CHAPITRE NEUVIÈME
Les Enfants-Sans-Souci et la principauté de la Sottie. — Angoulevent Prince des Sots et premier chef de la Sottie. — Ses procès pour sa principauté et sa loge. — La plaidoirie de Peleus. — La sentence de François Miron. — Arrêts du Parlement. — Ce qu'était le théâtre des Bazochiens. — Farces et sotties. — La sottie de L'Ancien Monde au point de vue de la satire. — Le Cry de Gringore. — La Farce de Maistre Pathelin. — Elle est l'œuvre des clercs du Palais. — Sa date présumée. — Le Pathelin est antérieur à 1402. — Il contient deux comédies. — Le testament de Pathelin. — Etude de ces comédies au point de vue de la Bazoche. — Sont-elles des satires contre les avocats ? — Pierre Blanchet, Antoine de la Salle, auteurs présumés de Pathelin. — Où se passe l'action de ces pièces.
O U T ce que nous venons de dire des Enfants-Sans-Souci ne s'applique qu'à la première période de leur existence, celle pendant laquelle ils vécurent en communauté avec les clercs du Palais. En l'année 1548, ils achètent de Jean Rouvet une partie de l'hôtel de Bourgogne, et ils y installent une salle de spectacle avec les Confrères de la Passion.
Nous ne les suivrons pas dans cette seconde phase de leur vie aventureuse. Nous avons toujours renfermé le
cadre de nos recherches dans des limites assez restreintes. Déterminer la participation des clercs du Palais, comme compagnie de judicature , au mouvement dramatique des XVe et XVIe siècles, tel a été notre but; nous n'avons pas eu d'autre ambition.
L'histoire du théâtre en dehors de ces données est pour nous d'un intérêt secondaire.
Une chose surprend lorsqu'on étudie cette matière, c'est qu'il faut aller dans les églises, dans les couvents, et au Palais de justice pour trouver les premières manifestations sérieuses du drame religieux et du drame profane. Les lieux et les personnes paraissent au premier abord se prêter peu aux divertissements de la scène; mais on est moins étonné lorsqu'on veut jeter un coup d'œil sur la société d'alors , et on comprend que les seuls interprètes du drame qui fussent possibles, étaient les écoliers de l'Université, les clercs du Palais, le bas clergé et les enfants de chœur, qui constituaient la partie la plus intelligente et la plus remuante de la jeunesse française.
Tant que les moralités, les farces et les sotties se joueront au Palais, sur la Table de marbre , nous nous occuperons de ces pièces, parce qu'elles auront pour interprètes les jeunes membres de la famille judiciaire; mais quand elles sortiront de cette enceinte, nous ne les suivrons plus.
Laissons donc les Enfants-Sans-Souci s'associer avec les Confrères de la Passion et se faire entrepreneurs de spectacles. Laissons-les payer cent écus de rente à la recepte du Roy pour le logis , et trois cents livres tournois de rente qu'ils baillaient aux Enfants de la Trinité, tant pour le service divin que pour aultres
nécessite^ des paulvres ; le droit des pauvres, on le voit, remonte assez haut. Laissons-les revendiquer pour le Prince des Sots le fief de Jonglerie et prétendre , à l'encontre de tous sauteurs et jongleurs fréquentant les foires et marchés, qu'ils ne pouvaient exercer leur profession et donner leurs spectacles sans permission , et au mépris des privilèges de l'association.
Le prévôt de Paris ayant accordé la permission de jouer à une troupe d'acteurs italiens, les Confrères de la Passion et les Enfants-Sans-Souci se plaignirent au Parlement et exposèrent dans une requête que certaines gens avaient depuis peu de jours « joué farces et jeux publics sans permission et exigé de chaque personne trois , quatre, six, sept et onze sols, sommes excessives et non accoustumées. » Le prévôt répondit qu'il avait accordé la permission sur la présentation de lettres closes du roi et sur son mandement. Le i5 octobre iSji, Albert Ganasse et ses compagnons italiens présentèrent à la chambre des vacations les lettres-patentes du roi par lesquelles il leur était permis de jouer publiquement tragédies et comédies; le Parlement renvoya jusqu'à la Saint-Martin pour statuer.
Il paraît que les Italiens, malgré la protection de Catherine de Médicis et l'autorisation royale , ne purent triompher de leurs adversaires.
