‹ Les climats des montagnesChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quels sont les caractères météorologiques du climat des montagnes?

Cette question, qui paraît si simple au premier abord, et si facile à résoudre par Tobservation directe, présente néanmoins de grandes difficultés : soit à cause du petit nombre de stations alpestres où Ton fait des observations régulières, soit en conséquence des grands changements qui surviennent dans l'atmosphère des montagnes sous l'influence combinée : de l'altitude, de la configuration du sol, de l'exposition, du voisinage des neiges et des glaciers, des courants d'air ascendants et descendants, de la culture et de la fréquence si variable, suivant les diverses localités, des pluies et des brouillards, soit enfin par l'impossibilité de faire un séjour un peu prolongé sur les sommités de nos Alpes.

Fort heureusement que, pour l'étude des modifications imprimées au corps humain par le climat des montagnes, nous n'avons pas besoin de recherches minutieuses et de moyennes rigoureusement calculées et qu'il nous suf-

fit d'établir nne comparaison sommaire entre les caractères météorologiques de Patmosphère des plaines et ceux des localités alpestres qui peuvent servir d'habitation à l'homme.

Ainsi restreinte, cette étude pourra néanmoins nous fournir de précieux documents pour reconnaître l'influence des hauteurs sur le développement ou la guérison des maladies, but final et essentiel de cet ouvrage.

Mais si la science météorologique est, à quelques égards, insuffisante pour résoudre cette question médicale, nous pourrons y suppléer par d'autres recherches, qui nous montreront de quelle manière l'atmosphère des Alpes agit sur les plantes soumises à son influence, et nous en déduirons quelques conséquences pratiques sur les changements que doit éprouver le corps humain par un séjour plus ou moins prolongé à divers degrés d'altitude.

Passons en revue ces diverses questions et commençons par les lumières que nous fournit la météorologie. De précieuses informations sur ce sujet peuvent être puisées dans les ouvrages de Kaemtz, de Gasparin, Sclîlagintweit, de Candolle et Boudin. Mais comme, malgré l'abondance de ces matériaux, je trouvais quelques lacunes regrettables, je me suis adressé à M. le prof. Plantamour, qui a bien voulu me prêter son concours et établir une comparaison exacte entre le climat de Genève, pris comme type de la plaine, et l'hospice du St.-Bernard, considéré comme caractéristique d'une localité alpestre et comme pouvant s'appliquer, dans une certaine limite, à toutes les montagnes de la zone tempérée.

Si nous définissons avec Humboldt un climat comme « la réunion des phénomènes calorifiques, aqueux, lu- « mineux, aériens et électriques qui impriment à un pays

« donné un caractère météorologique * ; » nous aurons l\ passer en revue ces divers éléments afin de reconnaître en quoi ils diffèrent dans la plaine et sur la montagne.

§ 1. Température,

S'il est un fait universellement reconnu, c'est l'abaissement de la température, en raison de l'altitude, de telle manière que, plus on s'élève, plus froide est l'atmosphère.

Le tableau ci-dessous nous montre de combien il faut monter sur les différentes montagnes pour obtenir l'abaissement d'un degré. Mais avant de le transcrire nous ferons remarquer que toutes les mesures thermométriques de cet ouvrage sont en degrés centigrades, et toutes les mesures d'altitude en mètres; celles-ci sont placées entre parenthèses après un nom de localité, et désignent la hauteur au-dessus du niveau des mers.

Tableau de la décroissance de la teiupéralure pour un degré.

Au mont Ventoux (Martins) . . .

Au Righi (Kœmtz)

Au col du Géant (de Saussure) . .

Au mont St.-Gothard (Schow) . .

Aux montagnes du Spitzberg (Martins)

Au Faulhorn (Bravais)

Aux Andes (Boussingault)

Aux Andes (Humboldt). ....

Au St. -Bernard (Plantamour) . .

Mèti-ps.

* Cosmos, t. I.

Ce qui donne une moyenne de 166 mètres, en comprenant les montagnes situées à diverses latitudes. Dans la zone tempérée elle est de 170 mètres. D'après les frères Schlagintweit, la moyenne pour les Alpes serait de 166 mètres, et serait même un peu plus faible, soit 165"',6, si l'on ne tenait compte que des sommets les plus élevés.

