‹ Les clercs du palaisChapitre 18 sur 40 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Société des Enfants-Sans-Souci. — Les saturnales françaises.— Le Fou et le Sot. — Leurs fêtes. — Leurs devises. — Le Prince des sots et Mère sotte. — Enfants-Sans-Souci, poètes et acteurs. — Villon. — Clément Marot. — Jean de Serre. — Le comte de Salles. — Gringore, Mère sotte. — Jean du Pont-Alais. — Les clercs du Palais cessent leurs représentations. — Les Enfants-Sans-Souci se séparent d'eux et les continuent.

U point où nous sommes arrivé de nos recherches , il devient nécessaire , pour les compléter, de nous livrer à une étude spéciale de la société des Enfants- Sans- Souci et de démontrer quels furent son origine, son personnel et son but.

Presque tous les écrivains qui se sont occupés d'elle, et le nombre n'en est pas grand, ont reproduit à peu près textuellement les quelques pages que lui avaient consacrées les frères Parfaict dans leur histoire du théâtre français (i).

On a répété après eux que vers l'époque ou Charles VI

(i) Histoire du théâtre français , t. n, p. 198 et suiv.

accordait aux Confrères de la Passion des lettres patentes autorisant l'établissement de leur société, c'est-à-dire vers 1402, les Enfants-Sans-Souci obtenaient de ce prince des lettres semblables leur permettant de donner publiquement des représentations théâtrales d'un caractère moins sérieux ; que cette société, composée de jeunes gens de famille joignant à beaucoup d'instruction un grand amour des plaisirs, créa un genre nouveau, spirituel, badin et moral, en même temps fondé sur les défauts du genre humain; qu'elle lui donna le nom de sottises et que l'un d'eux, leur chef, prit la qualité de Prince des sots. Nous n'avons aucune peine à admettre que la société dite des Enfants-Sans-Souci se soit formée en 1402, et qu'elle ait obtenu de Charles VI des lettres patentes , comme en obtinrent les Confrères de la Passion. C'est fort possible et nous voulons le croire , quoique nous ayons vainement cherché cette autorisation royale. Mais qu'on soutienne que, de cette association, de cette réunion de jeunes gens spirituels, soit sorti un nouveau genre de drame, c'est ce que nous nions d'une manière absolue : autant vaudrait dire que les mystères datent de l'établissement de la confrérie de la Passion et les farces de celle des clercs de la Bazoche. Il faut remonter bien plus haut pour trouver les premières apparitions des scènes comiques appelées farces et sotties. Cherchons donc si , antérieurement à 1402, l'histoire ne nous montre point de traces , ne nous donne aucun de ces indices précurseurs qui expliquent les événements qui les suivent, et si la création de la société des Enfants-Sans-Souci ne puise pas dans des coutumes plus anciennes sa raison d'être et les germes rudimentaires de son origine,

Si, dans le cours de notre démonstration et pour chercher nos preuves, nous sommes obligé d'évoquer des souvenirs que l'Église et les mœurs actuelles réprouvent, nous le ferons avec la plus grande réserve, notre intention n'étant point d'attaquer les dogmes de notre religion ni les cérémonies du culte. Si donc nous rappelons un passé plein de dépravation et d'immoralité, nous n'oublierons pas que le clergé de France, les papes et les conciles lancèrent à plusieurs reprises les foudres de l'Église contre les orgies sacrilèges dont nous allons parler.

La fête des Fous , car c'est là notre point de départ , fut une des formes des saturnales françaises. Dans notre pays, comme à Rome, les jours de la fête de Saturne étaient des jours de licence et de liberté qui se célébraient pendant le mois de décembre , ce qui les fit appeler fêtes de la lioerté de décembre.

Age liber tate decembri

Quand o ita majores voluerunt , utere, narra, dit le poëte Horace à Dave , son esclave, dans la satire des saturnales.

Pendant ces fêtes, les esclaves prenaient la place de leurs maîtres, et avaient la liberté de tout leur dire, même de les railler. Lucien va plus loin dans ses explications sur ces fêtes ; il nous apprend qu'elles duraient huit jours pendant lesquels il n'était pas permis de vaquer à aucune affaire, mais seulement de boire, chanter, jouer, faire des rois imaginaires , etc.

Le christianisme subit le sort commun à toutes les religions nouvelles. Il ne s'implanta dans les Gaules que lentement et progressivement. Il est certain que, dans les cinq ou six premiers siècles de notre ère, les néophytes ne

se dépouillèrent pas subitement de leurs mœurs, de leurs usages et de leurs coutumes ; ils ne purent se résoudre à renoncer entièrement aux fêtes extravagantes qu'ils célébraient depuis leur enfance. Les soldats de Clovis , qui reçurent le baptême avec lui, furent-ils, le jour même de leur conversion , des chrétiens bien fervents ? Passant , dans l'âge de la virilité , aux sévères pratiques de notre religion, ils ne durent pas renoncer sans retour aux coutumes païennes qui flattaient leurs passions. L'austérité du chritianisme convenait peu à la brutalité des instincts d'un peuple à demi barbare, au sensualisme, au matérialisme divinisés, au milieu desquels il avait vécu. La transition était trop brusque pour être radicale et complète. Les saturnales survécurent malgré les conciles , malgré les papes et les évêques , qui firent les plus grands efforts pour les abolir, malgré les prières publiques, les processions et les jeûnes qui furent ordonnés.

Les premiers chrétiens approprièrent les anciennes coutumes à leur nouveau culte. On les toléra , car on ne pouvait les extirper d'une manière absolue; il s'opéra un mélange pagano-chrétien, et, sous le nom de fête des Fous, fête de l'Ane, fête des Innocents, les saturnales s'introduisirent dans le clergé, dans les abbayes et les couvents , et s'y perpétuèrent d'une manière continue jusqu'au XVIe siècle.

Les membres du clergé qui célébraient ces fêtes, tenaient encore, au XVe siècle, un langage que Ton croirait emprunté à Horace ou à Lucien.

« Nos prédécesseurs, disaient-ils, qui étaient de grands personnages, ont permis ces fêtes... Nous ne faisons pas toutes ces choses sérieusement, mais par jeu pour nous

divertir selon l'ancienne coutume , afin que la folie qui nous est naturelle s'écoule une fois par an. Les tonneaux de vin éclateraient si on ne leur donnait pas de l'air quelquefois ; nous sommes de vieux vases que le vin de la sagesse ferait rompre, si nous le laissions cuver par une dévotion continuelle au service divin.. C'est pour cela que nous consacrons quelques jours aux jeux et aux bouffonneries.... » (i).

La fête des saturnales, dans notre pays, devait donc être célébrée pour que la dose de folie contenue dans le corps humain pût, pendant un certain temps, et à des époques périodiques, s'évaporer, se dissiper par la pratique de toutes les extravagances, et afin qu'on pût retourner avec plus de ferveur au culte de la religion ; c'est pour cela que les saturnales s'appelèrent la fête des Fous.

En effet, cette fête des Fous donnait au monde chrétien le scandale de la plus outrageante et de la plus abjecte des parodies : parodie des cérémonies du culte , parodie des plus saints offices sans exception , parodie de la papauté et de son pouvoir, parodie de l'épiscopat dans son autorité, parodie du costume religieux, parodie des sacrements, parodie de la chaire ; impudeur , intempérance , dépravation étalées avec cynisme, mépris en un mot de toute morale, tel est le programme habituel de ces fêtes.

La fête des Fous prenait mille formes et était désignée de plusieurs manières. Le mot fou est pris ici par opposi-

(i) Décret de la Faculté de théologie de Paris, rendu, en 1444, pour l'abolition de la superstitieuse et scandaleuse coutume appelée la fête des Fous. Voir Savaron, Traité contre les Masques, 3e édit. 161 1; Œuvres de Pierre de Blois, 1667; et le tome xxiv de la Bibliothèque des Pères.

tion au mot sage. C'est dans ce sens qu'il faut traduire les mots stultus , follus , fatuns , sottus, insulsus. Aussi verrons-nous plus tard les auteurs employer indistinctement ces mots festum stultorum , festum follorum, festiimfatuorum, pour exprimer la même idée et désigner la même fête.

La fête des Innocents, la fête de l'Ane, la fête des sousdiacres, celle de l'abbaye de Maugouvert, ne sont que des formes multiples de la même pratique. Le fou n'est point ici Yinsanus et le démens, l'être humain privé de raison, l'idiot ou l'imbécile; c'est l'homme dans la plénitude de ses facultés mentales, qui sort volontairement et accidentellement des bornes de la sagesse et de la vertu pour se livrer à des extravagances ; c'est encore, sous l'emblème des innocents, lepuerrobustus, l'homme fait, qui n'a de la virilité que la force physique et les passions , mais qui n'est qu'un enfant au point de vue intellectuel, qui fait des folies d'une manière inconsciente, et qui n'a pas la responsabilité de ses actes au point de vue religieux. Sous l'emblème de l'âne, le plus grossier et le moins intelligent des animaux , c'est la fête de la multitude ignorante , brutale et inculte , festum asinorum. Enfin , les suppôts de l'abbaye de Maugouvert se livrent à la parodie d'une bonne administration , d'une sage direction de l'homme dans ses intérêts privés.

