‹ Les clercs du palaisChapitre 21 sur 40 · ABUS · texte numérisé non relu

ABUS

Si très fort a esté cassé ,

Qu'il ne tient ne à chau, ne à sable.

Employé^ Corruption de préférence. — Mais où la trouver? où loge-t-elle?

Mais au Palais, à la grant salle ,

C'est le lieu où plus a fiance.

Tiendroit-elle point audience

Avec les chapperons fourrez ?

Dieu! que par eulx sont maintz fols raiz ,

Sans rasoir , sans eau et sans pigne ! . . .

La justice ecclésiastique n'était pas plus à l'abri que les tribunaux séculiers :

Quelqu'un voulsit couper l'aureilhe A Corruption bien sommere (i), Mais en passant par l'ordinaire, Et allégant qu'estoit clergesse , De logiz trouva grant largesse Par toute 1'ofncialité... etc.

Le Parlement ne pouvait rien dire : le roi supportait personnellement la satire, il fallait que tout le monde

(î) De fort près.

l'endurât. C'est sans doute à la suite de la représentation de cette pièce que des plaintes furent portées à Louis XII. Nous savons la réponse qu'il y fit.

Cette sottie est, à juste titre, considérée comme une des plus remarquables de celles qui sont connues. Elle avait été quelque temps attribuée à Gringore; puis elle lui fut contestée. Il se peut qu'elle ait été composée par les clercs du Palais ou par les Enfants-Sans-Souci.

Les représentations des Enfants-Sans-Souci se tenaient au Palais, au Châtelet et aux Halles; elles s'annonçaient, nous l'avons dit, par un cry ou proclamation fait, quelques jours à l'avance, dans les rues de Paris.

La représentation des trois pièces de Gringore, donnée en 1 5 1 1 , fut annoncée par un cry qui nous a été conservé. En voici quelques vers (1) :

Sotz lunatiques , sotz estourdis , sotz sages ,

Sotz de villes, sotz de chasteaux, de villages,

Sotz rassotez, sotz nyais, sotz subtils,

Sotz amoureux, sotz privez, sotz sauvages,

Sotz vieux, nouveaux et sotz de toutes âges ,

Sotz barbares , estranges et gentils ,

Sotz raisonnables , sotz pervers , sotz retifs ,

Vostre Prince, sans nulles intervalles,

Le mardy gras, jouera ses jeux aux Halles.

Les farces sont plus spécialement du domaine de la Bazoche; leur titre est presque toujours accompagné d'une des épithètes suivantes : joyeuse , très-bonne et très-joyeuse, fabuleuse , enfarinée, morale, récréative, facétieuse, badine, française, nouvelle.

(1) On trouvera la pièce tout entière, dans les œuvres de Gringore, édition Jannet, tome iw, page 201.

La meilleure de toutes , celle qui est considérée comme le chef-d'œuvre du théâtre avant Corneille , est la farce de Maître Pathelin.

Cette comédie, par cela même qu'elle est regardée comme l'œuvre la plus importante et la plus estimée de l'ancien théâtre français, est devenue, en quelque sorte, le champ de bataille où se sont donné rendez-vous les érudits et les écrivains qui s'occupent des origines du théâtre français ; tout, en elle, a été matière à discussion, depuis l'époque où elle a été composée, l'orthographe du mot Pathelin, jusqu'au nom de ses auteurs présumés. Cette comédie a été attribuée successivement à Guillaume de Lorris, à Villon, à Pierre Blanchet, et, en dernier lieu, à Antoine de la Salle, auteur du roman du Petit Jehan de Saintré.

Ce que nous "connaissons des clercs du Palais peut nous autoriser à être d'une opinion, sinon tout à fait contraire à celles qui ont été acceptées jusqu'à ce jour , du moins différente sur plusieurs points importants. Nous ne surprendrons personne en disant que la farce de Maître Pathelin, ainsi que son Testament , doivent être considérés comme des œuvres de la communauté des clercs de la Bazoche ou d'une compagnie de judicature. Cette farce, d'une longueur inusitée, se compose, nous le croyons, de deux comédies distinctes , dont l'une a dû être composée sous le roi Jean , et la seconde sous Charles VI. Plus tard, elles subirent diverses transformations, et furent réunies en une seule. Dès lors, soit qu'on l'attribue à Pierre Blanchet ou à Antoine de la Salle , pour nous ces écrivains ne doivent être considérés que comme ayant accompli un travail de refonte ou de rajeunissement.

Nous conserverons à Pathelin l'orthographe qui lui a été donnée dans les anciennes éditions , et nous l'écrirons avec un h. Pathelin est un nom propre transformé, altéré, défiguré. Nous voyons dans son Testament un nom de procureur, ou plutôt d'attourné, qui a beaucoup d'analogie avec celui-ci :

Fut présent Mathelin le sourt, Attourné de Gauthier faict nyent.

De Pathelin à Mathelin la différence n'est pas grande : la première lettre seulement est changée. Mathelin veut dire Mathurin dans le vieux langage. Pathelin est-il une altération du même mot? N'est-il qu'un prénom ? Dans le Testament il parait être pris dans ce sens ;

Désormais je suis un vieillard Nommé Pathelin Patroullart.

