d’une de ces figures à la fois graves et animées, telle que les peintres la donnent aux compagnons de Guillaume Tell.
Au dessert, on causa : l’officier ne dissimula pas sa position, et reçut diverses marques d’intérêt de la part de son voisin. Celui-ci le plaignait d’être obligé de renoncer si jeune à tout ce qu’il devait aimer, et lui fit remarquer la justesse de la maxime de Rousseau , qui voudrait que chaque homme sût un métier pour s’en aider dans l’adversité et se nourrir partout. Quant à lui , il déclara qu’il était tisserand, veuf sans enfants , et qu’il était content de son sort.
La conversation en resta là ; le lendemain l’officier partit , et peu de temps après se trouva installé dans les rangs de l’armée de Condé. Mais à tout ce qui se passait , tant au dedans qu’au dehors de cette
1 M. le baron Rostaing, mon parent et mon ami, aujourd’hui intendant militaire à Lyon. C’est un administrateur de première force. Il a dans ses cartons un système de comptabilité militaire tellement clair, qu’il faudra bien qu’on y vienne.