Nous ne les suivrons pas dans leur nouvelle lutte avec une autre troupe d'Italiens, li Gelosi, qui, forts de la protection d'Henri III, obtinrent, malgré la résistance des Confrères de la Passion et des Enfants-Sans- Souci , malgré les défenses du Parlement, la permission de donner leurs spectacles. Le roi les avait fait
venir de Venise à Blois, ou ils jouèrent pendant les Etats tenus dans cette ville. Ceci se passait en 1576 et 1577, et le journal de l'Etoile nous apprend que ces comédiens étrangers , li Gelosi , prenaient quatre sols par tête de tous les Français qui voulaient les voir jouer, et qu'il y avait telle affluence de peuple, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avaient point ensemble autant quand ils preschaient. La corruption du temps
étant telle que les farceurs , bouffons , p et mignons
avaient tout le crédit auprès du roi.
Nous ne dirons qu'un mot des fameux procès des Enfants-Sans-Souci et de leur principauté de la Sottie, représentée par le sieur d'Angoulevent, Prince des Sots et premier chef de la Sottie, contre divers particuliers. Ces procès ont donné lieu à plusieurs sentences du prévôt et arrêts du Parlement qui ont été fort inexactement rapportés. Ces arrêts du Parlement sont les seuls, à notre connaissance, qui s'appliquent à la société des Enfants- Sans-Souci, les seuls qui prononcent les noms de Prince des Sots et de dignitaires de la société; à ce titre ils nous appartenaient. Du reste, un de ces procès fut plaidé par un des plus grands jurisconsultes de l'époque, Julien Peleus, et ils contiennent des traits de mœurs tellement curieux qu'on nous pardonnera notre courte digression.
Dépouillons donc ce dossier, dont nous avons les pièces sous les yeux, et faisons-le de manière à ne pas rebuter le lecteur.
Et d'abord, un mot du seigneur d'Angoulevent.
De même que Gringore avait été le chef le plus célèbre des Enfants-Sans-Souci, sous la première période, lorsque cette société se confondait avec celle des clercs du
Palais, et qu'il avait en quelque sorte illustré le nom de Mère sotte, de même le seigneur d'Angoulevent est le personnage le plus considérable de la deuxième période, celle de l'association des Enfants-Sans-Souci avec les Confrères de la Passion.
Le nom d'Angoulevent n'est qu'un sobriquet; on le trouve dans Rabelais (i), dans la Satire Ménippée (2) » dans la confrérie joyeuse des Conards de Rouen, nom d'emprunt comme celui de Triboulet et de Turlupin ; mais ici, de même que pour Gringore, il ne s'agit point d'un fou en titre d'office.
Nicolas Jobert ou Joubert se qualifiait sieur d'Angoulevent, valet de chambre du roi , Prince des Sots et premier chef de la Sottie, en l'Ile de France et hôtel de Bourgogne. Nous ne savons s'il faut croire à ce titre de valet de chambre du roi; nous sommes tenté de le prendre au sérieux. Gringore, devenu célèbre par ses écrits et son surnom de Mère sotte, ne fut-il pas appelé à la cour de Lorraine par le duc Antoine, qui le nomma héraut d'armes, sous le titre de Vaudemont? Est-ce le même Angoulevent que l'on croit avoir été fou en titre d'office de Henri IV , et qui aurait été contemporain de maître Guillaume et de Chicot, ces deux fous accrédités à la cour ? Nous n'osons point nous prononcer : ce qui est certain, c'est que, nous le répétons, le nom d'Angoulevent était un sobriquet, et que maître Nicolas Joubert, se disant valet de chambre du roi, avait reçu des gratifications importantes de Henri IV, ce qui rend la chose probable.
(1) Gargantua, livre Ier , chap. 26.
(2) Voir les deux pages qui précèdent la harangue de d'Aubray.
Quoi qu'il en soit , admettons que Joubert , sieur d'Angoulevent, ait été un agent, un homme dévoué à Henri IV, comme Gringore l'avait été à Louis XII; nous savons que , comme lui , il est le chef suprême des Enfants-Sans-Souci. Suivons-le dans ses deux procès , qui sont très-distincts , bien qu'on les ait toujours confondus; ils sont intéressants à plus d'un titre.
