CHAPITRE DIXIÈME
Les bazochiens au XVIIe siècle. — Le triomphe de la Bazoche. — Pourquoi les clercs faisaient des satires contre les procureurs. — La magistrature et ses critiques. — Racine et Boileau. — Pourquoi Molière ne s'attaqua pas aux magistrats. — Le clerc guichetier. — L'almanach de la Bazoche pour l'année 1786.- Lesderniers bazochiens. — Leur dernier arrêt. — La Révolution anéantit leurs sociétés.
LUS on s'approche du XVIIIe siècle, plus les associations de clercs modifient leur manière d'être : elles dépouillent les allures grossières et étranges que l'ignorance et les traditions du moyen âge avaient imprimées à leurs coutumes et à leurs cérémonies; elles suivent la marche de la civilisation , les mœurs s'adoucissent et se ressentent des progrès de l'esprit humain. Si les clercs du Palais paraissent, dès le XVIIe siècle, moins curieux dans leurs fêtes et dans leurs usages , l'historien les trouve, dans l'ordre judiciaire, plus près du but que leur institution se proposait d'atteindre. Le Roi de la Bazoche a cessé depuis longtemps de frapper des mé-
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dailles , le Parlement lui interdit ensuite ses marches triomphales au milieu des rues tortueuses du vieux Paris ; sa royauté s'écroule devant un édit royal ; les montres , cette forme burlesque du drame populaire du moyen âge, disparaissent peu à peu; le Paris élégant de Louig XIV ne voit pas ses carrefours envahis par les bandes nombreuses des clercs du Palais , groupés en compagnies, masqués, travestis et bruyants, qui firent l'admiration du bourgeois depuis Philippe le Bel jusqu'à Henri IV. La plantation du mai, la fête par excellence du bazochien, ne se faisait plus qu'avec un nombre restreint de dignitaires (i). Plus de farces, plus de moralités à la Saulsaye et sur la Table de marbre. Le théâtre de la Bazoche est muet; Tabarin et Scaramouche, ses héritiers, ont dressé leurs tréteaux sur le Pont-Neuf; le clerc de la Bazoche est réduit à aller siffler au parterre les pièces et les acteurs :
Un clerc , pour quinze sous , sans craindre le holà , Peut aller au parterre et siffler V Attila.
Le Pré aux Clercs voit cesser les luttes séculaires des écoliers et des moines de l'abbaye de Saint-Germain ; dès le commencement du XVIIe siècle, il devient le lieu des rendez-vous de noble compagnie.
Les spectacles abolis, les luttes entre les deux Bazoches du Ghâtelet et du Palais s'affaiblissent et disparaissent;
(i) Un arrêt du Parlement, de 1 571 , avait déjà interdit cette cérémonie aux clercs du Châtelet : il fait « défense au prevost bazochial et « aux clercs du Chastelet de plus, à l'avenir, planter un mai; ordonne « que celui qu'ils ont fait planter sera promptement abattu; à quoi « faire ledit prevost et ses supposts contraints, à peine de 1200 livres « parisis d'amende et de prison; enjoint au procureur du roi du « Châtelet de tenir la main à l'exécution dudit arrest. »
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le Parlement n'intervient plus que dans les discussions entre les clercs et les procureurs ; il réglemente les conditions du stage et la délivrance des certificats.
La juridiction exceptionnelle des dignitaires de la communauté s'exerce toujours, mais elle ne s'occupe que de questions importantes ; les conférences sérieuses se multiplient et remplacent avec avantage les discussions sur les amendes et sur les confiscations de chapeaux.
De temps en temps l'humeur satirique des clercs venait encore troubler le sommeil des patrons; mais ce n'était plus sur le théâtre, comme autrefois, c'était dans les nouvelles à la main , dans quelques obscurs opuscules , que les bazochiens faisaient imprimer, en désignant les personnages sous des noms supposés; allégories et satires dont eux seuls avaient le secret.
