LE BERGIER
C'est bien dit , afin qu'on ne voye Que vous soyez mon advocat.
cette admirable scène à l'audience , où le drapier confond les aunes d'étoffe et les moutons , les réponses du berger , l'embarras du juge, qui ne comprend rien au galimatias de Guillaume et qui le ramène au débat par ces mots passés en proverbe :
Suz , revenons à nos moutons,
Sommes-nous béjaunes.
tout cela est d'une observation si exacte, si vraie, si judicieuse, qu'il est impossible de supposer que cette comédie n'ait pas pris le jour dans une salle d'audience.
La comédie de Maître Pathelin était pour les bazochiens , ce qu'était le mystère de la Passion pour les Confrères qui jouaient dans l'église de la Trinité. Ce mystère de la Passion, qui, dès le principe, se représentait en une journée, avait reçu, par la suite des temps, un accroissement prodigieux. De même, la comédie de Maître Pathelin , spectacle favori des clercs, subissait, tous les ans, des retouches, et se développait par des additions successives que les acteurs et les auteurs y introduisaient. Enfin, elle arriva au chiffre énorme de quinze cent quatre-vingt-dix-huit vers, ce qui fait la matière de trois comédies ou farces ordinaires. Le Testament , qui a été composé quelque temps après, n'en contient que cinq cent soixante-trois.
Du Verdier estimait que plus une farce était courte, meilleure elle était :
« Or n'est la farce qu'un acte de comédie, et la plus courte est estimée la meilleure, afin d'éviter l'ennui qu'une prolixité et longueur apporteroit aux spectateurs ; car, comme dit Gratian du Pont en son Art de Rhétorique , qui voudra sçavoirle nombre des lignes qu'il faut en monologues, dialogues, farces, sotties et moralités, soit averti que, quand monologue passe deux cens vers, c'est trop ; farces et sotties , cinq cens ; moralités , mille ou douze cens au plus. »
Ce développement excessif, cette différence d'époque , évidente, attestée par les diverses monnaies dont il est question dans la comédie, nous amènent à supposer que,
primitivement, il y a eu deux pièces distinctes. Nous l'avons déjà dit : nous croyons qu'une première comédie a été faite sous le roi Jean. Le débat entre Pathelin et le drapier sur le prix de la marchandise fixerait au règne du roi Jean la date de cette première partie, qui ne contiendrait pas moins de mille six vers, et s'arrêterait au monologue du marchand , se plaignant de ce que chacun le vole. L'écu d'or, l'écu couronné qu'Aignelet promet à l'avocat, ferait remonter l'époque de la seconde partie au règne de Charles VI , trente ou quarante ans après. Cette deuxième partie serait un peu moins longue que la précédente et ne contiendrait que cinq cent quatrevingt-douze vers.
Nous ne nous dissimulons pas que notre manière d'envisager cette question rencontrera des contradictions; cependant notre opinion se soutient à l'aide de sérieux arguments, et elle est chez nous passée à l'état de conviction profonde.
La Farce de l'avocat Pathelin est une des plus anciennes; elle fut faite plus d'un siècle avant l'usage de l'imprimerie en France. C'était la comédie de prédilection des clercs du Palais; ils s'en transmettaient les originaux de génération en génération. Les altérations et changements successifs ont rendu presque impossible la fixation précise de son origine. Cette impossibilité est plus grande encore si l'on ne veut pas se résoudre à admettre deux époques, comme nous le faisons nousmême. La versification s'améliorait au fur et à mesure qu'on s'approchait du siècle de François Ier. Les proverbes et les locutions consacrés par l'usage y foisonnent à ce point qu'on croirait en lire un recueil. M. Villemain,
dans son Cours de Littérature du moyen âge , dit avec raison que la Farce de Pathelin est l'œuvre de tout le monde; en effet, c'est une œuvre de plusieurs siècles et plusieurs auteurs; mais n'oublions pas aussi que, pendant plus de deux cents ans, ces auteurs et ces acteurs étaient des clercs de la Bazoche.
On pourra objecter que la seconde partie de la Farce de Pathelin se lie tellement avec la première qu'il est impossible de les séparer. A cela nous répondrons que le Testament de Pathelin forme lui-même une suite et sert de dénouement à la première comédie. Dans le Testament , Pathelin se confesse au curé, qui n'a pas été acteur dans la précédente comédie; le curé l'interroge cependant sur les tromperies qu'il avait conseillées
au berger :
MESSIRE JEHAN
En après je vous fais demande , Avez-vous eu rien de l'autruy?
Qui vous souviengne?
PATHELIN
Helas ! ouy !
Mais de le dire n'est mestier.
MESSIRE JEHAN
Si est vrayement.
PATHELIN
C'est du drappier, Duquel j'eus cinq, dis-je, six aulnes De fin drap, qu'en beaux escus jaulnes Luy promis et devoye payer Incontinent sans délayer.
Ainsy fut-il de moy content;
Mais je le trompay faulcement, Car oncques il n'en receut croix, Ne ne fera jamais.
MESSIRE JEHAN
Et du bergier?
PATHELIN
Parler n'en ose.
. . . Pour mon honneur.
MESSIRE JEHAN
Et comme quoy?
PATHELIN
Pource qu'en Bée Il me paya subtilement.
MESSIRE JEHAN
Par qui fusse?
Par qui se fut?
Par moy qui l'avoye introduit.