Mais, ainsi qu'on vient de le voir, cette marche n'est point complètement uniforme ; elle varie, non-seulement avec la latitude, mais encore selon les différents mois, aussi bien que suivant l'exposition, la configuration du sol et les diverses chaînes de montagnes.

En ce qui concerne les Alpes, voici quelques-unes des conclusions du beau travail des frères Schlagintweit. L'influence de la configuration du sol est surtout sensible dans les moyennes mensuelles. Les vallées sont, en hiver, plus froides que la moyenne par le fait de l'accumulation de l'air froid ; en été, elles sont plus chaudes par suite du rayonnement des parois de rochers et du peu de mouvement de l'air. C'est ainsi qu'avec une même moyenne annuelle, les vallées ont cependant un climat extrême, si on les compare avec les plateaux ou les pentes.

Celles-ci sont, en hiver, un peu plus chaudes que la moyenne, parce que les couches d'air s'élèvent ou s'abaissent plus facilement sous Finfluence de la chaleur ou du froid. En été, les pentes sont également plus chaudes, surtout à midi, parce qu'elles peuvent, jusqu'à une certaine hauteur, être atteintes par les courants ascendatits d'air chaud. La température annuelle moyenne est un peu supérieure à la moyenne.

L'influence de l'exposition est une des plus prononcées et cela doit être , puisque là où le sol est incliné vers le midi, le soleil darde ses rayons pendant la majeure partie de la journée; aussi voit-on la limite des

neiges éternelles et celle des cultures s'élever sur les pentes méridionales comparées à celles qui sont tournées vers le nord. Celles-ci ont, il est vrai, un climat plus uniforme^ mais la température de Tété y est plus froide, ce qui abaisse la moyenne annuelle.

Le voisinage des glaciers et des neiges exerce une influence réfrigérante pendant l'été. Ceux qui ont parcouru les environs des vastes plaines de neiges ou de glaciers connaissent ce qu'on appelle « le vent du glacier » et ont éprouvé le refroidissement qu'il amène dans la température, et qui est d'autant plus prononcé que la chaleur a été plus élevée pendant la journée.

Le voisinage des lacs exerce une influence du même genre, quoique moins prononcée, et c'est à cette cause qu'est due l'abaissement de la température moyenne de Genève dans une proportion bien plus considérable qu'il ne semblerait résulter de son altitude (378).

Les cultures et les forêts contribuent aussi à rendre l'atmosphère plus humide, et par conséquent plus froide, que celle des localités complètement entourées de rochers dénudés qui se réchauffent par les rayons du soleil, et qui gardent pendant plusieurs heures une température plus élevée que celle de l'atmosphère.

Il résulte de toutes ces circonstances que l'on ne peut calculer mathématiquement la température moyenne d'une station alpestre, en ne tenant compte que de l'altitude, et qu'il faut avoir égard à toutes les causes perturbatrices dont nous venons de parler et qui modifient complètement le climat des diverses localités que l'on pourrait choisir comme séjour de montagne.

L'on peut juger de l'effet que produisent les diverses circonstances que nous avons passées en revue par le tableau suivant, extrait de l'ouvrage des frères Schlagintweit.

Tableiiu des lignes isothermes à différeiiles liaiileurs et dans les trois divisions principales des Alpes.

Température,

Alpes seplenlrio-

Alpes centrales.

Groupe

moyenne annuelle.

nales (Calcaires) Hauteur.

(lu Mont-Blanc.

Centigr.

Hauteur.

Hautf ur.

L'on voit que dans la division septentrionale le froid est plus prononcé, à hauteur égale, que dans le groupe central et dans celui du Mont-Blanc ; celui-ci est moins froid à des hauteurs modérées et plus froid dans les régions supérieures. La température moyenne annuelle du Mont-Rose et du Mont-Blanc est estimée, mais non calculée rigoureusement , par défaut d'observations directes, entre — 15« et — 17«.