Nous avons eu occasion de parler d'une œuvre de ce genre, intitulée: la Misère des clercs de procureurs , qui date de i638. En voici une autre, imprimée en 1698; elle est intitulée : le Triomphe de la Basoche. Ce n'est pas, à proprement parler, une satire, c'est une nouvelle dans laquelle un Procureur joue un rôle ridicule.
L'auteur de cette petite brochure suppose qu'un procureur de province a tenu des propos injurieux contre la Bazoche du Parlement; ces propos donnent occasion au procureur général de la communauté d'écrire au prétendu diffamateur une lettre dans laquelle il énumère tout au long les prérogatives et les privilèges de l'institution bazochiale, et oblige celui-ci à venir demander pardon à la Cour assemblée.
« Petit procureur, lui dit-il, à mon retour de Pantin, on m'a fait contre vous une dénonciation si forte,
qu'encore que vous n'ayez pas été six mois en place de principal clerc, j'ai bien voulu par bonté en arrêter le scandale, jusqu'à ce que j'ayesceu précisément dans quelle disposition vous êtes sur la réparation due aux corps que vous avés insultés avec outrage. »
Le dignitaire de la Bazoche , courroucé en apparence , continue sa diatribe contre le malheureux procureur, auquel il fait le tableau des désastres de la justice si l'institution bazochiale venait à crouler :
« Les procureurs ne trouvant plus de clercs, les huissiers resteront à sec , les greniers sans peau, les conseillers sans épices , les présidents sans vacations , et les plaideurs sans expéditions. Quel étrange bouleversement dans l'ordre judiciaire! Vous voulez couper d'un seul coup le bras droit de la justice, la faire aller à cloche-pied , et lui faire traîner la savate , sans avoir seulement de quoi payer le savonnage du bandeau qu'elle a sur les yeux ; son épée seroit mangée de la rouille , sa main couverte de toiles d'araignée, et sa bouche, d'où il sort tant d'oracles, seroit dans un morne silence; en un mot, le Palais deviendroit désert , et ne serviroit plus que de retraite aux orfrayes, aux hiboux et à tous les oiseaux de mauvais augure. »
Après cet exorde burlesque , le procureur général de la Bazoche trace sommairement l'histoire de la communauté des clercs, histoire inexactement rapportée, bien que l'auteur invoque le témoignage de Miraulmont, de Gastier et des autres historiens qui se sont occupés de cette société :
« Philippe-le-Bel, dit-il, fit nommer leur juridiction Bazoche, qui signifie en langue chaldéenne source de
justice... Il permit à son Roi de faire battre monnaie ; elle représentait d'un côté le Roi de la Bazoche régnant en triomphe, et de l'autre trois écritoires d'or en champ d'azur, deux en chef, et une en pointe. »
Nous renvoyons le lecteur aux chapitres où nous avons traité les questions relatives à la définition du mot Bazoche et aux monnaies que cette communauté aurait, à une certaine époque, eu le droit de mettre en circulation. L'opinion de l'auteur de cette brochure ne nous a pas paru assez sérieuse pour nous en occuper alors; cependant elle contient quelques détails qu'il est bon de retenir : elle établit, par exemple, que la Cour bazochiale était encore composée, en 1698, de la même manière qu'à l'époque où l'historien anonyme publia ses statuts, ce qui prouve évidemment que le règlement de 1 586 était encore en vigueur à la fin du XVIIe siècle.
Il nous apprend , en outre, que, déjà et depuis quelque temps, les bazochiens avaient abandonné le privilège qui leur avait été concédé et reconnu par un arrêt du Parlement de 1639 , d'avoir une loge à l'hôtel de Bour* gogne (1).
« S'ils se sont relâchés depuis quelque temps de ce droit, dit-il, cela ne vient que d'un effet de leur modestie et de ce qu'ils s'appliquent à des choses plus utiles et plus importantes au public. »
Enfin , le procureur incriminé fut condamné à demander pardon au' corps de la Bazoche.
