LES BERNARDINS
» bien aimable si vous veniez avec vos amis nous faire un peu de mu- » sique le jour de Saint-Bernard ; le saint en serait plus compléte- » ment glorifié ; nos voisins en seraient réjouis , et vous auriez l’hon- » neur d’être les premiers Orphées qui auraient pénétré dans ces ré- » gions élevées. »
Je ne me fis pas répéter une demande qui promettait une partie agréable ; je promis d’un signe de tête , et le salon en fut ébranlé.
Annuit, et totum nutu tremefecit olympum.
Toutes précautions étaient prises d’avance ; et nous partions de bonne heure, parce que nous avions quatre lieues à faire par des chemins capables d’effrayer même les voyageurs audacieux qui ont bravé les hauteurs de la puissante butte Montmartre.
Le monastère était bâti dans une vallée fermée à l’ouest par le sommet de la montagne , et à l’est par un coteau moins élevé.
Le pic de l’ouest était couronné par une forêt de sapins où un seul coup de vent en renversa un jour trente-sept mille 4. Le fond de la vallée était occupé par une vaste prairie où des buissons de hêtres formaient divers compartiments irréguliers , modèles immenses de ces petits jardins anglais que nous aimons tant.
Nous arrivâmes à la pointe du jour ; et nous fûmes reçus par le père cellerier, dont le visage était quadrangulaire et le nez en obélisque.
« Messieurs , dit le bon père , soyez les bienvenus : notre révérend » abbé sera bien content quand il saura que vous êtes arrivés ; il est » encore dans son lit, car hier il était bien fatigué ; mais vous allez » venir avec moi , et vous verrez si nous vous attendions. »
Il dit , se mit en marche , et nous le suivîmes , supposant avec raison qu’il nous conduisait vers le réfectoire.
Là tous nos sens furent envahis par l’apparition du déjeuner le plus séduisant, d’un déjeuner vraiment classique.
Au milieu d’une table spacieuse , s’élevait un pâté grand comme une église; il était flanqué au nord par un quartier de veau froid , au sud par un jambon énorme , à l’est par une pelote de beurre monumentale , et à l’ouest par un boisseau d’artichauts à la poivrade.
On y voyait encore diverses espèces de fruits , des assiettes, des serviettes , des couteaux, et de l’argenterie dans des corbeilles; et au bout de la table, des frères lais et des domestiques prêts à servir, quoique étonnés de se voir levés si matin.
En un coin du réfectoire , on voyait une pile de plus de cent bou-
1 La maîtrise des eaux et forêts les compta, les vendit; le commerce en pro.fita, les moines en profitèrent, de grands capitaux furent mis en circulation; et personne ne se plaignit de l’ouragan.
VARIETES
teilles , continuellement arrosée par une fontaine naturelle , qui s’échappait en murmurant Evohe Bacche ; et si l’arome du moka ne chatouillait pas nos narines, c’est que dans ces temps héroïques on ne prenait pas encore de café si matin.
Le révérend cellerier jouit quelque temps de notre étonnement ; après quoi il nous adressa l’allocution suivante , que , dans notre sagesse, nous jugeâmes avoir été préparée :
« Messieurs , dit-il , je voudrais pouvoir vous tenir compagnie ; » mais je n’ai pas encore dit ma messe , et c’est aujourd’hui jour » de grand office. Je devrais vous inviter à manger; mais votre âge, » le voyage et l’air vif de nos montagnes doivent m’en dispenser. Ac- » ceptez avec plaisir ce que nous vous offrons de bon cœur ; je vous » quitte et vais chanter matines. »
A ces mots, il disparut.
Ce fut alors le moment d’agir ; et nous attaquâmes avec l’énergie que supposaient en effet les trois circonstances aggravantes si bien indiquées par le cellerier. Mais que pouvaient de faibles enfants d’Adam contre un repas qui paraissait préparé pour les habitants de Sirius ! Nos efforts furent impuissants; quoique ultra-repus, nous n’avions laissé de notre passage que des traces imperceptibles.
Ainsi bien munis jusqu’au dîner, on se dispersa; et j’allai me tapir dans un bon lit , où je dormis en attendant la messe , semblable au héros de Rocroy et à d’autres encore , qui ont dormi jusqu’au moment de commencer la bataille.
Je fus réveillé par un robuste frère , qui faillit m’arracher le bras , et je courus à l’église , où je trouvai tout le monde à son poste.
Nous exécutâmes une symphonie à l’offertoire ; on chanta un motet à l’élévation , et on finit par un quatuor d’instruments à vent. Et malgré les mauvaises plaisanteries contre la musique d’amateurs , le respect que je dois à la vérité m’oblige d’assurer que nous nous en tirâmes fort bien.
Je remarque à cette occasion que tous ceux qui ne sont jamais contents de rien sont presque toujours des ignorants qui ne tranchent hardiment que parce qu’ils espèrent que leur audace pourra leur faire supposer des connaissances qu’ils n’ont pas eu le courage d’acquérir.
Nous reçûmes avec bénignité les éloges qu’on ne manqua pas de nous prodiguer en cette occasion ; et après avoir reçu les remercîments de l’abbé, nous allâmes nous mettre à table.
Le dîner fut servi dans le goût du quinzième siècle ; peu d’entremets, peu de superfluités; mais un excellent choix de viandes , des ragoûts simples , substantiels , une bonne cuisine , une cuisson parfaite, et surtout des légumes d’une saveur inconnue dans les marais, empêchaient de désirer ce qu’on ne voyait pas.