LE BERGER
Je ne vous payeray point en soulz Mais en bel or à la couronne,
dit Aignelet à Pathelin. L'écu d'or, l'écu couronné, n'ont commencé d'être frappés que sous Charles VI , vers 1384; donc, c'est à cette époque que doit être fixée la date de l'action. M. Magnin paraît incliner pour cette date.
« Je pense que la Farce de Pathelin a été écrite précisément à l'époque ou parlent et agissent les personnages, c'est-à-dire après 1384, lorsque les bons écus d'or à la couronne, qui venaient de remplacer les monnaies altérées et si décriées du roi Jean , étaient dans toute leur nouveauté et jouissaient de la faveur publique. »
M. Génin croit que la comédie de Pathelin aurait été écrite par l'auteur du Petit Jehan de Saintré , vers le milieu du XVe siècle. Antoine de la Salle aurait, comme dans son roman , reculé d'un siècle l'action de sa comédie pour éviter les rigueurs du Parlement en mettant sur la scène un avocat d'une autre époque. La principale raison donnée par M. Génin, est que l'histoire des premiers
(1) Voir l'édition de Pathelin , publiée par M. Génin. — Paris , Chamerot^ 1854.
établissements dramatiques remonte à 1398, époque des essais des Confrères de la Passion , et que, par conséquent ; il ne faut pas chercher les farces et les sotties au delà de 1402, date de l'ordonnance de Charles VI , qui ne parle que des mystères. Nous avons suffisamment combattu cette argumentation, et démontré que si l'on devait chercher dans cette ordonnance autre chose que la date où les mystères deviennent une spéculation , on tombait dans une erreur grave, résultat d'un faux point de départ.
M. Magnin, au surplus, a répondu victorieusement; et à ses arguments, selon nous sans réplique, on peut en ajouter un autre , de M. Littré, qui n'a pas moins de valeur :
« Mais, d'un autre côté, comment croire que dans une farce , dans une pièce populaire par excellence , on s'avise d'évaluer les choses non pas en monnaie courante, mais en monnaie tombée en désuétude depuis près d'un siècle ? Comment les spectateurs doivent-ils savoir que cela rappelait justement le roi Jean? Je ne puis , je l'avoue , passer là-dessus. Je suis conduit à l'une ou à l'autre de ces deux alternatives : ou bien il y avait une vieille farce , un vieux fabliau composé sous le roi Jean, et usant, par conséquent, des monnaies de ce temps, lequel a été rajeuni dans le XVe siècle sans qu'on ait changé les termes du marché entre Pathelin et le drapier , ou bien l'opinion de Pasquier est véritable, » etc (1)
Les clercs du Palais existaient à l'état de commu-
(1) Voir l'article publié par M. Littré, dans la Revue des Deux-Mondes.
nauté depuis le commencement du XIVe siècle. Ils n'avaient pas, comme les Confrères de la Passion, à demander des licences à Charles VI ; leur existence avait été reconnue ou tolérée par les rois de France , depuis Philippe le Bel, et par le Parlement. Leur société n'était pas une création nouvelle comme celle des Confrères de la Passion. Au surplus, leurs divertissements et leurs jeux ne touchaient en rien au drame hiératique.
La farce de Maître Pierre Pathelin est donc , suivant nous, l'œuvre des clercs de la Bazoche ou des Enfants- Sans-Souci , si l'on considère cette dernière société comme ne faisant qu'une avec celle des clercs du Châtelet ou du Palais. Nous en avons pour preuve ces nombreux traits qui dénotent une habitude , une sorte de familiarité avec les mœurs judiciaires ; ces observations qui ne peuvent être faites que par des praticiens ou des hommes de loi , observations qui nous font croire que le Pathelin a pris le jour dans une des compagnies de judicature du moyen âge.
« Cette charmante comédie, dit M. Magnin , a dû, si je ne me trompe, faire partie du premier répertoire des Enfants-Sans-Souci, rivaux alors des clercs de la Bazoche. »
Nous admettons l'opinion de M. Magnin, si on nous accorde que la société des Enfants-Sans-Souci était une communauté de clercs. Nous sommes même disposé à croire que le Pape des Fous abdiqua son pouvoir entre les mains du Prince de la Sottie, son successeur , et qu'il devint, au XVe siècle, le maître des jeux des clercs du Châtelet.