(1) Nous invitons le lecteur à se reporter aux statuts et ordonnances de 1 586 , que nous donnons aux pièces justificatives; il trouvera au chapitre V, consacré aux trésoriers, des détails curieux sur l'entretien de la loge accordée à la Bazoche à la prière du Prince des Sots,
« On le fit aussitôt entrer, et ayant satisfait à l'arrest monsieur le chancelier lui dit : Procureur, la Cour vous fait grâce ; soyez un autre fois plus sage , et parlez avec plus de respect d'un corps dont vous avez eu l'honneur d'estre. Sçachez que la médisance et la calomnie ne siéent jamais bien à personne , que ces vices ont été de tout temps odieux et condamnez par les lois et par la jurisprudence de nos arrests. »
Les satires que les clercs dirigeaient contre leurs patrons avaient leur raison d'être. Elles étaient faites , le plus souvent , non pas contre la compagnie des procureurs , mais contre quelques individualités. La Bazoche, comme communauté, a toujours été en lutte avec les procureurs. A l'origine, sous Philippe le Bel, ces derniers se recrutèrent parmi les clercs du Palais , s'organisèrent en confrérie , et se firent reconnaître par le Parlement au détriment des autres bazochiens. Plus tard, le nombre des procureurs s'étant augmenté outre mesure, la compagnie elle-même demanda, à plusieurs reprises, une épuration et une diminution de leur nombre qui était devenu excessif. Sous Charles IX et sous Henri III, les charges de procureurs furent érigées en titres d'office , cessibles à prix d'argent et héréditaires (i).
Toutes ces mesures froissaient les bazochiens et rendaient plus difficile pour ces jeunes gens l'accès aux charges de procureurs. C'est ce qui faisait dire à l'historien anonyme :
Que cessant l'édit des Procureurs, elle serait plus reluisante que jamais elle n'a esté.
(i) Filijs togatorum coêteris supernumerariis anteferri jubemus.
Il ne faut pas oublier ce que nous avons dit déjà, à savoir : que les certificats de cléricature donnaient lieu à de fréquentes discussions entre les deux compagnies , et que, pendant les cinq siècles de son existence, les clercs de la Bazoche exigèrent des procureurs la transmission de leurs offices à des membres de leur société. Le clerc n'était point salarié; son stage durait dix ans; il était donc dans une complète indépendance du patron. Les satires des clercs de la Bazoche étaient ce que sont encore celles des collégiens contre leurs professeurs : l'écolier de l'Université, mis en pension chez un procureur, supportait avec peine le joug et la contrainte que le maître lui imposait dans les relations de la vie domestique ; mais , nous le répétons, ces satires ne s'adressaient presque jamais à l'institution, elles étaient le plus souven personnelles.
Des études intéressantes à faire seraient celles qui consisteraient à prendre, un à un, chacun dés corps organisés : civils, militaires, religieux, administratifs ou judiciaires, et à rechercher, au point de vue de l'histoire et delà littérature, toutes les attaques, toutes les critiques, justes ou passionnées, tous les traits satiriques, malicieux ou perfides qui ont été dirigés contre eux. Le ridicule, dit-on, tue en France; il s'attaque à tout, mais il ne tue véritablement que ce qui est ridicule. Si l'on entreprenait cette étude pour la magistrature, le barreau et les officiers ministériels, auxiliaires de la justice, on serait bientôt convaincu que les matériaux ne manquent pas aux recherches, et que la mine est féconde à exploiter.
Comme le clergé et la noblesse, la magistrature fut un des grands corps de l'État qui essuya les attaques les plus
acerbes et les plus passionnées, et pourtant quelles grandes et nobles pages n'a-t-elle pas gravées dans notre histoire! Ce n'est point ici le cas d'en rechercher les motifs ; on les trouverait dans l'inexpérience des magistrats, aux premiers temps de l'organisation judiciaire , dans la jalousie qu'inspiraient les Parlements aux juridictions féodales ou ecclésiastiques, au défaut d'unité de législation, à la vénalité des charges. Notre intention n'est pas d'examiner s'il en est de même à l'égard des officiers ministériels ; nous n'ignorons pas que , pour certains esprits chagrins et prévenus, nous en sommes encore au moyen âge. Il leur est commode, à défaut de bonnes raisons, d'appliquer à l'organisation judiciaire et aux titulaires d'offices du XIXe siècle, les critiques de Rabelais, de Racine, de Boiieau et de Beaumarchais.