Quant aux extrêmes de température, ils ne sont guère connus pour les plus hautes sommités où aucune expérience directe n'a été faite jusqu'à présent. Mon ami, le D'' D'Espine , avait fait confectionner des thermomètres minima qui mesuraient jusqu'à — 40 ° ; il avait donné des directions pour qu'on les plaçât près du sommet du Mont-Blanc (4801), où ils auraient passé l'hiver; mais ce plan n'a pas encore été mis à exécution , en

sorte que nous igiioroos complétemeiU les extrêmes qui régnent sur les sommités de nos Alpes.

Au reste , nous avons déjà vu que le fond des vallées est souvent plus froid que les hauteurs voisines , et il n'est pas étonnant dès lors que les plus grands froids observés dans les Alpes depuis un grand nombre d'années l'aient été dans des localités si différentes, quant à leur altitude. C'est ainsi que le minimum de — 30" a été vu à Berne (538) et au St-Gothard (2075), et que celui d'Insbruck (583) se rapproche presque de celui du St-Bernard (2478) — 3i'',2 pour la première de ces stations et — 32*^ pour la seconde.

Quant aux extrêmes de chaleur, les deux localités qui les ont présentées sont les mêmes que celles où le froid a été le plus intense : c'est Berne, où l'on a observé + 36°,2 et Insbruck où l'on a ressenti + 37%5.

A de grandes hauteurs, le thermomètre ne s'élève jamais au-dessus de -h 5° ou 6° et s'abaisse très-rapidement dans le cours de la journée.

La comparaison du climat des hautes Alpes avec celui des latitudes septentrionales établit une assez grande ressemblance entre le 70° de latitude nord et les sommités alpines. Mais il y a beaucoup moins de températures extrêmes dans le plateau central de l'Europe que dans ceux de l'Asie septentrionale et des régions polaires de l'Amérique. Les minima sont quelquefois dépassés dans les stations du Nord , tandis que la température d'été dans les Alpes est plus froide que dans presque toutes les stations septentrionales qui se trouvent à une faible hauteur au-dessus du niveau des mers.

Et maintenant que nous avons passé en revue la marche de la température dans les montagnes, nous pouvons en déduire les conséquences suivantes sur les traits princi-

paiix qui différencient le climat des montagnes de celui des plaines.

La température s'abaisse avec la hauteur où Ton rencontre une marche diurne et annuelle plus régulière et moins extrême que dans la plaine. Ce qui rend les saisons plus égales et la répartition de la chaleur beaucoup plus uniforme.

Mais à côté de ces résultats généraux. Ton doit ajouter que diverses circonstances viennent les modifier; c'est ainsi que les vallées sont, à hauteur égale, plus froides et plus chaudes que les plateaux ou les pentes dont la température suit une marche plus uniforme.

Les pentes sont plus froides que les vallées si elles sont tournées vers le nord, et plus chaudes si elles sont exposées au midi, à l'est ou à l'ouest.

Le voisinage des glaciers, des neiges et des lacs abaisse notablement la température des lieux environnants. Enfin, la culture exerce une influence identique, si on la compare aux rochers dénudés.

Il n'est pas nécessaire d'insister maintenant sur les importantes conséquences que l'on peut tirer de ces faits , lorsqu'il s'agira de choisir une localité de montagne dans un but sanitaire.

§ 2. Pression atmosphérique.

L'un des éléments les plus importants à examiner dans la recherche de l'influence que les hauteurs exercent sur le corps humain , est sans contredit la pression atmosphérique.

Il est évident qu'à mesure que nous nous élevons dans les airs ou sur les flancs d'une montagne , nous laissons derrière nous des couches aériennes qui ne pèsent plus

sur la surface de notre corps , et l'on comprend que cette diminution dans la pression de Tair doit intluer sur le jeu de nos organes, en raison directe de la hauteur à laquelle nous serons parvenus. Nous aurons à examiner dans le chapitre suivant quelles sont les conséquences physiologiques des ascensions ou des séjours de montagne. Nous nous bornerons pour le moment à signaler les circonstances météorologiques qui différencient Tatmosphère des plaines de celle des montagnes.

Le premier fait et le plus important, c'est la progression parfaitement régulière que suit la pression barométrique, à mesure que Fon s'élève ou que Ton s'abaisse au-dessus d'un certain niveau. Cette marche est tellement uniforme que l'on peut connaître la hauteur comparative de deux stations d'après celle du mercure, et construire des tables hypsométriques fondées sur l'observation du baromètre.