Dans la première affaire, il s'agit tout simplement d'une dette d'Angoulevent. Ce pauvre Prince des Sots, comme tous les Enfants-Sans-Souci , n'était pas un capitaliste, et il aurait pu ajouter à son surnom ceux de Plate-Bourse et de Malespargne, qui auraient donné une idée juste de sa solvabilité. Donc il devait à un nommé l'Enfant neuf vingt-dix livres; et, pour se libérer de cette somme, il lui avait cédé un titre qu'il tenait de la largesse du roi , une confiscation sur les biens immeubles d'une nommée Marguerite Chambrier, qui s'était pendue en Anjou. On sait qu'autrefois on appelait confiscation , l'adjudication, faite au profit du roi ou des hauts justiciers, des biens d'un homme condamné à mort. Il y avait lieu à confiscation, suivant les provinces, pour crime de lèse-majesté, pour crime d'hérésie et même pour le suicide. Or , cette confiscation avait été évaluée par le Parlement à cinq cents livres. Le créancier, qui, paraît-il, n'avait pu se la faire payer, poursuivait le pauvre Angoulevent. Il voulait le faire emprisonner pour dettes , et il avait saisi sa loge au théâtre de l'hôtel de Bourgogne. L'affaire avait été portée devant le prévôt qui avait donné raison au créancier. Sur l'appel d'Angoulevent, le débat fut porté devant le Parlement, et Peleus plaida pour le Prince des Sots. La plaidoirie de
cet avocat, à défaut d'autre mérite, fut singulière, et il paraît qu'elle obtint un certain succès , car la sentence du prévôt fut réformée en partie.
Peleus, après avoir rappelé que son client avait bien le titre de Prince des Sots, puisque le Parlement, dans ses précédents arrêts, lui avait reconnu cette qualité, combat la contrainte par corps prononcée par le prévôt , en soutenant que le sieur d'Angoulevent avait agi sans discernement, en s'obligeant dans son contrat avec son créancier. « Toutes choses concourrent en cet homme , pour le rendre digne de sa principauté , car il est né et nourri au pays des grosses bêtes, il n'étudia jamais qu'en la philosophie cynique. C'est une teste creuse, une coucourde (i) esventée, c'est un cerveau desmonté qui n'a ni ressort, ni roue entière dans la tête, qui se change comme la lune; bref, il est si sot que l'on en pourrait faire le dieu des stoiciens , voila pourquoi son obligation par corps ne saurait subsister. »
Sur la saisie de la loge , l'avocat rappelle que le Prince des Sots préside aux jeux publics, et que le théâtre des plaisirs du roi et du peuple est sa principauté ; qu'il est le président, le prince et le monarque des joueurs, comédiens et farceurs, auxquels il donne l'âme et le mouvement; que sa loge dépend de sa souveraineté et principauté ; qu'on ne peut l'en priver et l'emprisonner, sans porter atteinte au service du roi et du public, que la présidence des jeux n'est pas une chose vile, qu'elle est digne d'être entourée des plus grands privilèges, et que le domaine d'une principauté ne se peut saisir, etc..
(i) Courge, citrouille.
Le créancier l'Enfant, réclamant ses cent quatre-vingtdix livres pour avoir donné à dîner et à souper à Angoulevent, Peleus ne craint pas de dire que la créance étant prescrite par six mois, il ne pouvait rien réclamer; qu'au surplus , le Prince des Sots étant aussi le prince des fripons, le monarque des goinfres, a partout sa lippée franche, et n'est jamais obligé à personne pour la gueule.
On le voit, Peleus entre en plein dans les théories de Villon, sur les repues franches des Galants-Sans-Souci; et ces théories réussirent assez bien auprès de la cour , car elle réforma la sentence du prévôt; et, tout en maintenant la condamnation en paiement de la somme , déchargea Angoulevent de la contrainte par corps et donna main levée de la saisie de la loge.
Après cette décision rendue, à la vérité, sur plaidoiries du Mardi-Gras, cause grasse du 19 février 1608, il ne resta à l'Enfant que la consolation d'avoir un arrêt contre le Prince des Sots ; mais quant aux moyens de le faire exécuter contre son débiteur, ce dut être pour lui chose fort difficile.
Le second procès d'Angoulevent est beaucoup moins vulgaire, beaucoup moins terre à terre que le premier. C'est une singularité judiciaire de plus à ajouter à tant d'autres , qui témoignent, sinon de l'ingénuité des magistrats de l'époque, tout au moins de leur manie d'intervenir en tout , même en les choses les plus futiles et les moins dignes du sérieux de leur fonction. Ce procès, qui fut longuement et gravement plaidé pour le sieur d'Angoulevent, est une véritable perle, un objet d'art en quelque sorte.