Le public est assez porté à accorder aux écrivains l'impartialité et le désintéressement qu'ils n'ont pas toujours. Les satires les plus vives qui aient été dirigées contre la magistrature ont été faites le plus souvent par des plaideurs malheureux. Ainsi, Racine ne fit sa comédie des Plaideurs que dans un accès de dépit après la perte du procès qu'il soutint pour son prieuré de l'Epinay, procès que, suivant lui, ni ses juges ni lui ri entendirent . Le Brid' Oison de Beaumarchais, qui rappelle beaucoup son aïeul le Bridoie de Rabelais, n'aurait certainement pas vu le jour sans l'humeur processive de son auteur. Boiieau (i), le mordant satirique, s'il n'avait pas été bazochien, Fils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier, ce qui était trop modeste pour lui; si son père n'avait pas
(i) Voir les satires VIII, IX, X, XI, XII, et les e'pîtres II et V.
été pauvre et chargé de famille; si son nom plébéien ne lui avait pas fermé l'accès des fonctions élevées de la magistrature, Boileau n'aurait pas dirigé contre les magistrats et contre les nobles ses plus virulentes attaques. Il n'aurait probablement pas écrit ce vers :
L'argent seul au Palais peut faire un magistrat, si son père avait eu les ressources nécessaires pour lui acheter une charge de conseiller. Il s'ennuyait au milieu des paperasses du greffe de son père ;
Mais bientôt amoureux d'un plus noble métier, il embrassa la carrière des lettres : la poésie et la langue française n'ont rien perdu au change , et nous devons applaudir à sa résolution. Boileau n'était cependant pas l'ennemi de la magistrature et des magistrats; il avait toute sa famille dans les affaires , il était l'ami intime de Lamoignon et de d' Aguesseau, et empruntait à ce dernier la caustique vivacité de ses mercuriales. Du reste, souvent malade, il reconnaissait parfois qu'il allait trop loin:
Je m'emporte peut-être, et ma muse en fureur Verse dans ses discours trop de fiel et d'aigreur.
Ce critique si violent , cet homme si désintéressé , poussa des clameurs et tomba malade à la suppression d'une charge de grenier qui appartenait à un de ses neveux.
Dans une lettre à Brossette, datée d'Auteuil , le i5 juin 1704, il s'excuse de ne lui avoir pas répondu plus tôt ; il est incommodé d'un mal de poitrine :
« Et la suppression subite qui s'est faite des greniers de la Grande-Chambre et qui va mettre une de mes nièces à l'hôpital avec son mari et ses trois enfants, m'a jeté dans une consternation qui n'excuse que trop mon silence.
Je ne vous entretiendrai pas du détail de cette affaire ; tout ce que je puis vous dire, c'est que les prospérités de la France coûtent cher au greffe, et que , si cela continue, j'ai bien peur que les trois quarts du royaume ne s'en aillent à l'hôpital couronnés de lauriers. Il faut pourtant tout espérer de Dieu et de la prudence du Roi. »
On voit là la distance énorme qui sépare l'homme s'adressant au public , et écrivant pour être lu , du simple particulier, soigneux des intérêts des siens, de l'oncle jaloux des prospérités de sa famille, qui épanche ses douleurs dans le sein d'un ami. Nous nous trompons peutêtre sur le compte de Boileau; peut-être ses satires ne furent-elles que le résultat de son état maladif et de l'accident dont plaisanta si fort Helvétius. Nous serions alors tenté de lui appliquer l'axiome de l'abbé de Chaulieu:
Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie.