En second lieu , la pression atmosphérique subit des variations accidentelles qui présentent de notables différences sur les hauteurs et dans la plaine. Tandis que les oscillations diurnes sont beaucoup moins étendues dans les régions montueuses, c'est le contraire que l'on observe pour les variations annuelles. Ou, en d'autres termes, la pression de l'atmosphère est d'autant plus fixe dans l'espace d'une journée, et d'autant plus variable dans les différentes saisons, que la hauteur au-dessus du niveau de la mer est plus considérable.

§ 3. Humidité.

Aucune question météorologique n'est plus difficile à résoudre que le degré d'humidité ou de sécheresse d'un climat. Tandis que quelques auteurs prennent pour me-

sure la quantité absolue ou relative de vapeur contenue dans Pair; d'autres attachent plus d'importance au nombre des jours pluvieux et à la quantité annuelle de pluie ou de neige ; d'autres enfin, comme M. de Gasparin, ont cherché dans la rapidité de l'évaporation à la surface du sol la mesure de Fhumidité d'un climat. Cette dernière méthode présenterait, sans doute, plus d'exactitude que les précédentes et donnerait un critère satisfaisant pour l'état hygrométrique de l'atmosphère, dans ses rapports avec l'homme et les corps organisés ; malheureusement l'on ne possède pour les pays montueux aucune série d'observations sur la quantité d'eau qui reste dans le sol après un certain laps de temps.

L'on pourrait, il est vrai, suppléer à l'absence de recherches spéciales sur cet objet, en appliquant aux climats de montagne la formule que M. de Gasparin a déduite des nombreux documents météorologiques qu'il a réunis, c'est-à-dire : « que la rapidité de Févaporation diminue à mesure que l'on s'avance du midi vers le Nord », puisqu'on s'élevant sur les hauteurs l'on fait, en quelque sorte, un voyage vers le pôle nord ; Ton pourrait en déduire que l'évaporation étant d'autant plus lente que la température est plus basse et l'altitude plus considérable, l'air des hauteurs serait beaucoup plus humide que celui des plaines. Mais comme la pression atmosphérique diminue aussi avec l'altitude et facilite l'évaporation , il est évident que la formule de M. de Gasparin ne peut donner de résultat certain en ce qui concerne l'air des hauteurs.

Quant aux autres méthodes , voyons ce qu'elles peuvent nous apprendre sur le degré d'humidité ou de sécheresse de l'atmosphère des montagnes comparée à ceUe des plaines.

En premier heu, si nous étudions la quantité absolue

de vapeur aqueuse contenue dans l'air, nous verrons que 5 comme elle diminue avec la température et que celle-ci s'abaisse en raison directe de l'altitude, il en résulte naturellement que la quantité absolue de vapeur est en raison inverse de l'altitude ; ou en d'autres termes : plus une localité montueuse sera élevée , plus sec sera l'air ambiant.

En second lieu, quant à l'humidité relative ou à la fraction de saturation , il y a grande divergence d'opinion entre les savants. Les uns, comme Biot et Gay-Lussac, ont vu la sécheresse de l'air augmenter à mesure qu'ils s'élevaient en ballon et gagnaient les couches supérieures de l'atmosphère. C'est aussi ce qu'ont observé De Luc, de Saussure et Humboldt dans leurs observations au col du Géant (2410) et dans les Andes, où ils ont trouvé l'air de ces hauteurs considérables beaucoup plus sec que celui des plaines ; d'autres , comme Kœmtz , Martins et Bravais, ont trouvé l'atmosphère du Righi et du Faulhorn tout aussi humide que celui des couches inférieures.

Enfin, M le professeur Plantamour a déduit des longues séries d'observations faites à Genève et au Saint- Bernard la conclusion : qu'il n'y a pas de différence bien notable dans l'état hygrométrique de ces deux localités situées à des hauteurs si différentes, et que la seule modification que l'on puisse signaler, c'est un peu plus de variabilité dans la plaine, quant au degré d'humidité relative. Et si nous résumons les observations des divers auteurs qui se sont occupés de ce sujet, nous arrivons à la conclusion , qu'il n'y a pas de ditîérence appréciable dans l'état hygrométrique des diverses couches de l'atmosphère. La principale modification consisterait en une plus grande fixité dans la quantité d'humidité relative contenue dans les couches supérieures comparées aux inférieures.