Dans beaucoup de cathédrales on élisait un pape des F ous, papa fatuorum, follorum, un abbé des Fous, abbas stultorum. Beleth (i) nous apprend que cette fête était

(i) Beleth, Belethus, écrivain ecclésiastique qui vivait sur la fin du XIIe siècle.

désignée dans le livre des offices divins par ces mots /est um fatuorum. L'office de l'Ane, célébré à Sens , portait l'indication suivante sur le manuscrit qui le contenait: officium stult or um, sive fatuorum', c'est le même nom que lui donne le chancelier Gerson dans la première des cinq conclusions (t) qu'il écrivit contre cette abominable coutume. Ludi stultorum , dit-il, en parlant des représentations théâtrales des Fous. Le concile de Paris l'appelle festum follorum.

La lettre circulaire que l'Université de Paris écrivait aux prélats et aux églises de France, en 1444, résume tous les scandales , tous les sacrilèges qui se commettaient dans les églises ces jours-là, depuis plus de cinq siècles. Elle constate que les ecclésiastiques y paraissaient avec des masques à barbe, des barboires, barbatorias , ou en habits de femme , ou vêtus comme les Fous se livrant à des pantomimes; qu'ils élisaient un évêque ou un archevêque qu'ils revêtaient d'habits pontificaux, et qu'ils lui faisaient donner la bénédiction ; qu'ils célébraient l'office en habits séculiers; qu'ils dansaient dans le chœur et y chantaient des chansons obscènes ; qu'ils y mangeaient et jouaient aux dés; qu'ils y faisaient des encensements avec de la fumée de vieux souliers qu'ils brûlaient; qu'ils y dansaient, et qu'ensuite ils se promenaient dans les villes, sur les théâtres et dans des chariots , et qu'enfin, pour faire rire le peuple, ils prenaient des postures indécentes et proféraient des paroles bouffonnes et impies.

Nous ne pousserions pas plus loin les recherches et nous ne fouillerions pas davantage dans ce passé , si nous

(1) Gerson, pars quarta operum, n° 10.

n'avions qu'à signaler des pratiques scandaleuses. Mais comme nous voulons prouver :

Que le Prince des Sots, chef des Enfants-Sans-Souci, fut le continuateur du Pape des Fous;

Que les sotties et les farces faisaient, dès le XIIe siècle, partie des réjouissances de ces sociétés joyeuses ;

Qu'elles envahirent , dans les églises et les couvents , le drame religieux auquel elles firent une concurrence couronnée de succès ,

On nous pardonnera l'exposé auquel nous venons de nous livrer, et on nous permettra de poursuivre notre démonstration.

Les mystères, comme drame religieux, furent une invention du catholicisme et servirent , à leur début , les intérêts de l'Eglise sous plusieurs rapports. On ne pouvait entièrement priver les populations de spectacles; elles n'avaient plus, comme sous la domination romaine, les combats de gladiateurs dans les arènes; les cérémonies païennes et les spectacles étaient proscrits. Il fallait les remplacer, et les drames religieux, réputés choses saintes, tout en captivant l'attention de la foule, lui enseignaient' l'histoire de cette religion, son passé, son origine et ses dogmes les plus mystérieux.

Le drame religieux commença à être joué dans les églises vers le IXe siècle, dit-on; mais la fête desFous,qui était un souvenir des saturnales, des lupercales, des fêtes de la liberté de décembre, s'était maintenue sous des formes multiples au milieu de cette société récemment convertie : ces fêtes se célébraient tous les ans.

Si, comme nous l'avons énoncé , la fête des Fous fut la parodie de l'ordre civil, moral et religieux; si elle fut le

contrepied de tout ce qui était sage et sensé; si, dans ces jours de liberté absolue , de licence et d'orgie , les extravagances furent poussées jusqu'au sacrilège; si on dansa dans les églises; si le Pape des Fous put y donner impunément une bénédiction impie, il est impossible que la parodie ne se soit pas attaquée au drame religieux lui-même, joué dans les lieux saints. La tentation a dû être forte, et la pensée a dû en venir à ces grossiers dramaturges ; le cadre était tout fait; il ne fallait pas un grand effort d'imagination pour composer la pièce. Si cela eut lieu, il en est résulté un drame profane, une moquerie, une satire, une farce, une sottie, quelque chose de ce genre, quelque chose de très-naïf au début, où l'invention est absente comme l'observation, où il ne reste que le travestissement.

C'est précisément ce qui arriva, nous allons le prouver.

La fête des Fous ne se célébrait pas seulement dans les cathédrales; elle avait forcé les portes des couvents, abbayes et monastères.

Grégoire de Tours nous apprend qu'une abbesse de Poitiers fut accusée de donner des représentations de spectacles dans son couvent.

Barbatorias eo quod celebraverit. Il s'agissait d'un spectacle donné avec des barboires ou masques barbus dont on se servait pour se déguiser sur la scène : la réminiscence païenne est ici flagrante.

Une ordonnance de 789 défendit aux ecclésiastiques d'avoir des joueurs de farces pour leur amusement particulier (1).

(1) Ut episcopi, abbates et abatissœ cuptas canum non habeant, nec falcones, nec joculatores. Heineccius , p. 576,

Ces défenses ne s'adressaient pas seulement au clergé de France, mais encore le haut clergé multiplia dans toute la chrétienté les tentatives pour réprimer les désordres. Au XIe siècle, le comte Héribert IV fit les plus pressantes invitations pour abolir la fête des Fous dans le Vermandois. Aux XIIe et XI IIe siècles, Eudes de Sully et Pierre Cambius s'opposèrent sous peine d'excommunication à la célébration de la fête des Fous dans la cathédrale de Paris.

L'archevêque Odon faisant, au XIIIe siècle, dans le diocèse de Rouen, la visite des communautés religieuses, constata que les nonnes se livraient aux plaisirs indécents de cette fête et qu'elles se permettaient les chants graveleux et les farces (2). Cantibus utebantur , utpotefarsis.

Ce même prélat constata encore dans son procès-verbal de 12 56 que les religieuses de l'abbaye de la Trinité, le jour de la fête des Innocents, chantaient leurs leçons avec des farces :

Cantant lectiones suas curnfarsis.

L'ordinaire de la cathédrale d'Amiens, de 1291, rapporte que les sous-diacres célébraient la fête des Fous et qu'ils chantaient un Kyrie et un Gloria , curnfarsis.

Les registres de la cathédrale de Laon mentionnent que les enfants de chœur, en 1287, faisaient dans la ville une cavalcade dont le chapitre payait les frais ; qu'ils élisaient un évêque avec les écoliers et que tous ensemble, le 1e1' décembre, ils jouaient une farce pendant la messe. Cet usage dura jusqu'en 1546.

A Amiens, pendant la procession du Saint-Sacrement, des farceurs , payés par le chapitre, amusaient le public;

(2) DuCange. Glossarium, verbis :fe$tum Magdalenx et kalendœ.

ce fait est constaté dans un compte -rendu de i322.

A Cahors , il fut nécessaire d'interdire aux membres du clergé de jouer des rôles de farceurs et de bouffons sous peine de suspension (i).

A Besançon, les cathédrales élisaient respectivement leurs rois des Fous et les promenaient dans la ville à cheval. Le clergé les accompagnait en habits grotesques, débitant des bouffonneries au public pour le divertir; et lorsque les calvacades des différentes églises se rencontraient, elles s'invectivaient et souvent en venaient aux mains. Ceci se passait sur la fin du XIVe siècle.

L'excommunication avait été fulminée plusieurs fois par les papes, mais le mal persistait. Les églises de Châlons et de Langres firent des défenses semblables, rien ne pouvait arrêter cette coutume impie ; enfin , le concile de Bâle, de 1435, rendit sur la fête des Fous un décret mémorable qui rappelaitles défenses d'Innocent III; il a pour titre : De spectaculis in ecclesia nonfaciendis.

Ce décret fut adopté en 1438 par Charles VII ; la pragmatique sanction de ce prince en constate l'acceptation pure et simple (2).

Il est inutile de faire remarquer que , dans ce décret comme dans la bulle d'Innocent III, il ne s'agit pas de spectacles pieux; seulement la défense est générale. Les mystères n'étaient plus ce qu'ils étaient autrefois, les farces les avaient envahis.

Aux XIIe et XIIIe siècles, la farce, désignée par les mots farsa ,farcia , farcita que la basse latinité nous a

(1) Item prœcipimus quôd clerici non sint joculatores goliardi, seu Inifones... Martenne, Anecdotes, t. iv, col. 727.

(2) Recueil du Louvre, t. xm, pages 267 et suiv.

conservés,était un divertissement de la fête des Fous et qui consistait à mêler aux psaumes latins des mots burlesques, inintelligibles et à double sens. On chantait des hymnes cwn far sis; on appliqua plus tard ces mots de farcia , farcita aux pièces graves et religieuses qui se trouvaient farcies , entremêlées de phrases en langage vulgaire, de scènes comiques, satiriques ou obscènes, qui en altéraient profondément le caractère.