C'était le 12 novembre 1604; un sieur Maclou Poulet,
prenant qualité de seigneur et Guidon de la Sottie, et Nicolas Arnaut, se disant aussi seigneur et Hérault de ladite Sottie, présentèrent requête au prévôt de Paris, à l'encontre de noble homme Nicolas Jobert, sieur d'Angoulevent , valet de chambre du roi , Prince des Sots , et premier chef de la Sottie , etc.... dans laquelle requête ils demandaient qu'il fût « ordonné que le sieur d'Angoulevent serait tenu promptement de prendre jour pour faire entrée sotte en cette ville de Paris, et , pour ce, faire la convocation et assemblée ordinaire, y despendre largesses, et faire toutes autres cérémonies accoutumées, et faute de ce faire, qu'il serait dégradé delà Sottie, dejecté de la principauté, et qu'en son lieu il serait pourvu d'un autre par élection, défenses à lui à l'advenir de s'attribuer la qualité de Prince des Sots et en recevoir les droicts et émoluments. » •
Angoulevent ne se laissa point intimider par cette demande; il répondit à ses adversaires par de longues conclusions qui peuvent se résumer ainsi : Avant d'être admis à plaider contre votre Prince, justifiez d'abord de vos qualités de Guidon et de Héraut de la Sottie, montrez-moi vos titres , brevets et réception à ces dignités , et quand vous aurez satisfait à cette première exception vous me montrerez les statuts et titres en vertu desquels vous prétendez que je suis obligé de faire entrée sotte dans Paris.
Mais le prévôt, après avoir donné la parole aux gens du roi , après avoir entendu les parties en leurs plaidoiries et répliques,
« Condamne Angoulevent à faire son entrée en habits décents, au premier mai prochain, par les lieux, portes
et places ordinaires, avec ses officiers , suppôts et sujets que nous lui permettons de faire appeler par le premier de ses héraults, huissiers ou bedeaux. Auxquels officiers, sujets et suppôts, est enjoint de se trouver aux lieux et places qui leur seront ordonnés, et lui rendre les honneurs qui lui sont dûs. »
Le prévôt ne s'en tient pas là, et sa sentence statue sur bien d'autres points.
« Il ordonne que tous les dignitaires de la Sottie les plus éminents, marquis, comtes, barons et gentilshommes tiendront fidèle registre des membres présents. »
« Il autorise Angoulevent , Prince des Sots , à vendre et à engager tous ses biens, meubles et immeubles pour faire les frais de son entrée du mois de mai. »
Et faute par ce pauvre diable de Prince, de s'être conformé à la décision du prévôt, la principauté des Sots est déclarée tombée en commise , vacante et impetrable par personne plus capable que ledit Angoulevent, lequel sera rayé des registres et matricules des Sots.
Défenses furent faites par cette mémorable sentence à toutes personnes de reconnaître Angoulevent en sa qualité de Prince, de lui rendre honneur et respect. Elle ordonnait en outre que les portes de sa loge à Thôtel de Bourgogne lui seraient fermées, ladite loge donnée à son successeur, ses armes abattues , ses chancelier, avocats et conseillers rayés sur l'état de ses gages, défenses à eux de se qualifier à l'avenir ses officiers, ni se servir de marottes et chapperons qui leur ont été par lui baille^, etc.. (i).
(i) Cette sentence est du samedi 19 mars i6o5; elle fut rendue par François Miron, sieur du Tremblay, prévôt des marchands.
Il est inutile d'ajouter que le Prince condamné interjeta appel de la sentence du prévôt des marchands. L'affaire traîna longtemps, paraît-il ; les maîtres de la confrérie de la Passion, qui étaient alors Valérien Lecomte et Jacques Resneau , intervinrent dans la cause, ainsi que les administrateurs de l'hôtel de Bourgogne, et poursuivirent Angoulevent pour obtenir la déchéance de son titre de Prince des Sots, et firent cause commune avec Maclou Poulet et Nicolas Arnaut.
La Bazoche du Palais fut à son tour saisie de l'affaire, ce qui démontre bien ses relations intimes avec les Enfants-Sans-Souci; elle rendit un arrêt en faveur d'Angoulevent, qu'elle qualifie de valet de chambre du roi et de Prince des Sots, etc. (1).
On le voit, le procès prenait des proportions énormes, il préoccupait la cour et la ville. Ce ne fut que plus de trois ans après la décision du prévôt, qu'intervint l'arrêt du Parlement.
Nous ne croyons pas que Nicolas Joubert ait été défendu à la cour par Peleus , car le plaidoyer que nous avons sous les yeux, porte pour titre : Plaidqyé pour la défense du Prince des Sots, par L. V. (1). Du reste, la chose importe peu.