En troisième lieu, si l'on étudie la répartition des pluies ou de la neige dans les plaines et sur les montagnes, Ton arrive aux conclusions suivantes, qui sont tirées des savantes recherches de M. de Gasparin sur ce sujet. En comparant des localités situées sur le cour* du Rhône, du Rhin, du Pô et du Danube, Ton voit, à quelques exceptions près, la quantité de pluie augmenter avec l'élévation du sol, en sorte que, plus on se rapproche des'montagnes qui donnent naissance aux principaux fleuves de l'Europe , plus grande est l'abondance des pluies.

Mais, si cette règle s'applique surtout aux régions moyenne et inférieure des moiitagnes. nous verrons plus bas qu'elle n'est plus aussi exacte quant aux sommités et aux plateaux les plus élevés de nos Alpes. Il en est ipii comptent sans doute des pluies plus fréquentes que les stations inférieures, comme, par exemple, le Saint- Bernard et le Saint-Gothard, où il tombe deux fois plus de pluie ou de neige qu'à Genève. Mais il en est d'autres, et c'est probablement le plus grand nombre, oîi la station la plus élevée est en même temps la moins pluvieuse. Nous chercherons à reconnaître les hmites qu1l est possible d'assigner à cette zone pluvieuse dans les montagnes.

La fréquence des pluies suit à peu près la même marche que leur abondance, et nous verrons aussi qu'il y a de nombreuses exceptions à la règle posée par M. de Gasparin.

Voyons d'abord quelles sont les circonstances locales ou atmosphériques qui peuvent contribuer à rendre certaines régions montueuses plus humides ou plus sèches «]ue les stations situées à un niveau différent.

En premier lieu, quant à la prédominance de l'humidité. Ton comprend que, suivant l'exposition ou la con-

figuration du sol, la distribution aiiiiuelle des pluies doit être notablement modifiée. Lorsque , par exemple, un vent humide est arrêté par une enceinte de rochers qui Toblige à s'élever jusqu'à une région plus froide, les nuages ainsi condensés doivent naturellement tomber en pluie dans les régions inférieures. La même observation peut être faite sur les premières rangées d'une chaîne de montagnes qui soîit mieux arrosées que les sommités plus éloignées.

Le genre de culture conduit au môme résultat; en effet, si Ton rencontre sur les lianes des montagnes, au lieu de rochers dénudés sur lesquels Teau ne peut pas séjourner, des prairies, des champs ou des vergers, il est évident que Fhumidité sera bien plus prononcée, et si, au lieu de terres cultivées, ce sont d'épaisses forêts qui couvrent le sol, empêchent Févaporation et y entretiennent un certain degré d'humidité, il en résulte une nouveUe augmentation dans l'état hygrométrique de l'atmosphère.

Ainsi donc, nous arrivons à reconnaître, qu'en dehors de Faltitude qui, dans certaines hmites, augmente la fréquence et la quantité des pluies, il existe des circonstances topographiques qui conduisent au même résultat et contribuent à rendre l'atmosphère plus humide que celle des plaines environnantes.

En second heu, comme nous Tavons déjà vu, il est d'autres régions alpestres dont le caractère météorologique est une sécheresse prononcée; recherchons-en la cause et considérons les circonstances qui modifieiit rétat hygrométrique de l'atmosphère des montagnes.

Kn premier lieu, la pression des couches aériennes diminuant avec la hauteur, il est évident que l'évaporation sera d'autant plus prompte que l'on se trouvera dans une situation plus élevée. Aussi voyons-nous le degré

d'ébullition varier avec la hauteur. Tandis qu'à Marseille, le Havre, Calais, ou toute autre localité située au niveau des mers, il faut 99° ou 100° cent, pour faire bouillir l'eau, il suffit de 93° au Saint-Gothard (2075) ; de 86° à la ferme d'Antisana (4101), et de 84°,3 au sommet du Mont-Blanc (4810). L'on comprend dès lors que les corps soumis à une faible pression se dessèchent d'autant plus facilement qu'ils se trouvent dans une couche plus élevée de l'atmosphère.