Le concile de Bâle chassait du temple toutes sortes de représentations, parce qu'elles étaient toutes pernicieuses et donnaient lieu aux scandales les plus déplorables.

Faut-il préciser davantage ? ce sera facile. Les lettres royaux de Charles VII nous disent quel était ce genre de spectacles ; c'étaient :

« Grands excès, moqueries, spectacles, déguisements, farces, rigmeries et autres folies par irrévérence et dérision de Dieu. »

A Reims, au dire de Dom Marlot, on porta si loin cette fureur, que les ecclésiastiques faisaient tous les ans élever un théâtre sous le porche de l'église pour y élire un évêque des Fous; on lui donnait là un festin ridicule et on l'accompagnait à grand bruit dans les rues de la ville, A Dijon, on jouait sur un théâtre, élevé à la porte de l'église de Saint - Etienne , une farce , et on débitait plusieurs sotties le jour de la fête des Fous.

A Troyes, la parodie prend un caractère encore plus révoltant, elle est immonde; c'est l'évêque Jean Léguisé (Joannes Acutus) qui nous transmet ces détails incroyables dans une lettre à l'archevêque de Sens : ceci se passe au XVe siècle.

« Le dimanche avant noel aucuns des dits fols firent un jeu de personnages qu'ils appellent le Jeu du sacre de

leur arcevesque au plus commun et plus public lieu de la

ville , et illec à la fin du dit jeu , d'une vile et orde matière

fut fait le dit sacre, en soy moquant et en très grant

vitupère du saint mystère de consécration pontificale. »

La lettre de Léguisé provoqua les statuts que Louis, archevêque de Sens, publia en 1445 et dans lesquels on voit que les folies et les turpitudes reprochées au bas clergé avaient atteint les dernières limites de l'abjection; à ce point que, dans ces jours d'orgies, on promenait dans les villes et sur les théâtres des hommes entièrement nus.

Il en était à peu près partout de même ; les mascarades, les danses, les farces, les sotties, les chansons impies, le tout exécuté, débité, chanté sur des théâtres, tels étaient les divertissements grossiers de la fête des Fous; et les statuts manuscrits de l'église de Toul nous apprennent que le clergé de cette ville au XVe siècle avait en quelque sorte tenu à honneur de se livrer à toutes ces odieuses pratiques, sans exception; car il représentait des moralités et des simulacres de miracles avec des farces et jeux semblables, faisait des calvacades , la face masquée et avec les habits les plus grotesques.

On le voit, la farce et la sottie ne sont au début que des invectives, des moqueries, des mots graveleux intercalés dans les offices; c'est leur première manière d'être. La parodie vient ensuite leur imprimer une direction nouvelle, elle s'introduit dans le drame religieux et c'est là ce qui nous explique les passages obscènes ou cyniques que l'on rencontre fréquemment dans les mystères , et qui nous étonnent.

Mais elles ne devaient pas s'en tenir à la parodie d'une manière définitive; elles avaient à subir de nouvelles transformations.

La farce et la sottie se perfectionnèrent en quittant l'église et le couvent, et elles durent leur nouvelle métamorphose au contact des écoliers de l'Université et des clercs du Palais. Ces nouveaux interprètes exercèrent, par leur instruction, par leur malice, leur esprit, la plus heureuse influence sur le drame bourgeois de l'époque. Les écoliers de l'Université jouaient des pièces de théâtre qu'ils composaient pour leur propre amusement.

Les universitaires avaient aussi leur pape, qui était le chef de leurs plaisirs et de leurs associations dramatiques.

Dans les œuvres d'Hilaire, Hilarii versus et ludi, dont nous avons parlé au chapitre précédent, nous trouvons une espèce d'hymne latine, ou prose rimée, en l'honneur du Pape des écoliers, de Papa scholastico. Dans cette pièce, on ne peut plus curieuse, Hilaire engage les écoliers à faire des dons à leur chef électif et termine chaque strophe par le même vers en langue vulgaire.

Le passage suivant ferait croire que le Pape des écoliers avait beaucoup de rapport avec le Pape des Fous , s'il n'était pas le même, car la conduite de ces deux dignitaires paraît avoir le même caractère de relâchement :

Papa captus hune vel hanc decipit; Papa quid vult in lectum recipit ; Papa nullum vel nullam excipit ; Pape detur, nam Papa praecipit.

Tort à qui ne li dune.

Hilaire était un écolier de l'Université, disciple d'Abailard; il nous le dit lui-même dans son épître latine, en forme d'élégie, adressée au célèbre philosophe ,

au sujet de son refus de continuer ses leçons dans le lieu ordinaire , et de l'obligation qu'il imposait à tous ses disciples d'aller habiter le Quincey, pour les punir de certains désordres qui lui avaient été révélés par un serviteur. C'est lui qui composa les trois jeux dont nous avons parlé.

Les écoliers de l'Université et les clercs du Palais ne cherchent pas à imiter la comédie grecque et latine; ils s'inquiètent peu d'Aristophane , de Plaute et de Térence ; ils perfectionnent une comédie à part qui n'est pas encore celle de" Molière; ils n'ont pas la profonde observation du 'moraliste, mais ils ont de la malice, de la gaîté, de l'esprit, des saillies ; ils savent saisir les ridicules des personnages" impertinents ou grotesques; ils savent fort bien exprimer les sentiments et les goûts populaires , ils le font, en jetant à profusion dans leurs œuvres les épigrammes , les jeux de mots , les proverbes et les expressions usuelles de la langue du peuple.

« La farce, dit Sibillet (i), retient peu ou rien de la comédie latine; aussi, à vrai dire, ne serviraient rien les actes et scènes , car le vrai sujet de la farce ou sottie française sont badineries , nigauderies et toutes sotties émouvantes à ris et à plaisirs. »

Pelletier du Mans, dans son Art poétique, tient à peu de chose près le même langage que Sibillet.

Ce que dit Sibillet n'était déjà plus vrai de son temps et nous verrons les sotties et les farces s'attaquer avec fureur aux abus de l'époque , et critiquer, d'une manière

(i) Thomas Sibillet vivait sous François Ier, à l'époque où ces sortes de productions avaient le plus de faveur. Son Art poétique fut imprimé en 1548.

sanglante, la cour, la noblesse et le clergé, à l'époque où vivait cet auteur. Mais la farce et la sottie, sans être morales, — elles ne le furent jamais, — étaient encore dans la période de leur dernière transformation , lorsque la société des Enfants-Sans-Souci demanda à Charles VI l'autorisation de donner des spectacles publiquement et d'en faire, comme les Confrères de la Passion , une question d'argent, une spéculation ; car ce fut là le but principal que les uns et les autres voulaient atteindre.

La société des Enfants-Sans-Souci, à son origine, n'indique pas suffisamment, par son nom même, qu'elle veut continuer les divertissements des Fous et des Innocents, Le nom d'Enfants-Sans-Souci qu'elle prenait, était neuf; il aurait pu faire oublier les fêtes de la liberté de décembre, si celui de ses dignitaires principaux ne les eût rappelées.

Charles VI, prince pieux, dévoué aux intérêts de l'Eglise, exigea peut-être d'eux qu'ils ne parodiassent plus le pouvoir et l'autorité du pape, et qu'ils cessassent de désigner leur chef sous le nom de Pape des Fous. Les noms étaient beaucoup alors en cette matière; ils suffisaient à eux seuls pour expliquer le but d'une société. Le Roi des Ribauds, les Princes d'amour, le Roi des Ménestrels, les abbés de Malgouvert , ne furent jamais confondus avec les chefs d'une société ou d'une confrérie sérieuse. Quoi qu'il en soit, les membres de la nouvelle société s'appellent les Enfants-Sans-Souci, et, pour faire cesser toute équivoque, ils se hâtent de saluer leur chef électif d'un nom significatif. Le Prince des Sots, les marquis, comtes et barons de la sottise, remplacent le Pape des Fous et l'Évêque des Innocents.

La situation était dès lors très-nette et très-tranchée, au début du XVe siècle, et les deux sociétés dramatiques ne pouvaient plus être confondues. D'un côté, les Confrères de la Passion, bourgeois graves et pieux, sont les interprètes du drame hiératique; ils sont les représentants de l'Église et du catholicisme, et Charles VI les autorise à jouer les mystères dans un but de piété. Les Enfants-Sans-Souci, au contraire, sont les champions du paganisme et des saturnales. Pendant que la dévote confrérie fonde une chapelle et fait dire des messes auxquelles la société entière assiste, son prieur en tête, les Enfants-Sans-Souci agitent les grelots de Momus et nomment un chef qu'ils appellent le Prince des Sots, Rex stultorum , et, s'ils assistent aux offices, c'est à celui de la fête de l'Ane, car ils ornent le capuchon de leur prince des longues oreilles de ce stupide animal.

Si, comme nous venons de le dire, la désignation de la société était neuve, celle des dignitaires ne l'était pas. Dans plusieurs provinces où se célébraient les saturnales françaises, à défaut d'un Pape des Fous il y avait un Prince des Sots. Le Prince d'amour de Lille (i) était autrefois nommé le Prince des Sots; l'amour est souvent une folie, plus souvent encore une sottise.