Ce dialogue fait supposer que le spectateur était censé connaître le Pathelin du roi Jean et de Charles VI. Pourquoi n'admettrait-on pas que l'auteur de la scène d'audience a fait la même supposition? Il le pouvait d'autant plus que, depuis plusieurs années, le langage pathelinois était en quelque sorte célèbre. Les clercs de la Bazoche avaient sans doute joué cette comédie au carnaval, aux plantations du mai; elle avait même pu faire le sujet d'une cause grasse.
Ce système, nous le reconnaissons, repose sur de simples hypothèses; mais, sur cette question, le champ est
libre, et les suppositions, jusqu'à ce jour, ont été, plus nombreuses que les preuves. Il est impossible d'accorder au Pathelin l'unité de temps et l'unité d'action, pas plus que l'unité de personne et l'unité de lieu. Il est impossible d'admettre qu'un poëte quelconque du XV0 ou du XVIe siècle ait pu couler d'un seul jet, par la seule force de son talent et de son imagination, une comédie en seize cents vers, qui, de nos jours, passe encore pour un chef-d'œuvre. Le badinage de Clément Marot n'y aurait pas suffi.
Ceci posé, quel est le poëte qui a opéré le travail de transformation dont nous avons parlé précédemment ? Est-ce Gringore, Marot, le comte de Salles, Jean de Serre , Jean de Pont-Alais ? Tous étaient à la fois acteurs et compositeurs (i). Est-ce Pierre Blanchet? Est-ce l'auteur du Petit Jehan de Saintré? Pierre Blanchet était bazochien; il habitait Poitiers, où la société des clercs était célèbre. D'autre part, les arguments donnés par M. Génin en faveur d'Antoine de la Salle, dans la préface de son édition du Pathelin, ont une valeur incontestable :
Il est impossible de méconnaître dans le Petit Jehan de Saintré, même au premier coup d'œil, un air de famille et des analogies multipliées avec la Farce de
Antoine de la Salle appartint à la magistrature ; il fut viguier d'Arles; il était donc familiarisé avec les mœurs
(1) Voir la XXXe nouvelle de Bonaventure des Periers sur Jean de Pont-Alais, compositeur et acteur.
(2) Voir l'article de M. Littré, dans la Revue des Deux-Mondes.
judiciaires, sans la connaissance desquelles nous n'admettons pas qu'un écrivain ait pu faire le Pathelin. Sur ce point, nous renvoyons le lecteur à la belle édition publiée par M. Génin; elle contient, outre des notes savantes et spirituellement écrites, une introduction remarquable sous plus d'un rapport.
Quant à nous, nous n'opterons ni pour Blanchet, ni pour Antoine de la Salle; nous croyons, comme M. Villemain, que le véritable auteur est tout le monde. Les expressions sont de tous les âges, de toutes les époques et de toutes les provinces; et non-seulement nous considérerons la comédie de Pathelin comme un damier composé de pièces rapportées, comme un édifice à plusieurs architectures, mais encore comme une œuvre cosmopolite , partie on ne sait d'où , de Rouen ou des environs de Paris, et qui a fait pendant plusieurs siècles son tour de France.
Une ancienne édition porte l'indication suivante : La Scène à Paris près Saint-Innocent , d'où l'on a inféré , à tort suivant nous (i) , que l'action se passait à Paris et au lieu indiqué. Il est à croire plutôt que cette mention se rapporte à la place qu'occupaient près des Halles les échafauds du Prince de la Sottie et des Enfants - Sans - Souci. Il paraît fort douteux que , dès lors , le mot scène eût le sens de fable ou d'action théâtrale; plusieurs passages de la pièce démontrent d'ailleurs que l'action ne se passait point à Paris, mais dans un bourg voisin. Si Pathelin avocassait , comme il dit, dans une ville telle que Paris , parlerait-on de son
(i) Opinion de M. Magnin.
mérite et de sa supériorité sur ses confrères dans les termes suivants :
N'a , au territoire Où nous tenons nostre auditoire, Homme plus saige, fors le maire.
Et Guillemette, sa femme, lui dirait-elle?
Sans clergise , Et de sens naturel, vous estes Tenu l'une des saiges testes Qui soit en toute la paroisse.
Sans clergise , sans étude. Un tel compliment ne peut s'adresser évidemment qu'à un avocat de village.
M. Génin pense que cette comédie est née dans les Flandres, près de Bruxelles; il nous serait facile d'indiquer qu'elle a pu avoir un autre berceau : Sommes-nous cornarts ....
Attourné de Gauthier faict nyent.
Je ne veuil citre ne peré.
La société des Cornarts avait été fondée à Rouen ; les Attournés n'étaient connus que dans le ressort de l'Echiquier de cette province. Le cidre et le poiré sont plus normands encore que les Cornarts et les Attournés : la Farce et le Testament de Pathelin paraissent donc avoir une origine normande. Mais la Farce contient aussi de longues tirades en patois limousin, picard, languedocien; ces diverses couleurs locales ne sont que le résultat des pérégrinations de la pièce et de ses nombreuses étapes à travers les Bazoches de France.
— 2gS —
Il serait superflu, après cet examen du Pathelin, de continuer des études sur les farces et les sotties. Nous renvoyons le lecteur à celles d'André de la Vigne, de Jehan d'Abundance et de Gringore, et d'une foule d'auteurs anonymes ; on les trouvera dans les collections de tous les bibliophiles.