En second lieu, la chaleur des rayons solaires augmente avec l'altitude, puisqu'ils ont à traverser des couches aériennes de moins en moins denses ; d'où il résulte que, sous un rayonnement plus actif, l'évaporation sera encore augmentée , ce qui contribuera de plus en plus à dessécher l'atmosphère des hautes régions de notre globe.

Il existe, en outre, deux circonstances locales qui entraînent les mêmes conséquences. En premier lieu, l'in-^ clinaison du sol et l'absence de culture des sommités alpestres ne permettent pas à l'humidité d'y séjourner longtemps ; en second lieu , l'intensité des courants aériens qui régnent presque continuellement sur les hauteurs concourt, avec les circonstances dont nous venons de parler, à dessécher l'atmosphère.

Résumant tout ce qui précède sur le degré d'humidité ] des climats de montagne, nous pourrons étabhr deux zones, à limites très-variables, suivant la latitude, la configuration du sol et l'exposition.

La zone moyenne et inférieure qui, dans nos régions tempérées, peut s'élever jusqu'à quinze cents mètres, est surtout caractérisée par l'humidité de l'air, soit par ce que les pluies y sont plus fréquentes et plus abondantes que dans la plaine; soit en conséquence du passage et, le plus souvent, du séjour des eaux qui viennent des régions

supérieures , soit en raison de la culture, et surtout du boisement de ces régions qui gênent la libre circulation de l'air et empêchent Tévaporation de l'humidité déposée sur le sol.

La zone supérieure, qui s'étend depuis mille à quinze cents mètres jusqu'aux plus hautes sommités, est beaucoup plus sèche que la précédente : soit à cause de l'intensité des rayons solaires et de la rapidité de Pévaporation, dans une atmosphère plus raréfiée , soit en conséquence de la violence des vents, de Tinclinaison du sol et de la végétation qui la recouvre et qui, au delà de certaines limites d'altitude, ne présente plus ni arbres ni culture, mais seulement un court gazon émaillé de fleurs alpines.

g 4. Clarté du ciel.

S'il est un trait caractéristique de nos Alpes, c'est, sans contredit, la fréquence des brouillards et des nuages qui entourent leurs sommités et recouvrent leurs lianes avec une intensité d'autant plus grande que la différence de température est plus prononcée entre la montagne et la plaine.

Ainsi donc, par le seul fait de raltitude, la clarté du ciel est nécessairement diminuée; mais comme nous l'avons vu , pour la répartition des pluies. Ton comprend que la configuration du sol, le genre de culture et le voisinage des mers, des lacs et des rivières doivent infiuer sur le degré d'humidité de l'atmosphère et par conséquent sur sa clarté.

Aussi nous paraît-il difficile, en dehors du fait général que nous venons de signaler, d'établir avec précision quelle est la proportion exacte des jours clairs et des jours couverts, dans les plaines , comparées aux régions mon-

tueuses; il en est qui sont habiUieilemeiit fiuageuses , tandis que d'autres, situées à la même hauteur, jouissent très-fréquemment d'uji ciel entièrement découvert.

L'on observe même, dans quelques cas, un pliénomène inverse, c'est-à-dire, que les montagnes présentent nn ciel sans nuages, tandis que la plaine est encore couverte de vapeurs, et il résulte de ce contraste Pun des spectacles les plus admirables que puisse offrir la nature alpestre.

Lorsqu'un voyageur a marché longtemps au travers d'une atmosphère froide et humide, trouvani à peine son chemin, au milieu du demi-jour qu'entretient un épais brouillard, ne distinguant que les objets placés daiisson voisinage le plus immédiat, et que, parvenu à la limite supérieure des nuages, il se trouve tout à coup transporté dans un autre monde, tout resplendissant de la lumière du soleil, dont l'éclat lui parait d'autant plus grand qu'il en a été plus longtemps privé, et la chaleur d'autant plus bienfaisante qu'elle forme un contraste plus frappant avec la froide humidité du brouillard qu'il vient de traverser.

