INDUSTRIE GASTRONOMIQUE
D’Albignac y consentit après quelque hésitation , demanda tout ce qu’il crut nécessaire pour faire le chef-d’œuvre attendu , y mit tous ses soins , et eut le bonheur de réussir.
Pendant qu’il étudiait ses doses, il répondait avec franchise aux questions qu’on lui faisait sur sa situation actuelle ; il dit qu’il était émigré, et avoua , non sans rougir un peu , qu’il recevait les secours du gouvernement anglais, circonstance qui autorisa sans doute un des jeunes gens à lui glisser dans la main un billet de cinq livres sterling, qu’il accepta après une molle résistance.
Il avait donné son adresse; et, à quelque temps de là, il ne fut que médiocrement surpris de recevoir une lettre par laquelle on le priait, dans les termes les plus honnêtes , de venir accommoder une salade dans un des plus beaux hôtels de Grosvenor-Square.
D’Albignac , commençant à prévoir quelque avantage durable , ne balança pas un instant, et arriva ponctuellement, après s’être muni de quelques assaisonnements nouveaux qu’il jugea convenables pour donner à son ouvrage un plus haut degré de perfection.
Il avait eu le temps de songer à la besogne qu’il avait à faire; il eut donc le bonheur de réussir encore , et reçut , pour cette fois, une gratification telle qu’il n’eût pas pu la refuser sans se nuire.
Les premiers jeunes gens pour qui il avait opéré avaient, comme on peut le présumer, vanté jusqu’à l’exagération le mérite de la salade qu’il avait assaisonnée pour eux. La seconde compagnie fil encore plus de bruit, de sorte que la réputation de d’Albignac s’étendit promptement : on le désigna sous la qualification de fashionable salat-maker ; et, dans ce pays avide de nouveautés, tout ce qu’il y avait de plus élégant dans la capitale des trois royaumes se mourait pour une salade de la façon du gentleman français : I die for il , c’est l’expression consacrée.
Désir de nonne est un feu qui dévore,
Désir à' Anglaise est cent fois pire encore.
D’Albignac profila en homme d’esprit de l’engouement dont il était l’objet; bientôt il eut un carrik pour se transporter plus vite dans les divers endroits où il était appelé, et un domestique portant, dans un nécessaire d’acajou , tous les ingrédients dont il avait enrichi son répertoire, tels que des vinaigres à différents parfums, des huiles avec ou sans goût de fruit, du soy, du caviar, des truffes, des anchois, du calchup , du jus de viandes , et même des jaunes d’œufs , qui sont le caractère distinctif de la mayonnaise.
Plus tard il fit fabriquer des nécessaires pareils, qu’il garnit complé tement et qu’il vendit par centaines.
Enfin, en suivant avec exactitude et sagesse sa ligne d’opération, il
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vint à bout de réaliser une fortune de plus de 80,000 fr. , qu’il transporta en France quand les temps furent devenus meilleurs.
Rentré dans sa patrie , il ne s’amusa point à briller sur le pavé de Paris; mais s’occupa de son avenir. Il plaça 60,000 fr. dans les fonds publics , qui pour lors étaient à cinquante pour cent , et acheta pour 20,000 fr. une petite gentilhommière située en Limousin, où probablement il vit encore , content et heureux , puisqu’il sait borner ses désirs.
AUTRES SOUVENIRS D’ÉJUIGRATION.