Un pauvre hère , une espèce de courtier , avocat de
village, habitant les environs de Paris, un clerc ou un suppôt de la Bazoche , si l'on veut, a servi de modèle à ses compagnons pour faire de Pathelin une de ces figures typiques telles qu'on en rencontre à toutes les époques et à tous les âges. Pathelin est devenu un terme générique; son nom est resté célèbre comme celui de Paillasse , de Polichinelle, et comme, de nos jours, celui de Mayeux et de Robert Macaire. La première comédie des clercs du Palais ou des Enfants - Sans - Souci , et cela devait être, fut une satire personnelle contre un des leurs, légiste de bas étage , praticien effronté , voleur par tempérament et par nécessité. Pathelin est un nom propre ou un prénom travestis; celui qui le portait était ou un agent d'affaires de province, ou un de ces légistes de circonstance qui s'abattirent sur le Palais de Justice à l'organisation du Parlement , et qui profitèrent des hésitations et des embarras d'une institution nouvelle pour rançonner le plaideur qui avait le malheur de tomber entre leurs mains. Le vol adroit des aunes de drap, l'habileté déployée par Pathelin, sa maladie feinte lorsque le drapier lui réclame le prix de sa marchandise , forment le premier acte de cette comédie , ou , plutôt , la première comédie elle-même, celle dont on peut faire remonter la date au roi Jean. Cette première comédie n'est pas la meilleure , mais elle est la plus célèbre. C'est elle qui nous fait connaître le pathelinois , soit que ce mot s'applique aux discours mielleux et trompeurs de l'avocat achetant son drap, soit qu'avec Rabelais il désigne le langage inintelligible et barbare du débiteur feignant d'être malade pour tromper son créancier. La seconde, qui se compose des conseils donnés à Aignelet, de la
plaidoirie devant le juge, du trouble du drapier en présence des deux trompeurs qui s'entendent pour le dépouiller, a été faite après la première. Sa date, moins ancienne, doit être portée vers 1384, sous le roi Charles VI. Ces deux comédies ne sont autre chose qu'une satire personnelle dirigée par les bazochiens contre un ou plusieurs individus qu'ils connaissaient, qu'ils voyaient journellement et qui vivaient au milieu d'eux. Le sujet n'était point inventé ; ce n'était pas une création imaginaire, mais des portraits d'après nature : la comédie, à cette époque, ne pouvait aller au delà.
La farce de Pathelin est tellement connue , elle a été si souvent l'objet des recherches et des analyses, qu'il semble que tout a été dit sur elle; ce pendant , en l'examinant au point de vue de la Bazoche, on en fera peut-être sortir des aperçus nouveaux.
Et d'abord, la farce de Pathelin est-elle une critique dirigée contre les avocats? Nous ne le pensons pas. Sans doute, cette double comédie forme, avec le Testament de Pathelin, une sorte de trilogie facile à saisir : dans la première partie, on voit le voleur qui dérobe le drap du marchand et qui feint une maladie pour se soustraire au paiement ; dans la seconde , le fripon se montre dans l'exercice delà profession d'avocat; enfin, dans la troisième ou dans le Testament , on assiste à la fin de la carrière de cet homme taré , qui , après avoir commis les actions les plus viles, devient magistrat, et meurt au sortir de l'audience. Evidemment , il y a là une gradation qui n'échappe à personne et , sincèrement , nous serions embarrassé de dire s'il y a eu une intention cachée dans la manière dont ces trois pièces ont été liées entre elles.
Nous croyons que le hasard y est pour beaucoup , et que si une intention satirique existe contre les gens de justice, elle ne serait manifeste que dans le Testament, comédie inférieure aux deux autres, et que le Parlement empêcha probablement de représenter aussi souvent que ses devancières. Mais, nous le répétons : il ne faut voir dans Pathelin qu'une satire dirigée contre des personnalités, des individualités méprisables. Pathelin , en effet , était nonseulement un fripon, mais un ivrogne.
PATHELIN
N'a-t-il plus rien au pot carré A boire avant que trespasser ?
MESSIRE JEAN
Dictes où voulez que vostre Corps soit bouté en sépulture.
En une cave à l'adventure
Dessoubs ung muid de vin de Beaulne (i),
Puis faictes faire en lettre jaulne
Dessus moy , en beau pathelin ,
Cy repose et gist Pathelin
Autrefois advocat sous l'orme (2).
(1) C'est de là probablement qu'Adam de Nevers a tiré les motifs de sa chanson :
Si je meurs, que l'on m'enterre....
(2) Il y avait autrefois devant les églises, ou sur la place principale des villages, un orme sous lequel les juges pédanés se rendaient périodiquement pour rendre la justice. Un avocat sous l'orme était un petit avocat de village. C'était sous l'orme que se faisaient les danses villageoises. Attends-moi sous l'orme est une locution proverbiale qui était venue de ce que les assignations ou citations devant le juge pédané étaient en quelque sorte des rendez-vous auxquels on cherchait à se soustraire, auxquels on se rendait à contre-cœur et même où on se dispensait le plus souvent de se trouver. Attends-moi sous l'orme, tu m'attendras longtemps . L'avocat sous l'orme attendait le client, qui ne venait pas.
C'était non-seulement un fripon et un ivrogne, mais encore un homme flétri par la justice.