Le grand Molière n'imita pas l'exemple de son contemporain : lui aussi avait appartenu à la Bazoche. En 1642, son père l'envoya à Orléans pour y faire son droit ; il habita cette ville pendant douze ans, et ne revint à Paris qu'au mois d'août 1654, époque à laquelle il fut reçu avocat. Il suivit alors le barreau et devint en même temps un des spectateurs les plus assidus de l'Orviétan et de Bary, successeurs de Mondor et de Tabarin , dont les tréteaux s'élevaient sur le Pont-Neuf.
Molière, étudiant le droit à Orléans, fut probablement attaché à la Bazoche de cette ville. Cette particularité de la vie de Molière est attestée par Grimarest, son historien (1) :
(î) « On s'étonnera peut-être que je n'aie point fait M. de Molière avocat)
A son retour d'Orléans, Molière s'amusa à jouer la comédie avec quelques bourgeois de Paris , ses amis , qui voulurent, plus tard, tirer profit de la représentation, et s'établirent dans le Jeu de Paume de la Croix-Blanche, au faubourg Saint-Germain. Cette troupe inexpérimentée suivit, à trois siècles de distance, sans s'en douter, l'exemple des clercs du Palais, qui, après avoir donné quelques représentations en petit comité, se crurent aussi assez habiles pour offrir leurs spectacles à un public payant. Ce fait est encore consigné dans la Biographie de Grimarest (i).
Tout dans les débuts de la vie théâtrale de Molière rappelle les mœurs des clercs et des Enfants-Sans- Souci. Ses premiers essais de comédie semblent être des traditions des jeux de la Bazoche aux XVe et XVIe siècles. Le Docteur amoureux , le Médecin volant, la Jalousie
mais ce fait m'avait été absolument contesté par des personnes que je devais supposer en savoir mieux la vérité que le public, et je devais me rendre à leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a si positivement assuré du contraire , que je me crois obligé de dire que Molière fit son droit avec un de ses camarades d'étude; que , dans le temps qu'il se fit recevoir avocat, ce camarade se fit comédien, que l'un et l'autre eurent du succès chacun dans sa profession, et qu'enfin lorsqu'il prit fantaisie à Molière de quitter le barreau pour monter sur le théâtre, son camarade, le comédien, se fit avocat. Cette double cascade m'a paru assez singulière pour la donner au public , telle qu'on me l'a assurée, comme une particularité qui prouve que Molière a été avocat. » (i) «C'était assez la coutume dans ce temps-là de représenter des pièces entre amis. Quelques bourgeois de Paris formèrent une troupe dont Molière étoit ; ils jouèrent plusieurs fois pour se divertir; mais ces bourgeois ayant suffisamment rempli leurs plaisirs et s'imaginant être de bons acteurs, s'avisèrent de tirer du profit de leurs représentations. Ils pensèrent bien sérieusement aux moyens d'exécuter leur dessein, et, après avoir pris toutes leurs mesures, ils s'établirent dans le Jeu de Paume de la Croix-Blanche, au faubourg Saint-Germain. Ce fut alors que Molière prit le nom qu'il a toujours porté depuis. »
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du Barbouillé, sont des farces dans le goût de celles que jouaient les clercs sur la Table de marbre.
Molière, qui s'était attaqué à tous les vices et à tous les ridicules de son temps, respecta toujours la magistrature et le barreau ; c'est à peine si , dans les Fourberies de Scapin (i) , il fait allusion aux frais de la procédure de l'époque, et dit un mot des avocats et des procureurs. On explique d'une certaine manière ce respect que Molière professait pour l'ordre judiciaire. Étant jeune homme , il avait la coutume de suivre le théâtre, ou plutôt les farces jouées par les trois associés célèbres : Turlupin , Gros- Guillaume et Gauthier-Garguille. Ces trois acteurs étaient unis comme des frères ; la crainte d'introduire la discorde au milieu d'eux les avait engagés à ne pas se marier et à ne recevoir aucune femme dans leur petite troupe. Un jour, ils représentèrent une farce dans laquelle le Parlement crut voir des allusions injurieuses contre les magistrats; l'un des associés fut arrêté et conduit en prison ; il y resta quelques mois et mourut. A peu de distance de là, les deux autres le suivirent dans la tombe. On attribua leur mort au chagrin qu'ils éprouvèrent d'être séparés, aux inquiétudes et aux soucis qui furent pour tous la conséquence de l'arrestation de l'un d'eux. Molière, dit-on, fut vivement impressionné par la mort de ses comédiens favoris et se promit de ne jamais s'exposer à de pareilles rigueurs. C'est là , s'il faut en croire quelques auteurs, le véritable motif qui fit que Molière ne s'attaqua jamais à la magistrature.