Pour combattre la prétention de Maclou Poulet et de Nicolas Arnaut, l'avocat leur contestait, comme devant le prévôt , leur qualité de Guidon et de Hérault de la
(1) Arrêt du Royaume de la Ba\oche donné au profit du sieur Dangoulevent, valet de chambre du roi, Prince des Sots, 1007, pet. in-8 de 8 pp.
(i) Plaidoyé pour la déffence du Prince des Sots, Paris, Nicolas Rousset. 1617, pet. in-8, de 16 pp.
Sottie : «Vous n'êtes que deux membres de cette immense principauté; tous les autres confrères, leur disait-il, sots, sotelets, seigneurs, barons, marquis, pères sots et mères sottes (i) vous délaissent et vous désavouent en cette poursuite ; il faudrait que vous fussiez les deux tiers et tout le corps de la Sottie, etc.. Vous ne pouvez comme sujets disputer au Prince sa principauté; vous l'outragez, alors que vous lui devez honneur et révérence. »
Le défenseur d'Angoulevent prenant ses adversaires à partie, leur reproche leurs exactions et pillements , leur vilenie et indignité « car si le droit des romains punissait de mort ceux qui perdaient leurs armes , de quel supplice jugerez-vous condamnable ce Hérault et ce Guidon, qui ont porté, joué et engagé à la taverne, la casaque et l'enseigne de sottise. »
L'analyse complète de ce plaidoyer nous mènerait trop loin. On voit le ton acerbe de l'avocat contre ses adversaires , et son attitude, plus respectueuse pour son client , que ne l'avait été celle de Peleus dans la précédente affaire.
Tout alla si bien, qu'Angoulevent triompha sur son appel et fut maintenu dans sa principauté de la Sottie , par arrêt du 19 juillet 1608.
Cet arrêt, après avoir rappelé les nombreuses décisions du Parlement sur les divers incidents de cette affaire , et sur d'autres , en faveur de Nicolas Joubert, suivant arrêts des 2 et 27 octobre 1604, 5 février 1606, et enfin, l'arrêt sur le procès avec l'Enfant, du 19 février 1608;
Ordonne à nouveau l'exécution de ces divers arrêts ;
(1) Pères sots et mères sottes sont ici de simples suppôts du Prince des Sots et non des dignitaires de la société.
Maintient et garde Nicolas Joubert, en la possession et jouissance de sa principauté des Sots et des droits appartenant à icelle;
Et, statuant à l'égard de toutes les parties, à savoir le Guidon et Hérault de la Sottie, Valérien Lecomte, comédien au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, Jacques Resneau ou Rameau, et les maistres dudit hôtel de Bourgogne intimés et défendeurs;
Reconnaît au Prince des Sots le droit d'entrée par la grande porte dudit hôtel de Bourgogne, sa présence aux assemblées qui s'y feront par les maîtres et administrateurs, et la jouissance de sa loge ;
Condamne lesdits administrateurs de l'hôtel, à lui en rendre et restituer les fruits depuis son installation; leur fait défenses de le troubler et empêcher en la possession et jouissance de ses droits , de lui mesfaire , mesdire, ni injurier sur peine de punition ;
Condamneles administrateurs de l'hôtel de Bourgogne, à 80 livres parisis d'amende envers Angoulevent, et à 4 livres parisis pour les pauvres ;
Décharge le Prince des Sots de faire son entrée en cette ville de Paris, jusques à ce que par la cour autrement en ait été ordonné ;
Condamne les administrateurs de l'hôtel de Bourgogne aux dépens (1).
Tels furent les deux grands procès d'Angoulevent , dans lesquels la principauté de la Sottie et sa loge à l'hôtel de Bourgogne furent en jeu. Il ne nous est resté que les deux arrêts qui statuent in terminis.
(1) Cet arrêt, important pour l'histoire du théâtre, est rapporté au tome v de l'Histoire de la ville de Paris , par Félibien ; page 44.
Ces mémorables débats engagés pour des choses si futiles, donnèrent lieu à une foule de publications, tant en vers qu'en prose , parmi lesquelles on peut citer les Satires contre VArchi-Sot (i), le Légat testamentaire du Prince des Sots à M. d'Acreigne , Tullois , advocat au Parlement... etc. (2).
Si nous en avons parlé aussi longuement , c'est que ces débats sont très-mal connus, et qu'on attribue en général à la seconde affaire la plaidoirie de Peleus qui fut prononcée dans la première, sur la créance de l'Enfant, la confiscation de Marguerite Chambrier, et la saisie de la loge, et qu'on fait un seul et même procès de ces deux contestations bien différentes.