On voit dans un compte de l'abbaye de Corbie, qu'en 141 o un abbé fit acheter six lots de vin pour le jour que onjist le prinche des sos. En 1450, les habitants de la ville d'Amiens décidèrent à l'occasion des succès remportés sur les Anglais, qu'on ferait le premier janvier la fête du Prince des Sots, comme on avait coutume de le faire,

(1) Traité de la chevalerie ancienne et moderne, par le P. Ménestrier.

et qu'il y aurait de grands divertissements. A Ham, il y eut longtemps une compagnie qu'on nommait les Sots de Ham. Le chef de cette compagnie s'appelait le Prince des Sots. Ses suppôts faisaient les cérémonies de la sottise, montés à rebours sur des ânes dont ils tenaient la queue en guise de bride.

Le Prince des Sots était donc déjà un dignitaire, comme dans les sociétés joyeuses de provinces, et dans beaucoup d'endroits il remplaçait le Pape des Fous et l'Évêque des Innocents.

Les sociétés joyeuses semblent avoir épuisé toute la nomenclature des noms donnés aux puissants de la terre et aux grands fonctionnaires pour désigner leurs chefs électifs.

Après le Pape des Écoliers et des Fous , vient l'Empereur de la Jeunesse, le Roi des Ribauds et des Ménestrels, le Roi de la Bazoche , le Prince d'amour et de la sottise , l'Évêque et l'Archevêque des Innocents, l'abbé de Malgouvert; puis c'est le prévôt, le doyen, le prieur; et toutes ces appellations se reproduisent mille fois et en tous lieux. Il en est une cependant que nous n'avons trouvé que bien plus rarement, c'est celle de Mère sotte.

Mère sotte , nom que porta Gringore, était-il le personnage chargé de la direction des spectacles et de l'organisation des divertissements de la société? Nous verrons bientôt si Mère sotte succéda au Prince des Sots, comme le Chancelier succéda au Roi de la Bazoche? Ces titres de pape, d'empereur, de roi, de prince, furent, à coup sûr, défendus ; on en avait assez de ces parodies plus ou moins réussies, et les sociétés joyeuses durent se contenter de noms moins retentissants et plus modestes, à Paris surtout où habitait le souverain.

La devise des Enfants-Sans-Souci fut celle des Sots et des Fous, celle qui était généralement acceptée et qui était commune à la plupart de ces sociétés joyeuses; devise malicieusement empruntée au langage du roi Salomon, et qui embrasse la société tout entière :

Stultorum numerus est infinitus.

Ils en avaient encore d'autres qui n'étaient pas moins remarquables par leur spirituelle précision et leur double sens :

Sapientes stulti aliquando, ou bien encore celle-ci :

Stultitiam simulare loco summa prudentia est.

(Le nombre des fous et des sots est infini; —quelquefois les sages sont fous , et les fous sont sages; — simuler la sottise est faire acte de prudence).

Ce sont là autant de vérités passées en proverbe.

Les mots follus, fatuus, stultus et sottus, que nous donne la basse latinité, désignent bien le fou et le sot indistinctement ; mais comme la folie se manifeste de diverses manières, ces mots ont tous des sens différents s'appliquant, non à la démence et à l'idiotisme , mais aux travers d'esprit et aux actes contraires à la sagesse. Ainsi le follis ou le follus étant bien souvent pris dans le sens de vaniteux, d'orgueilleux, les mots follia, follitia , follentia, seront la folie de l'orgueil, de l'ostentation, de la vanité, de la prodigalité. Lefatuus étant le fou égoïste, infatué de sa personne et de ses avantages physiques, ses folies, ses extravagances seront exprimées par les mots fatuitas , fatuitates. Les femmes folles de leur corps, spéculant sur leur beauté et se livrant à la prostitution, seront les mulieres fatuce. Le sottus sera

le naïf, le niais, l'innocent, le simple. Nos aïeux diront d'une fille qui s'est laissé tromper, qu'elle est simple et sottelette; ils appelleront Carolus soltus, Carolus simplex,le bon roi Charles le Simple, à cause de son ingénuité et de sa crédulité. Le stultus sera le sot en général , mais surtout le sot malin , qui ne fait des sottises que par tempérament, entraîné par l'ardeur de l'âge; le fou jeune et spirituel qui, sage quelquefois, saura par prudence simuler la folie et la sottise; et stultitia , d'où est peutêtre venu le mot sottie , sera le nom caractéristique de ses sottises , de ses actes déraisonnables, de ses extravagances, de ses moqueries, de ses invectives, de ses dérisions, derisiones , jocositates ; et c'est sous le capuchon à oreilles d'âne , avec le costume de fou , qu'il dira les plus sanglantes vérités , dans ses farces , sotties et sermons joyeux.

Notre sot n'aura également rien de commun avec les fous en titre d'office des rois de France , avec Triboulet et Caillette. Gringore, Mère sotte, leur contemporain, sera l'interprète d'un autre genre de folie. Tandis que les deux pauvres bouffons seront en quelque sorte contraints de mettre tous les jours au service de la Cour leur folie officielle, leurs bons mots, leurs épigrammes , et qu'ils seront comme les ménestrels et les jongleurs, attachés à la domesticité du château royal, le Prince des Sots sera, lui, un souverain indépendant , ne reconnaissant d'autre maître que le peuple de Paris, et ne consentant aie divertir qu'à ses heures et quand tel est son bon plaisir.

« La plaisanterie des Enfants-Sans-Soucis était neuve, disent les frères Parfaict; les moyens qu'on employa pour la faire connaître ne le furent pas moins. Nos

philosophes enjoués inventèrent , mirent au jour et représentèrent eux-mêmes sur les échafauds, en place publique, des pièces dramatiques qui portaient le nom de sottise, qui, en effet, peignaient celle de la plupart des hommes.» Nous n'avons qu'à répéter ce que nous avons dit au début de ce chapitre, pour faire ressortir toutes les erreurs contenues dans ces quelques mots. Non, il n'est pas vrai que les Enfants-Sans-Souci aient inventé un genre dramatique. Une société ne se forme que pour exploiter une chose connue et certaine; on ne s'associe pas pour inventer, on a un but déterminé, précis, et les Enfants-Sans-Souci voulant spéculer sur les spectacles, savaient parfaitement quel genre dramatique ils voulaient adopter ; ils savaient très-bien où serait le succès , où seraient les bénéfices. Les saturnales étaient une voie toute tracée, et ils étaient sûrs qu'avec les farces, les invectives , les parodies , les moqueries de la fête des Fous, ils exploiteraient un genre lucratif.

Mais, ce qu'il faut dire à leur avantage , c'est que , s'ils n'ont rien créé, s'ils n'ont rien inventé, ils ont singulièrement fait progresser l'art dramatique, et ils l'ont tellement perfectionné , qu'entre leurs mains les farces et les sotties ne ressemblaient en rien à ce qu'elles furent dès le début , lorsqu'elles se représentaient dans les couvents et sous le porche des cathédrales.

Dès sa création, la société des Enfants-Sans-Souci aurait attiré dans son sein un grand nombre de jeunes gens de famille, joignant à beaucoup d'instruction une soif immodérée des plaisirs. Telle est l'opinion des frères Parfaict; nous la partageons tout à fait, et nous pensons qu'elle se recruta parmi les écoliers de l'Université et les

clercs du Palais; personne mieux qu'eux ne pouvait remplir ces conditions. L'instruction ne leur manquait pas: c'étaient eux qui le plus souvent composaient les pièces de leur répertoire et qui les jouaient; ils avaient donc toute l'intelligence voulue. Quant à l'amour des plaisirs, nous n'avons pas besoin de dire que la jeunesse française n'a jamais brillé par sa continence et son austérité.

L'Enfant-Sans-Souci de 1402 , celui qui demanda à Charles VI l'autorisation de jouer des farces et sotties à convocation de peuple , et moyennant une rétribution exigée du spectateur, était absolument le même, un siècle plus tard, sous Louis XII et sous François Ier, et le portrait que Clément Marot nous en trace dans sa ballade de 1 5 12, est parfaitement exact aux deux époques.

Bon cœur, bon corps, bonne phyzionomie, Boire matin, fuir noise et tanson; Dessus le soir, pour l'amour de sa mie, Devant son huis la petite chanson .

Trancher du brave et du mauvais garçon; Aller de nuict, sans faire aucun outrage, Se retirer, voilà le tripotage.

Le lendemain recommencer la pressé...

Il est à présumer qu'un grand nombre de clercs de la Bazoche entrèrent dans cette société ; peut-être même à son début, ne se composa-t-elle que de jeunes gens pris dans son sein, et l'historien Miraulmont nous porterait à le croire.

Voici ce qu'il dit en parlant du roi de laBazoche.