Il est possible que cet événement ait été pour quelque
(i) Acte II, scène VIII.
chose dans sa manière de faire, mais on peut penser aussi que Molière, avocat, ait voulu respecter le corps auquel il eut l'honneur d'appartenir. En cela il eut le bon goût de ne pas imiter la fougue de Boileau, son irascible contemporain.
Bien que leur théâtre fût fermé, les bazochiens continuèrent cependant à faire des comédies ; s'ils ne les représentaient pas, ils les faisaient jouer. Plusieurs d'entre eux acquirent, au dix-huitième siècle, une célébrité dans les lettres: Panard, le chansonnier; Vadé, auquel on attribue un poème sur les deux Bazoches, dans le genre de celui du Lutrin de Boileau; Dancourt, qui, d'avocat se fit comédien et acquit une certaine réputation comme auteur dramatique; Laujon, fils de procureur, destiné au barreau , qu'il abandonna pour suivre les lettres et le théâtre : tous ont été des clercs de la Bazoche. Enfin , Yves Barré fut le dernier des bazochiens ; il aimait à se parer de ce titre. Avocat , puis greffier au Parlement de Paris , il abandonnâtes affaires pour se livrer entièrement à la littérature et donna un grand nombre de comédies; et , comme s'il eût été écrit que les premiers et les derniers bazochiens , à un intervalle de cinq siècles , seraient à la fois légistes et entrepreneurs de spectacles , Barré fut le fondateur du Vaudeville , qu'il dirigea pendant plus de vingt ans. Il mourut à Paris, le 3 mai i832 , à l'âge de 86 ans.
« Que, dans des moments de loisir, pour vous délasser des fatigues de la chicane , vous vous permettiez de faire de mauvaises comédies pour nos baladins , de tristes madrigaux pour nos ravaudeuses et de plates chansons pour nos cuisinières, rien n'est moins étonnant; mais
qu'après avoir fait son apprentissage dans la boutique d'un procureur , l'un de vos membres se voie forcé par la fatalité des circonstances actuelles à faire l'état de guichetier , c'est dégrader le corps respectable de la Bazoche , le déshonorer et l'avilir. Pauvres clercs f à quel triste sort êtes-vous réduits !... »
Ainsi parle l'auteur anonyme de la lettre du mois de juillet 1788 (1). En effet, les temps étaient bien changés; l'orage commençait à gronder , la Bazoche n'avait plus que quelques jours à vivre , et nous avons déjà signalé , au commencement de ce chapitre , l'espèce de décadence dans laquelle elle était tombée au point de vue du théâtre, des cérémonies et des manifestations extérieures. Il ne nous reste que quelques mots à dire pour arriver à la fin.
Nous avons laissé les Bazoches sous l'empire des nouveaux règlements qu'elles avaient adoptés , savoir : la Bazoche du Palais, le 8 février 1744, et la Bazoche du Châtelet, le 2 août 1757. Les statuts de 1 586 furent abrogés en partie par ces nouveaux règlements; mais la Bazoche continua à jouir de certains privilèges. Elle retirait toujours le prix de la lettre la plus chère qui s'expédiait en la chancellerie , le jour de la plantation du mai , dans la cour du Palais. Cette plantation du mai se faisait, en 1786, avec le même cérémonial ; les dignitaires de la Bazoche, en nombre restreint, allaient encore couper leur mai à Bondy , en présence de Messieurs des Eaux et Forêts. Le Parlement continuait à
(1) Le clerc de procureur guichetier, lettre à Messieurs de la Basoche du Palais et du Châtelet de Paris, ou ma Journée du r 6 juillet 1788. Cette lettre paraît avoir été écrite contre un sieur Hubert, maître clerc de Me de Sainçay, procureur au Châtelet de Paris, rue Michel-le-Comte.