Mais ce qui rend ce spectacle plus étonnant encore, c'est de pouvoir contempler au-dessus de cet océan de nuages, les chaînes de montagnes, les glaciers et les pics élancés qui bornent l'horizon et qui paraissent comme autant d'îles brillantes sortant de la mer. Il semble qu'on assiste aux derniers jours du déluge, alors que les eaux quittant les hautes sommités, recouvraient encore les coUines et les plaines. Rien, en effet, ne ressemble plus exactement à la mer agitée que cette couche mobile de nuages, poussée çà et là par les vents, et qui paraît venir se briser contre les rescifs du rivage ^ ou plutôt

contre les flancs des montagnes qui s'élèvent au-dessus du brouillard.

Mais laissons la contemplation de la nature, quelque attrayante qu'elle soit, et revenons à l'étude comparative du degré de clarté de l'atmosphère des plaines et des montagnes. Or, il résulte des observations faites, en divers lieux, que l'été est la saison la moins nuageuse dans les lieux bas, tandis que sur les hauteurs, et principalement si elles sont considérables, c'est l'hiver qui est la saison la plus claire. Tel est, en particulier, le résultat des observations météorologiques qui se font simultanément à Genève et au St.-Bernard.

Remarquons, en terminant, que pour cette dernière station, comme pour toutes celles qui sont situées audessus de la hmite supérieure des nuages, il y a plus de jours clairs que pour les Ueux situés à des hauteurs modérées. C'est ainsi que, si l'on prend comme point de comparaison Genève, où Fon compte, en moyenne, 26 jours parfaitement clairs pendant Pété, Ton n^'en observe que 1 7 à Peissemberg, qui est situé à mille vingt-trois mètres, tandis qu'au St.-Gothard, dont la hauteur dépasse deux mille mètres (2075), le nombre des jours clairs est de 23, c'est-à-dire presque autant qu'à Genève ' .

En sorte, qu'en définitive, si nous disons que la clarté du ciel est moins grande dans les régions montueuses que dans les pays de plaines , nous devons ajouter que cette conclusion s'applique surtout aux stations situées dans une position intermédiaire. Cette zone nuageuse occupant une étendue variable suivant les saisons, les pays et les chaînes de montagne, mais pouvant être approximativement fixée entre cinq cents et douze à quinze cents mètres, en deçà et au delà desquels le ciel est habituellement plus clair.

* Cours d'agriculture de M. de Gasparin; t. H, p. 216.

§ 5. Electricité.

Une conséquence toute naturelle de ce qui précède, c'est la prédilection des orages pour les régions montueuses qui sont le plus souvent enveloppées de nuages; il est en effet très-naturel que les lieux où ils séjournent le plus habituellement, et qui les arrêtent dans leur course, au travers des couches supérieures de l'atmosphère, soient le siège d'orages plus nombreux et plus violents. Si l'on compare Genève avec des localités situées aux environs de mille mètres, comme par exemple Peissemberg, l'on voit que c'est dans la station la p.lus élevée que le nombre des orages est le plus considérable. Mais si l'on prend pour point de comparaison des stations situées au-dessus de deux mille mètres, comme les hospices du St.-Gothard et du St. -Bernard, l'on voit alors le nombre des orages être réduit de moitié et même des trois quarts, sans doute parce que ces hautes régions se trouvent le plus souvent au-dessus de la limite supérieure des nuages.

Il est cependant certains pics isolés, certaines sommités dont le privilège est d'attirer la foudre, qui laisse à leur surface des roches vitrifiées et ces tubes de sable aggloméré que l'on nomme fulgurites.

Si l'on compare la fréquence des accidents produits par la chute du tonnerre dans divers pays, ainsi que l'a fait le Dr. Boudin, l'on arrive à la conclusion générale: qu'en dehors de toute question de hauteur comparative, les orages de montagne sont bien plus fréquents, ou tout au moins amènent bien plus souvent des accidents mortels que les orages qui ont lieu dans la plaine. La carte des accidents causés par la foudre dans les quatre-vingt-

six départements de la France ne peut laisser aucun doute à cet égard'.

Au reste, ce n'est pas seulement par leur fréquence et par leur intensité, c'est aussi par leur beauté que les orages de nos Alpes sont remarquables. Quel est le voyageur surpris par Tune de ces soudaines commotions qui n'en ait conservé un souvenir des plus saisissants ?