« Le Prince des Sots est l'un de ses suppôts appelé an^ ciennement le prince des sault^, parce qu'il n'était permis à jongleurs, sauteurs, ni joueurs à jeu de hasard, hantant et fréquentant ordinairement les foires , de jouer , ni

faire jouer sans permission de ce prince. Lequel en cette qualité de suppôt et sujet de la Bazoche, a séance au parquet de la justice lorsqu'il s'y trouve. »

D'après Miraulmont, le Prince des Sots était un suppôt de la Bazoche ; nous le croyons comme lui, mais nous n'admettons pas la suprématie du Prince des Sots sur tous les bateleurs , jongleurs et danseurs fréquentant les foires et marchés ; nous n'adoptons pas non plus son étymologie. Le mot sot ne vient pas du latin saltare , danser, faire des sauts , et le conseiller Miraulmont en restera pour ses frais d'imagination.

Mais iUest difficile d'expliquer comment le Prince des Sots pouvait être suppôt du roi de la Bazoche, sans reconnaître qu'il tenait à la société des clercs par des liens plus étroits.

Voici à notre avis l'opinion la plus plausible.

Les clercs du Parlement et les écoliers de l'Université furent les premiers interprètes sérieux de l'art dramatique, avec les Confrères de la Passion. La société qu'ils formèrent au Palais, les constitua en corporation; il y avait là une agrégation de jeunes gens organisés suivant des statuts et des règlements. Les jours de fêtes, et à certains anniversaires, ils jouaient la comédie au palais de justice, sur la table de marbre ; leurs spectacles étaient gratuits , ils étaient donnés en l'honneur du Parlement, et pour le plaisir des magistrats et du barreau. Les conseillers subventionnaient ces représentations, et les jeunes clercs ne croyaient nullement déroger, soit en montant comme acteurs sur leur théâtre, soit en recevant des allocations de secours pour payer les frais de leurs fêtes , qui étaient en quelque sorte des fêtes publiques.

Mais quand il fut question de s'organiser en troupe dramatique, d'aller jouer aux Halles ou dans d'autres lieux publics, et d'exiger une rétribution des spectateurs, de faire une spéculation analogue à celle des Confrères de la Passion, leur fierté se révolta; ils se rappelèrent qu'ils appartenaient à la famille judiciaire, et que l'exercice des professions libérales était incompatible avec les opérations mercantiles. Ils changèrent de nom , ils quittèrent la toque et la robe, ils ne furent plus les clercs du Palais; ils s'appelèrent les Enfants-Sans-Souci, pour désigner spécialement le personnel dramatique de leur société. Leur chef ne fut ni le Roi de la Bazoche, ni le Chancelier ; ce fut le Prince des Sots et ses comtes et barons. Le Prince des Sots fut le Pape des Fous des clercs . ils l'élisaient tous les ans comme les enfants de chœur élisaient l'Évêque des Innocents, comme les écoliers des collèges et nations élisaient leur Pape, pour présider à leurs divertissements. On comprend, dès lors, comment la société des Enfants - Sans - Souci se composa en majeure partie de clercs. C'étaient eux qui composaient les pièces et les jouaient. La troupe était déjà depuis longtemps organisée et préparée à donner des spectacles, et à exploiter à prix d'argent un genre dramatique qu'ils connaissaient depuis longtemps et qu'ils avaient perfectionné.

Voilà comment nous comprenons la présence , dans cette société, des clercs, soit du Châtelet, soit du Parlement , dans quelles limites nous acceptons l'opinion de Miraulmont.

Du reste, sur ce point, les écrivains les plus sérieux sont très-affirmatifs ; Félibien, comme Miraulmont,

signale la dépendance du Prince des Sots envers les clercs du Palais.

« Le Prince des Sots ou de la sottise était de la dépendance du roi de la Bazoche, et cette liaison venait apparemment de la représentation des pièces de théâtre, anciennement appelées sotties, où le Prince des Sots ne manquait pas de faire figure parmi les bazochiens. »

D'après Villaret, il n'y aurait pas eu entre les deux sociétés des liens si étroits; tout se serait borné à un traité, à une transaction aux termes desquels les Enfants- Sans-Souci permirent aux acteurs de la Bazoche de jouer les sottises et farces, et reçurent en échange l'autorisation de jouer des moralités.

Le marquis de Paulmy et Contant d'Orville (i) partagent la manière de voir de Miraulmont et Félibien : d'après eux les clercs de procureurs du Parlement et de procureurs du Châtelet formèrent ensemble une troupe dont le chef s'appelait le Prince des Sots et ils jouèrent des farces auxquelles ils donnèrent les noms de sotties ou sottises.

On nous pardonnnera d'avoir insisté sur ces diverses citations ; elles sont un des éléments principaux à l'aide desquels on peut faire l'histoire de cette société célèbre. Nous n'avons pas, comme pour les clercs du Palais, l'autorité des arrêts du Parlement; il faut nous contenter de l'opinion des auteurs que nous venons de citer. Elle mérite d'être prise en considération. Miraulmont vivait dans la seconde moitié du seizième siècle; né en i55o, il avait dû assister dans sa jeunesse aux représen-

(i) Mélanges tirés d'une grande bibliothèque , t. III , p. 343.

tations des Enfants -Sans-Souci et des Clercs de la Bazoche; et quand il dit que le Prince des Sots siégeait de droit au parquet de la cour bazochiale , c'est qu'il en avait été témoin. Il était magistrat et conseiller au Parlement. N'oublions pas que la première édition de son ouvrage parut en 1584, et que si, à cette époque, les clercs du Palais avaient cessé leurs représentations depuis quelques années seulement , la société des Enfants-Sans- Souci n'en existait pas moins et avait quelque temps encore à vivre.

Est-il nécessaire encore de faire remarquer que Félibien écrivait à une époque où la Bazoche, comme société, était dans toute sa force au point de vue de sa juridiction, et que les anciennes traditions ne s'étaient pas effacées entièrement de l'esprit des membres de la famille judiciaire?

Plus de doute , les Enfants-Sans-Souci et les clercs formaient deux sociétés qui n'étaient distinctes qu'en apparence, qui n'avaient pas le même but, il est vrai, mais qui se recrutaient toutes les deux parmi les jeunes gens fréquentant le Palais.

Le bibliophile Jacob a donc pu dire avec raison : « Le Prince des Sots était le chef électif de la confrérie joyeuse de la Bazoche du Palais, et le maître des jeux de cette association dramatique (1). »

Mais quand il ajoute qu'on le nommait tous les ans à la fête de mai, nous sommes obligé de le croire sur parole, nous ignorons où il a puisé ce renseignement.

(t) Jacob, bibliophile. Œuvres complètes de Villon, Paris, Jannet , i853, page 121 , note 4.

Il faut cependant distinguer deux périodes dans les diverses phases et transformations que subirent ces sociétés. Tant que les clercs du Palais donnèrent des spectacles, et notamment depuis 1402, date de la formation de la société des Enfants-Sans-Souci , jusqu'au milieu du XVIe siècle et même jusqu'en i5y5 ou i58o, les liens les plus étroits unirent ces deux sociétés, mais ils se relâchèrent dès que les clercs durent cesser leurs spectacles. A partir de 1 548 , des difficultés sans nombre leur furent suscitées ; leur satire avait été trop violente. On ne leur permit même plus de jouer sur la Table de marbre pour le divertissement du corps judiciaire. La Bazoche avait abandonné ses jeux pour se livrer avec plus d'ardeur au travail; si elle n'avait plus la liberté de monter sur ses tréteaux, elle s'en vengeait la plume à la main, et elle composait des pièces qu'elle faisait représenter par d'autres acteurs que par ses sociétaires. Les Enfants-Sans-Souci ne se recrutaient plus au Palais et leur société n'était plus que nominalement la vassale de leur ancienne suzeraine.

Aussi Duverdier, qui vivait dans la seconde moitié du XVIe siècle, pouvait dire: « On ne saurait compter les farces qui ont été composées et imprimées , si grand en est le nombre, car, au temps passé, chacun se mêlait d'en faire et encore les histrions dits Enfants-Sans-Souci en jouent et en récitent. »

Les documents historiques dont nous venons de faire passer quelques extraits sous les yeux du lecteur, semblent nous démontrer à l'évidence les liens intimes qui unissaient les bazochiens et les Enfants-Sans-Souci. Nous allons en chercher les traces dans la vie et les

écrits des poètes du temps. Ce que nous savons sur les membres de ces deux sociétés, sur le personnel qui les composait, sur l'esprit qui les animait , sur leur intelligence , leur éducation , leurs plaisirs et leurs spectacles , nous permet de conjecturer qu'ils durent avoir des relations intimes avec les poètes les plus célèbres de l'époque; et quand nous aurons établi que Villon, Clément Marot et Gringore étaient en rapports suivis avec les clercs du Palais et les Enfants-Sans-Souci , nous aurons donné un argument de plus en faveur de notre thèse, à savoir que ces deux sociétés, distinctes en apparence, n'en formaient qu'une.

Commençons par Villon.