Revenons à nos farces et sotties représentées sous Louis XII, et sous François Ifcr, et laissons en paix Angoulevent , le Prince des Sots.
Il nous importe peu de savoir si Tabarin , Brioché , Bobèche, Gauthier-Garguille, Gros Guillaume, et tous les farceurs du Pont-Neuf jusqu'à Mondor, ont été ses tributaires, ses vassaux, avant d'être ses continuateurs. Pour nous, au moment de la séparation des deux sociétés, la comédie était née depuis longtemps. L'influence de Rabelais avait été considérable sur ses contemporains. La scène s'était transformée , la poésie avait emprunté à la satire une allure plus vive et plus assurée. Sur la bouche moqueuse du comédien, dans son regard effronté, on trouve encore le cynisme des remues franches , une
(1) L'Archi-Sot, écho satyrique, i6o3, in-8. Cette pièce a été reproduite dans la collection Jannet. Variétés historiques, t. Vlï, p. 3j.
(2) Légat testamentaire., etc., in-8: 8 pp, s. 1. ni d. pièces reproduites dans la collection Jannet, Var. hist, t. Iil? p. 353,
absence presque totale de tout sentiment de décence et de pudeur ; mais, sous ce matérialisme de taverne, on entend un rire franc et large , une moquerie spirituelle dans sa familiarité. Il semble que le génie du caractère français se soit révélé tout à coup, spontanément et sans préparation.
Nous n'irons pas chercher non plus ce que fut la société des Enfants-Sans-Souci en province, et si l'origine de la Mère folle de Dijon doit être fixée vers i38i, comme le veut Menestrier (1) , ou si la société joyeuse dont elle était le chef, est contemporaine, quant à sa fondation, de celle de Paris, et s'il faut aussi lui assigner pour date l'année 1402. Nous n'aurions qu'une chose à retenir de cet examen, c'est qu'à Dijon, comme à Paris, la sottie fut son spectacle de prédilection. Ces spectacles se donnaient tous les ans , au carnaval , et les personnes de qualité, déguisées en vignerons, chantaient, sur des chariots , des chansons satiriques contre les mœurs du temps, C'étaient bien là les invectives, les sottises qui rappelaient les plaustra injuriarum des anciens.
Examinons donc ce qu'étaient les farces et les sotties au XVIe siècle: elles ne sont plus exclusivement des parodies, elles sont arrivées à leur dernière transformation ; elles ne se bornent plus aux scènes de famille , aux mésaventures du mari trompé ; elles se signalent par la vivacité de leurs attaques contre la royauté, l'église, la noblesse , la magistrature, en un mot contre tous les grands corps de l'État. La politique se met souvent
(1) Menestrier, Des ballets anciens et modernes, selon les règles du théâtre, Paris, i685, p. 52.
de la partie; les aspirations de liberté, d'émancipation et d'indépendance s'y trouvent à chaque pas, et si les idées nouvelles se produisaient avec plus de calme et d'autorité dans les écrits des penseurs, des poètes et des historiens , sur le théâtre des clercs du Palais elles avaient une influence plus directe sur les masses, parce qu'elles empruntaient le langage qui était à la portée de tous et qu'elles se vulgarisaient dans toutes les classes par la représentation.
Une sottie des plus curieuses est celle de Y Ancien- Monde.
L'Ancien-Monde se plaint que rien ne va plus ici-bas :
C'est grand' pitié que de ce pourre monde. Abus vient , qui l'endort et qui gouverne à sa place , avec Sot-Dissolu, Sot-Glorieux, Sot-Corrompu , Sot- Trompeur, Sot-Ignorant et Sotte-Folle, personnages allégoriques représentant le clergé, la noblesse, les hommes de loi , le commerce , etc.
sot-dissolu, habillé en homme d'église.
Voule, voule, voule, voule, voule, Ay, ha, ha, toy, toy; voule, voule, Ribleurs (1), chasseurs , joueurs, gormens: Et aultres gens plains de tormens, Seigneurs dissolutz , appostates, Yvrognes, napleuz (2) à grans hastes, Venez, car vostre prince est né.
SOT-GLORIÊUX.
A l'assault, à l'assault, àl'assault, à l'assault, A cheval, sus en point, en armes.
(ï) Voleurs.
(2) Attaqués du mal de Naples.
Je ferai plourer maintes larmes A ces gros villains de villaige.