Les clercs de la Bazoche commencèrent à s'attirer les rigueurs du Parlement sous Louis XI , en 1442 , peutêtre même bien avant; mais s'ensuit-il de là qu'ils n'aient commencé à jouer leurs pièces que vers cette époque? Il est certain, nous l'avons dit, qu'ils jouaient la comédie depuis longtemps; ils étaient même acteurs dans les mystères qui se donnaient à l'entrée des princes. Us jouèrent d'abord leurs comédies ou farces dans l'enceinte du Palais , non pas publiquement, mais comme amusement particulier, comme récréation. L'action dramatique de leur- communauté se divise en deux périodes : la première, qui embrasse presque tout le XIVe siècle, ne nous offre que des représentations particulières, non publiques, des amusements d'écoliers ; la seconde, que l'on fera partir du commencement du XVe siècle, est celle où les farces et

les sotties, comme les mystères, deviennent un spectacle public salarié, une spéculation des Enfants-Sans-Souci.

Les religieux avaient , eux aussi , commencé à jouer les mystères dans le silence de leurs cloîtres. Les collégiens jouaient sous Louis XII et sous François ier. Jodelle avait fait jouer la tragédie de Cléopâtre, en i552, au collège de Boncourt. Esther et Athalie furent représentées , par ordre de Mme de Maintenon , dans l'établissement des demoiselles de Saint-Cyr. Aujourd'hui encore les distributions des prix commencent par un spectacle. La coutume, on le voit, date de loin.

L'ordonnance de 1402 ne décide rien quant à l'origine des mystères et des moralités. Nous nous sommes expliqué au chapitre précédent sur le sens à donner à l'ordonnance de Charles VI. Non-seulement cette ordonnance ne prouve rien quant à l'origine des mystères, mais encore elle implique nécessairement l'existence des farces et des sotties.

En effet, une chose frappe à sa lecture : le roi Charles VI , après avoir accordé aux Confrères de la Passion l'autorisation qu'ils demandent, prend une précaution qui ne peut plus nous étonner.

« Présens à ce troiz, deux ou l'un d'eulx qu'ils vouldront eslire de noz officiers , sans pour ce commettre offense aucune envers nous et justice. »

Cette disposition semblerait annoncer que ce monarque redoutait des attaques contre sa personne et contre la justice; or ce n'est pas dans les mystères du XIVe siècle qu'il faut les chercher; c'est plutôt dans les jeux des clercs du Palais , dans les sotties des Enfants-Sans- Souci. Robert de Thuillères, le lieutenant du prévôt,

dans le permis qu'il délivre au gouverneur de la confrérie, n'oublie pas de désigner Jehan le Pillent, sergent de la douzaine, et Jehan Savenal, sergent à verge, pour estre presens avec eulx en ceste présente année; d'où l'on peut conclure que les attaques contre la royauté et contre les grands corps de l'Etat s'étaient produites en diverses circonstances et assez souvent pour que l'autorité royale ait cru devoir prendre, dès 1402, des mesures de précaution. Ne peut-on pas admettre que cette autorisation , qui était absolument nécessaire pour la représentation des mystères, ne l'était pas pour les comédies, farces ou sotties , et n'eston pas surpris de cette circonstance que, vers le milieu du XVIe siècle, le Parlement se soit cru obligé d'interdire aux Confrères de la Passion la représentation des mystères , alors qu'il supportait celle des autres genres de productions dramatiques sur lesquels il exerçait une surveillance et qu'il soumettait à la censure ? Ces mesures exceptionnelles , à ces deux époques , sont cependant significatives. L'autorisation , comme la défense , s'appliquait seulement aux représentations ayant un caractère religieux, et, quoique opposées en apparence, elles s'expliquent l'une par l'autre.

Au surplus, M. Littré, de l'Institut, dans une étude savante, publiée dans la Revue des Deux-Mondes (1) , à propos des recherches de M. Génin sur la comédie et l'auteur de Pathelin , fait remarquer avec raison que, dès le XIVe siècle, les comédies se jouaient déjà, et qu'Oresme, sous Charles V, en constatait l'existence quand il disait dans son Ethique:

(1) Voir le numéro du i5 juillet i855, page 355.

« Et ce peut assez aparoir par les comédies des anciens et par celles que l'on fait à présent. »

S'il faut en croire Chorier, en i385, les comédies entraient dans le programme des réjouissances publiques. Voici ce qu'il dit dans son Histoire de Dauphiné en parlant de l'entrée de Charles VI à Vienne :

« Une des principales marques de la joie publique dans ces occasions étoient des représentations comiques , que l'on disposoit en divers lieux où des théâtres étoient dressés à ce sujet. On habilloit même bizarrement diverses personnes, qui marchoient devant les grands en disant des choses facétieuses et faisant des gesticulations ridicules pour les divertir. Rien de cela ne fut négligé à l'entrée du roi (i). »

M. Magnin, dont l'opinion fait autorité en cette matière, estime que la comédie de Pathelin date de la fin du XIVe siècle.

L'action de Pathelin se passait sous le roi Jean ; la preuve la voici :

PATHELIN

J'en prendray six tout rondement.

LE DRAPPIER

A vingt et quatre solz chacune , Les six , neuf francs.

Hen! c'est pour une :

Ce sont six escus

LE DRAPPIER

Neuf francs m'y faut ou six escus.

(i) Chorier, Histoire générale de Dauphiné, in-fol., t. ii, 1672, page 387.

Ces trois valeurs équivalentes : six aunes , six écus , neuf francs, prouvent que l'écu vaut 24 sols , et le franc 16 sols. Si l'on cherche à quelle époque correspondent ces valeurs, on trouve que c'est de 1 356 à i36o, sous le roi Jean (1).

L'action est postérieure au roi Jean; elle doit être fixée sous Charles VI :

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