Étant donné le portrait que Clément Marot a tracé des Enfants-Sans-Souci , il n'est personne qui , l'ayant lu, ne convienne que si le pauvre écolier ne faisait pas partie de la société du Prince des Sots, personne n'en était plus capable et plus digne. Certes, l'esprit ne lui manquait, ni la joyeuse humeur, ni la santé, ni la soif des plaisirs , ni le penchant à la satire. Nous avons établi par des citations que nous aurions pu multiplier, ses relations avec les clercs du Palais ; il ne nous sera pas difficile de prouver aussi qu'il en eut avec les Enfants-Sans-Souci.

Dans son Grand Testament il n'oublie pas de faire un legs au Prince des Sots.

Item donne au Prince des Sotz Pour un bon Sot Michault du Four Qui , à la fois , dit de bons motz Et chante bien : Ma doulce amour.

Dans une des poésies qu'on lui attribue , il en est une, la repeue franche des G allant s-Sans-Soulcy , qui est un témoignage de ses relations avec eux.

Une assemblée de compaignons Nommez les Gallans sans soulcy Se trouvèrent entre deux pontz Près du Palays

Villon parle en homme qui a vu les choses qu'il raconte; il a été un des acteurs de ces festins gratuits que ces jeunes étourdis prenaient aux dépens de quelques pauvres diables d'hôteliers et qu'ils payaient en grimaces. Autrefois on riait de ces malheureuses dupes que l'on enrôlait bien malgré elles parmi les sots simples et crédules et que l'on rossait au besoin; de nos jours, et avec les nouvelles lois, Villon et ses camarades passeraient en police correctionnelle , ce qui n'affecterait pas beaucoup l'immortel auteur de la ballade des Neiges d'antan, il était habitué aux rigueurs de la justice; mais ce qui serait certainement fort désagréable pour les fils de famille coupables de ces mauvaises plaisanteries.

Ceci dit de Villon, arrivons à Clément Marot. Il vint étudier à Paris, en i5o5; et, comme il montrait peu d'inclination pour la langue latine , son père le mit en pension chez un procureur. Il se lia avec les Enfants- Sans-Souci , et fit, en 1 5 12 , la ballade dont nous avons déjà parlé. Certainement il faisait partie de leur société.

Marot était aussi un bazochien du Châtelet ; nous ne pensons pas que ce point important puisse être contesté. Parmi ses ballades, il s'en trouve une qu'il fit après celle des Enfants-Sans-Souci ; elle est de Tannée suivante, de i5 13? du temps que Marot estoit au Palais à Paris , et qiïily apprenoit à escrire.

Le poëte^ à cette époque, cultivait la musé et négligeait Thémis ; au lieu de faire les écritures de son patron ; il

courtisait une jeune fille et faisait des chansons qu'il allait chanter la nuit, sous ses fenêtres, à la porte Barbette, en véritable Enfant-Sans-Souci.

Adieu vous dis, mon maistre Jean Griffon : Adieu Palais , et la porte Barbette Où j'ai chanté mainte belle chanson, Pour le plaisir d'une jeune fillette.

Jean Griffon était-il un procureur ou un greffier? Peu importe. Marot lui donne-t-il un nom de fantaisie ou son nom véritable? Peu importe encore; le jeune poëte le quitta pour aller probablement chez un autre praticien, car, deux ans plus tard, en i5i5, nous le trouvons toujours à Paris, à l'avènement de François ier, faisant son épître pour la Bazoche. Était-il toujours dans la société des clercs du Palais? Le doute ne paraît pas permis.

Bazochiens à ce coup sont venus Vous supplier d'ouir par le menuz Les points et traits de nostre comédie.

Ce dernier vers indique assez qu'il était alors auteur ou acteur de cette médiocre poésie; peut-être même était-il l'un et l'autre.

On trouve bien d'autres preuves encore de son passage dans les sociétés de clercs du Palais, si l'on veut lire ses œuvres avec attention. Son Cry du jeu de l'Empire d'Orléans , sa Seconde épistre du Coq à l'Asne, sont autant de témoignages irrécusables.

Lorsqu'il écrivit cette dernière poésie , il n'était plus jeune homme, il ne faisait plus partie de la Bazoche ni des Enfants-Sans-Souci, mais ses impressions et ses souvenirs étaient vivaces. Il nous avait tracé le portrait des

clercs du Palais dans sa ballade de i5i2, et il se plaisait de temps en temps à jeter un coup d'œil sur son passé et à rappeler quelque joyeuseté de sa jeunesse.

Attachez-moi une sonnette Sur le front d'un moine crotté, Une oreille à chascun costé Du capuchon de sa caboche , Voilà un Sot de la Basoche Aussi bien peint qu'il est possible.

On voit là' , de suite, un homme qui connaissait parfaitement Mère sotte, le Prince de la Sottise et ses suppôts. Le portrait qu'il nous en donne est, du reste, celui qui est reproduit par toutes les gravures de l'époque et qu'on peut voir à chaque page du Stultifera Navis.

Est-ce tout? Non. Parmi ses contemporains et ses amis, on trouve Jean de Serre, un Enfant-Sans-Souci excellent joueur de farces , qui vivait sous François Ier. Clément Marot n'oublie point son camarade; il l'a fait passer à la postérité en composant son épitaphe.

Cette épitaphe est encore un petit chef-d'œuvre de description, un portrait vivant comme celui du Sot de la Basoche.

Jean de Serre portait toujours le même costume sur le théâtre , celui que nous appelons de nos jours le costume de Gille. Voici comment Marot le dépeint:

Or bref, quand il entroit en salle,

Avec une chemise sale ,

Le front, la joue et la narine

Toute couverte de farine

Et coëfifé d'un béguin d'enfant

Et d'un haut bonnet triomphant

Garni de plumes de chapons....

Mais Jean de Serre ne fut pas le seul dont Clément Marot nous ait conservé le nom. Il a sauvé de l'oubli celui de Jean du Pont-Alais, le bazochien, chef de la troupe comique, à la fois acteur et auteur de farces, sotties, mystères et moralités qu'il avait fait jouer à Paris ; celui-là même que François Ier avait fait emprisonner. Dans sa Première épitre du Coq à VAsne, il consacre quelques vers à des souvenirs du Palais, auxquels il mêle le bazochien et la lingère, sa maîtresse.

Ecrivez-moi s'on faict plus feste De la Lingère du Palays, Car maislre Jean du Pont-Alays Ne sera pas si oultrageux Quand viendra à jouer ses jeux Qu'il ne vous fasse trestous rire.

Le comte de Salles était encore un clerc du Palais , auteur et acteur, qui vivait aussi sous François Ier et qui mourut d'une maladie épidémique; il nous est également connu comme un contemporain et un ami de Clément Marot qui fit son épitaphe. On a aussi une complainte de dame Bazoche sur son trépas.

Nous bornerons là ce que nous avions à dire des relations que Marot avait eues pendant sa jeunesse et avait conservées plus tard avec ses amis du Palais, clercs, auteurs, compositeurs et acteurs de farces et de sotties.

Le soin qu'il prenait de composer des épitaphes sur les bazochiens et les Enfants-Sans-Souci n'est-il pas significatif? On voit que les relations que ce poëte avait contractées dans ces deux sociétés, avaient laissé chez lui des traces assez profondes pour qu'il consacrât ses travaux poétiques à la mémoire de ces jeunes gens, qu'il aimait,

et qu'il ne considérait pas comme de vils baladins ou de misérables histrions.

Voici, du reste, quelques vers de l'épi taphe du comte de Salles, certainement comte de la sottise, et dignitaire de la principauté.

Je suis celuy, comme tu dois sçavoir, Comte de Salles, assez plaisant à veoir; Qui, par mes gestes, brocards et tragédie , Mainte assemblée ay souvent resjouye.

La complainte de la Bazoche sur le trépas de cet auteur est très-curieuse par la simplicité et la naïveté des expressions. Elle prouve combien le défunt était regretté de ses camarades, et le cas qu'ils faisaient de ses talents dramatiques (i):

S'esbahit-on si moncueur triste rendy,

Quand voy mon comte au cloître St-Laurent (2) ,

Ainsi, de peste, soudainement mourir?

Ha ! mes suppôts, jettez-vous sur les rancs ,

Pour, avec moi, être remémorans,

La perte grande qu'il nous convient souffrir.

Vous, Baronat, qui fustes son seigneur.

Et vous, Guistaud, de son bien enseigneur, Voici pour vous piteuse chansonnette....

Ces épitaphes et ces complaintes étaient à la fois l'oraison funèbre et la biographie de ces jeunes gens, dont les noms nous sont connus grâce à ces strophes médiocres auxquelles Clément Marot et les autres poètes de la troupe ne craignaient pas d'attacher leur nom. Baronat et

(1) Cette complainte, dont nous ne donnons ici que quelques vers, nous à été conservée par les frères Parfaict dans leur Histoire du théâtre français, tome 2, page 280.

(2) C'est là qu'il fut inhumé.

Guistaud étaient deux auteurs bazochiens et Enfants-Sans- Souci: l'un fut le professeur du comte de Salles; l'autre, Baronat, qui fut son son seigneur , avait été probablement nommé Prince des Sots , et comme tel son chef électif pour un an. Baronat, fils de bourgeois et peutêtre fils de manant , supérieur de Salles , comte de la sottise et son seigneur et maître dans une compagnie de comédiens, n'est-ce pas, au XVIe siècle , une véritable parodie delà société?