couvrir la communauté des clercs d'une faveur spéciale. Le célèbre d'Aguesseau disait, en parlant des clercs du Palais, qu'il n'avait pas déplus chers enfants. Brillon, dans son Dictionnaire , attribue ce propos au premier président de Lamoignon (i).
Le plus précieux des privilèges de la communauté fut toujours de constater le temps de cléricature des jeunes praticiens, et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle l'arrêt du 4 février 1744 fut scrupuleusement exécuté. Il était publié , tous les six mois , à l'audience de la Bazoche. Malgré ce règlement, plusieurs clercs, qui n'avaient pas travaillé chez les procureurs pendant les dix années prescrites , se présentèrent à différentes époques , et demandèrent leurs certificats. La Bazoche résista toujours, et l'exécution des règlements fut maintenue par plusieurs arrêts contradictoires. Les derniers sont à la date des 29 avril et 6 septembre 1780.
La Cour bazochiale tint, jusqu'en 1789, ses audiences deux fois par semaine, et conserva avec soin l'exercice de sa juridiction. Sa procédure fut toujours la même que celle suivie au Parlement; ses avocats eurent seuls le droit de plaider devant elle. Pour entretenir l'émulation parmi les membres de la communauté, il fut établi un grand et un petit concours de plaidoiries , qui avaient lieu
(1) Ces illustres magistrats, dont les noms font les éloges, sont MM. le premier président de Lamoignon, de Harlay premier président, et Talon. Le premier regardait les officiers comme ses enfants; il le disait publiquement, et ajoutait qu'il leur devait une protection plus particulière qu'aux autres. Aussi, de son temps, personne n'a été assez téméraire pour attaquer leurs droits.
Si quelque jaloux a voulu les inquiéter du temps de MM. de Harlay et Talon, ce n'a été qu'à leur confusion ; et les bazochiens ont toujours été maintenus dans leurs droits et leur juridiction.
- 3i4 tous les ans : le grand concours dans les mois de février , mai et août , sur les questions de droit et d'ordonnances , et le petit dans les mois de janvier, mars, avril, juin et juillet, sur des questions de procédure.
Un des derniers documents imprimés constatant l'existence de la Bazoche est un Almanach de Vannée 1786. Il porte pour titre: Almanach de la Basoche du Palais pour Vannée 1786. Sur sa page 81 se trouve le sceau de la Bazoche , dont nous donnons une reproduction fidèle.
Les anges qui supportent les armoiries sont ici remplacés par deux femmes nues. On lit autour la légende latine suivante gravée en lettre gothiques: Sigellum magnum Regni Ba\ochie.
La première page de cet almanach est ornée d'armoiries qui ressemblent au sceau , mais qui s'éloignent tellement de la description qui nous en est donnée par l'historien anonyme , que nous n'avons pas cru devoir les reproduire. Nous avons préféré les faire composer en combinant les principes de la science hé-
raldique avec les traditions qui nous ont été conservées sur ce sujet par de nombreux écrivains. L'impression de cet almanach fut ordonnée par un arrêt de la cour bazochiale du 21 décembre 1785. Il donne les noms de tous jes dignitaires de la Bazoche, savoir : les chancelier, vice-chancelier, maîtres des requêtes ordinaires et extraordinaires, avocats, huissiers, aumôniers, procureurs, médecins et chirurgiens. A l'époque où il fut imprimé la Bazoche n'avait plus que trois années à vivre. Ces dignitaires peuvent donc être considérés comme les derniers élus. Voici leurs noms :