Gringore appartient aussi à cette pléiade de poètes qui furent tour à tour légistes et acteurs , partageant leur temps entre le Palais et les places publiques, entre l'étude d'un procureur et les planches d'un eschafand. Nous allons trouver, dans ses écrits comme dans ceux de Marot, la preuve de ce que nous avançons.

Nous n'avons pas la prétention de faire l'histoire de ce poëte qui , avec Villon , passe pour un des plus grands écrivains de la fin du moyen âge; ce qu'il nous importe de savoir, c'est qu'il appartenait à la société des Enfants- Sans-Souci et portait le nom de Mère sotte. Il fut auteur et acteur, et, en quelque sorte , entrepreneur de théâtre ou plutôt directeur d'une troupe qu'il recrutait parmi les clercs du Palais et du Châtelet.

D'après certains auteurs , Gringore serait né vers 1480, en Normandie selon les uns, en Lorraine selon les autres , et dès sa jeunesse il se serait mis , comme acteur et compositeur de farces, à courir les grands chemins comme les ménestrels'; puis il aurait suivi Charles VIII dans son expédition d'Italie.

Nous voulons bien admettre tout cela, mais à une condition, c'est qu'on nous accordera qu'il passa, comme

Villon et Clément Marot, la plus grande partie de sa jeunesse à Paris. C'est là seulement, au milieu de ce foyer intellectuel, qu'il se forma, qu'il apprit à composer ses pièces de théâtre , à les jouer avec les clercs ; c'est là qu'il s'enrôla parmi les Enfants-Sans-Souci; c'est là qu'il revint, après ses voyages, au milieu de ses amis, dans ce cher Paris qu'il n'avait jamais quitté sans espoir de retour , pour composer le jeu du Prince des Sots et recevoir le nom de Mère sotte.

Les sévérités de Louis XI et de Charles VIII l'avaient rendu très-circonspect ; il ne. tenait pas à se faire emprisonner , et il eut l'adresse de devenir en quelque sorte l'entrepreneur officiel des fêtes publiques, et de jouer des pièces satiriques favorisant les desseins politiques de Louis XII. Il composa une foule de pièces, mystères, moralités , farces et sotties.

Il y a dans ses œuvres, comme dans celles de Clément Marot, des choses excellentes et très-remarquables. On y trouve aussi beaucoup de banalités, beaucoup de ce fatras nauséabond, de ces non-valeurs qui forment un tout passablement indigeste, et qu'il faut savoir expurger; mais ce qu'on y découvre souvent, ce sont des formules juridiques tirées de cette littérature judiciaire dont la procédure était le cadre tout préparé.

Ces formules se trouvent en grand nombre dans une de ses pièces bien connue , sa sottie à quatorze personnages et qui a pour titre: Le Nouveau Monde....

Procureurs et advocats, Veu le procès et veu le cas ; Tout produict en dernière instance, Probo nego

On les trouve aussi dans la farce qu'il fit jouer en 1 5 1 1 , qui passe pour être une des meilleures , et qu'on aimerait à citer si elle n'était d'une révoltante immoralité. Raoullet Ployart et Doublette portent au tribunal d'un juge, commis par le Prince des Sots, la connaissance de leur différend. Après avoir entendu les parties, le seigneur donne raison à Doublette contre son mari: Et le dis par jugement.

Raoullet.

J'en jecte

Ung appel.

Le Seigneur.

Il se videra ; Et toutefois on conclura

Nous pourrions encore citer une de ses productions les plus curieuses: Le Testament de Lucifer.

Le langage qu'il tient dans Les folles Entreprises sur la justice, le parlement, les juges, les titulaires d'offices, la pratique et les praticiens , indique, à coup sûr, un homme du métier.

Ce sont là de ces témoignages qui expliquent bien des choses ; c'est un trait de lumière. On sent là dessous le légiste et le praticien, ou tout au moins un homme qui a vécu au milieu des gens de robe.

Mais ces indices ne sont pas les seuls. Dans la sottie qu'il fit jouer en 1 5 1 1 , il donne un rôle au seigneur du Pont-Alletz, et probablement c'était le bazochien Jean du Pont-Alais qui le remplissait, ce même auteur, acteur, clerc delà Bazoche, qui fut emprisonné en i5i6, sur

les ordres de François Ier, avec son ami Jacques, compositeur comme lui.

Maistre Jacques bazochien (1), De bien composer n'en craint rien.

On le voit, ce n'est point légèrement que nous avons soutenu que Gringore tenait par un côté à la société des clercs. Nous avions été tenté de croire qu'il appartenait plus spécialement à celle du Châtelet, par cette raison qu'il avait fait jouer plusieurs mystères à la porte du Châtelet même, et qu'il était à présumer qu'il avait recruté ses acteurs parmi les clercs de cette juridiction.

En effet, des mystères furent donnés en cet endroit en i5o2, pour l'entrée du légat; en i5o3, pour l'entrée de la reine, et encore en 1 5 14 et en 1 5 17.

Les registres de l'Hôtel -de-Ville, cités par Sauvai, contiennent plusieurs de ces énonciations dans lesquelles Pierre Gringore est désigné comme compositeur, et Jehan Marchand comme charpentier, auxquels on donne des subventions pour faire face aux frais. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit de fêtes publiques payées par la ville de Paris, et que le grand Châtelet, qui autrefois avait fait partie des fortifications, se trouvait sur le passage même que devait parcourir le cortège. C'est de ce côté que se faisaient la plupart des entrées des souverains et des grands personnages (2).

Cette circonstance du spectacle donné au Châtelet n'a pas d'autre portée et n'implique nullement l'affiliation de

(1) Moti dorez du Grand et Saige Cathon, de Pierre Grognet , Paris, Denis Janot, 1 533 : « De la louange et excellence des bons facteurs qui bien ont composé en rime, tant deçà que delà les monts. »

(2) Sauvai, Antiquités de Paris, t. III, p. 533.

Gringore à la société des clercs du Châtelet plutôt qu'à celle du Parlement.

Nous pouvons donc conclure : les bazochiens et les Enfants-Sans -Souci, comme auteurs et joueurs de farces, appartenaient à la même société dramatique; ils ne faisaient qu'un.

Facétieux gens sans souîcy Qui passez temps joyeusement,

c'est ainsi que les désigne tous l'auteur d'une poésie satirique du XVIe siècle (i). Le doute ne nous paraît plus permis.

Qu'on ne vienne pas dire que les sotties étaient le genre de spectacle spécial au Prince des Sots et aux Enfants-Sans-Souci, et que les clercs du Palais ne jouaient que des moralités. Les uns et les autres pouvaient affectionner un certain genre de spectacle, et les clercs purent, à une certaine époque, ne jouer que des moralités avant l'organisation des Enfants-Sans-Souci. Mais ce qui est manifeste, c'est que les clercs du Palais jouaient moralités, farces et sotties depuis le XVe siècle, l'arrêt du i5 mai 1576 est formel. Il fait défenses à tous clercs et serviteurs, tant du palais que du Châtelet de Paris , de quelque état qu'ils soient , de jouer publiquement audit palais ou Châtelet , ni ailleurs en lieux publics, farces, sotties, moralités ni autres jeux à convocation de peuple.

Remontons d'un siècle et rappelons encore l'arrêt du 14 juillet 1477, qui fait défense à Lesveillé, Roi de la

(1) Les regrets et complaintes des gosiers altérés, pour la désolation d'un pauvre homme qui n'a croix (argent).

Bazoche, à Martin Houssy et à Théodart de Coatnanpran de jouer farces , moralités, ' sotties au palais ni ailleurs , sous peine d'être battus de verges par les carrefours de Paris et d'être bannis du royaume.

Notre preuve est donc faite désormais et nous pourrions en rester là , mais il nous reste à faire valoir une considération qui, comme présomption grave, est une véritable preuve.

On sait que le Parlement avait des pouvoirs en quelque sorte illimités; administration, justice, impôts, police , il s'occupait de tout. On est surpris aujourd'hui de voir qu'il ne dédaignait pas les questions relatives au théâtre ; qu'il permettait ou refusait les représentations à ceux qui s'adressaient à lui pour les obtenir. Nous avons vu que les moralités, farces, sotties des clercs du Palais étaient soumises à une censure sévère ; qu'elles devaient être examinées au préalable par la Cour, qui leur faisait subir des suppressions et des coupures, et que plus tard, enfin, le manuscrit original de ces pièces devait être déposé au greffe du Palais.

Or, ce qui est à remarquer, c'est que jamais le Parlement n'eut à surveiller les spectacles des Enfants-Sans- Souci; jamais il n'eut à les réglementer, à les censurer. On trouve des arrêts de la haute Cour sur les représentations données dans les collèges parles écoliers de l'Université; on en trouve beaucoup sur les Confrères de la Passion, et en nombre considérable sur les clercs du Palais et du Châtelet, et, ce qui est singulier, on n'en connaît point qui soient relatifs particulièrement aux Enfants-Sans-Souci. Nous n'en avons pas trouvé un seul, à part ceux qui furent rendus en 1604, i6o5 et 1608

entre Angoulevent, Prince des Sots, et divers individus, sur des procès que nous ferons connaître en quelques mots au chapitre suivant.

Cela veut-il dire que les Enfants-Sans-Souci aient été plus sages, plus réservés, plus moraux que les écoliers , que les clercs, que les Confrères de la Passion, et que par cela même leurs pièces échappèrent à toute censure? Non, personne n'oserait soutenir cela. Si le Parlement n'intervint pas d'une manière spéciale, c'est qu'en censurant, en réglementant les spectacles des clercs du Palais et du Châtelet, il censurait et réglementait ceux des Enfants- Sans-Souci; en condamnant la Bazoche, il condamnait le Prince des Sots, qui pour lui n'était pas plus une personne juridique que le Pape des écoliers dont il ne s'occupait pas. Ce silence apparent de la haute Cour est une preuve irrécusable, à notre avis, delà connexi té, de l'affinité des deux compagnies, qui, au fond, n'en faisaient qu'une.

Gringore est généralement connu sous le nom de Mère sotte; nous ne croyons pas qu'aucun autre auteur ou acteur ait porté ce titre dans la société des Enfants- Sans-Souci. Le chef de cette société s'appelait le Prince des Sots, et nous verrons plus tard l'un d'eux, prendre en outre le nom d' Angoulevent.

Mère sotte, Mère folle! Que signifient "ces mots? A première vue on peut croire qu'ils désignaient l'humanité tout entière, le nombre des fous étant infini , suivant la devise : Stultorum numerus est infinitus. Cette femme folle, cette mère sottise, cette folie dont Erasme fit l'éloge , ce personnage de convention, représentait-il spécialement une individualité , une fonction ,

une dignité dans la compagnie des Sots? Nous avons de la peine à le croire.

Voici sur le sens de ce mot l'explication qui nous paraît la plus plausible.

Le jour du Mardi-Gras de Tan i5i i , Gringore fit jouer aux Halles , à Paris, une moralité, une farce et une sottie; cette dernière pièce, restée célèbre, est connue sous le nom de Jeu du Prince des sots et Mère sotte. Il était l'auteur de ces trois pièces, et, comme acteur, il remplit le rôle de Mère sotte, un des plus importants de la sottie.

Il ne faut pas perdre de vue que Gringore était contemporain de Luther, que les idées de réforme à cette époque agitaient fortement les esprits; qu'il s'était fait le champion de Louis XII , dans sa lutte avec la papauté ; qu'il combattait le pouvoir temporel dans la sottie et dans la moralité jouées aux Halles ce jour-là, et qu'il attaquait Jules II avec une grande violence.

Pour nous, à ce moment, Gringore est un catholique à la foi chancelante; c'est un philosophe, un libre-penseur acquis aux idées nouvelles; c'est un rationaliste qui veut soumettre tous les principes religieux à la raison humaine, et qui n'admet qu'en les discutant le surnaturel et les dogmes de la religion révélée; qui prend pour devise : Tout par raison , Raison -partout , Partout raison , comme l'expression de ses idées politiques et religieuses. C'est donc un précurseur de la Réforme , qui devait éclater quelques années plus tard.

Telles étaient les dispositions d'esprit dans lesquelles se trouvait Gringore, lorsqu'il écrivit sa sottie et sa moralité. Soutenu secrètement par le roi Louis XII, encouragé par son entourage , excité par les légistes au

milieu desquels il vivait , il ne craignit pas de mettre en scène la papauté et l'Église catholique , et de se livrer à une parodie qui rappelle les saturnales de la fête des Fous. Il fait plus, il monte sur les tréteaux avec des habits sacerdotaux, sous lesquels se cache le capuchon à oreilles dane, et joue lui même le rôle ridicule de Mère sotte, devant la populace, assemblée aux Halles, qui applaudit son langage.

Je me dis Mère Saincte Église,

Je veux bien que chascun le note;

Je maulditz, anathematise ,

Mais soubz l'habit , pour ma devise ,

Porte l'habit de Mère sotte.

On le voit, il n'y a pas de doute possible, c'est bien Mère Saincte Eglise , notre mère spirituelle , que Gringore met en scène.

Nous sommes loin de l'ordonnance de 1402 du bon roi Charles VI ; les temps sont bien changés. Le Parlement lui-même se tait , et nous serions surpris de son silence si nous ne savions que les audaces de Gringore ne l'exposaient à aucun danger. Il est manifeste que le poë'te ne faisait pas de la politique bourgeoise à ses périls et risques, et qu'il était un instrument dans les mains du prince et pour servir ses desseins; à d'autres époques il eût payé de sa liberté, de sa vie même, ses théories politiques et religieuses.

C'est donc de la dernière évidence: le personnage de Mère sotte n'est introduit dans la pièce que pour parodier l'Église et la catholicité dans quelques-uns de leurs principes organiques et fondamentaux. La sottie du Mardi- Gras 1 5 1 1 eut un succès retentissant, précisément à

cause du sujet brûlant qu'elle abordait, de la tolérance du Parlement, des encouragements secrets de la cour, et de la prédisposition des esprits.

Gringore, nous l'avons dit, ayant rempli lui-même le rôle de Mère sotte, ce nom lui resta comme un sobriquet. Il fut, en quelque sorte, le souvenir de son audace et son illustration. Voilà pourquoi ce rôle paraît s'être incarné en lui, et voilà pourquoi cette devise philosophique: Tout par raison, Raison partout , Partout raison, accompagne toujours dans les œuvres de Gringore le portrait de Mère sotte, et en explique l'obscure allégorie.

Pour nous, tel est Gringore Mère sotte en i5ii. Notre manière de voir, qui est nouvelle en ce point, paraîtra certainement trop hardie; mais nous la croyons juste, et nous espérons qu'elle sera partagée. Comme nous n'avons pas l'intention de faire une biographie de Gringore , nous ne chercherons pas s'il persista plus tard dans les opinions qu'il professait à cette époque et s'il revint à résipiscence.

Quoi qu'il en soit, il est facile de suivre, à l'aide de ce qui précède , la filiation qui existe entre les scandales et les orgies de la fête des Fous et les représentations des Enfants-Sans-Souci. Ce ne sont plus les Fous qui sont les acteurs , ce sont les Sots , ce qui revient au même. Le Pape des Fous, le Prince des Sots et Mère sotte, c'est le même personnage , quoique de sexes différents; c'est la même allégorie satirique, c'est le même dévergondage et la même parodie des actes de la papauté, du haut clergé et des principes organiques de l'Église ; parodie stigmatisée en 1444 par la lettre circulaire de l'Université de Paris.

Comme écrivain, Gringore est fort discuté; d'après quelques auteurs, il serait, avec Villon , un des meilleurs poètes de la fin du XVe siècle; d'autres, au contraire , estiment que si ses écrits sont tombés pour la plupart dans un profond oubli, ils méritent ce dédain de la postérité.

Il y a une juste mesure à garder entre ces deux extrêmes. Gringore a produit beaucoup , beaucoup trop même, comme tous les écrivains de son temps. De même que dans Martial d'Auvergne et dans Clément Marot, il y a chez lui beaucoup à retenir, mais beaucoup plus encore à rejeter. Ses dissertations visant à la science et ses paraphrases des textes latins sont fatigantes à la lecture; mais on trouve souvent en lui des pensées vigoureuses , élevées , pleines d'audace , et des expressions énergiques. C'est, nous le répétons, un penseur, presque un savant, qui gagnera sans doute à être connu, si on se décide à imprimer toutes ses œuvres.

Enfin , pour terminer ce long chapitre , nous ne saurions trop le répéter : pendant près de deux siècles , les écoliers, les clercs du Palais, et plus tard les Enfants-Sans-Souci, furent les maîtres à peu près absolus du mouvement dramatique en France, en laissant de côté le drame religieux , dont ils ne furent les interprètes que très-accidentellement, en prêtant leur concours aux Confrères de la Passion. Eux seuls, par leur instruction , leur esprit, l'insouciance de leur âge, par le penchant à la satire si profondément inoculé dans notre sang gaulois , par leur naissance, par les intérêts sociaux de cette bourgeoisie dont ils étaient les représentants, eux seuls étaient capables de faire, par le théâtre, la critique

des abus de l'époque , et de prendre en main la défense du menu peuple en face des classes prépondérantes.

La presse périodique n'existait pas alors, le théâtre était à la fois le journal et le pamphlet , et c'est par là que débutèrent Villon, Roger de Collerye, Henri Baude, Clément Marot et Gringore. Sans doute la présence de ces hommes célèbres dans les compagnies de cléricature et dans la société dramatique des bazochiens et des Enfants-Sans-Souci ne fut pas de longue durée. On n'était clerc que dans sa jeunesse, et cette jeunesse se prolongeait souvent au delà de trente ans jusqu'à ce qu'on fût pourvu d'un office; mais, ce qui est indubitable , c'est qu'ils y ont laissé des traces ineffaçables de leur passage.

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