Alors que les vents déchaînés entraînent, dans leur course rapide, d'épaisses nuées qui ne tardent pas à obscurcir le ciel et à transformer une belle journée d'été en une nuit profonde. Puis, lorsqu'au mugissement du vent qui déracine les sapins séculaires, renverse les chalets et brise tout sur son passage, se joignent les éclairs qui sillonnent incessamment la nue, et le roulement du tonnerre répercuté par tous les rochers d'alentour ; alors l'homme le plus intrépide est saisi de terreur, au souvenir des nombreuses catastrophes qui ont marqué ces terribles convulsions de l'atmosphère ; il se rappelle le sort du major Buchwalder, qui fut frappé de la foudre sur le Sentis et qui vit son compagnon tué à ses côtés. Mais si, plus heureux que tant d'autres, il est épargné par le tonnerre et qu'il voie les nuages disparaître, après avoir versé leur contenu en pluie torrentielle , si les éclairs s'obscurcissent, que le tonnerre rentre dans le silence, ce n'est pas sans une vive émotion que le voyageur contemple de nouveau les admirables paysages de nos Alpes dans toute leur beauté et que, sous l'intluence bienfaisante d'une atmosphère rafraîchie et purifiée, il repreime sa course avec un cœur joyeux et reconnaissant envers Dieu qui l'a préservé d'un danger aussi menaçant.

Mais il est temps de résumer les faits qui concernent la répartition de l'électricité dans les montagnes, et nous

' Op. cit. 1. 1, p. 475.

nous croyons autorisé à conclure qu'il existe une zone orageuse, au-dessus et au-dessous de laquelle les manifestations d'électricité surabondantes sous forme d'orages, sont beaucoup moins fréquentes.

En second lieu, nous ajouterons qu'il y a des sommités et même des chaînes de montagnes qui paraissent jouir du privilège d'être fréquemment frappées de la foudre, tandis que d'autres en sont plus habituellement! préservées.

Enfin, nous appuyant sur les témoignages scientifiques les plus compétents , nous n'estimons pas qu'il y ait dans la répartition des deux électricités rien qui caractérise l'atmosphère de certaines vallées alpestres.

CONCLUSIONS sur les caractères niéléorologiques des climats de montagne.

Après avoir passé en revue les diverses circonstances qui différencient l'atmosphère des plaines de celle des hauteurs, nous pouvons, malgré l'insuffisance des documents météorologiques recueillis jusqu'à ce jour, énoncer les propositions suivantes, que nous ne donnons pas comme rigoureusement exactes , mais comme suffisamment étabUes pour servir de bases au travail médical qui fait l'objet de cet ouvrage.

i ° La température diminue avec la hauteur dans la proportion de : un degré centigrade pour 466 mètres; cette proportion varie suivant les localités et peut être considérée comme une moyenne assez exacte pour l'ensemble des Alpes. Elle est plus rapide pour la chaîne du Jura.

Les variations mensuelles et annuelles sont moins grandes sur la hauteur que dans la plaine.

2° La pression atmosphérique diminue à mesure qu'on s'élève ; elle présente plus de fixité dans l'espace d'une journée et moins de variations dans le cours de l'année sur la hauteur que dans la plaine.

3° Quant à l'état hygrométrique des couches supérieures de l'atmosphère, nous avons vu que les hautes sommités étaient remarquablement sèches , comparée's aux autres régions.

Enfin, nous avons reconnu l'existence d'une zone moyenne dont l'humidité est plus prononcée que celle des régions supérieures et inférieures.

La Umite de ces diverses régions est assez difficile à fixer et varie avec la latitude, la configuration du sol et quelques autres circonstances locales. En ce qui concerne les Alpes, l'on ne serait pas très-éloigné de la vérité, en plaçant la zone humide entre cinq ou six cents et mille ou quinze cents mètres.

4° Il existe une zone moyenne nuageuse qui diminue la clarté du ciel dans cette région, comparée à celles qui sont situées au-dessus et au-dessous.

5" La même remarque s'applique à la prédominance de l'électricité et à la fréquence des orages qui affectionnent aussi la zone moyenne, comparée aux deux autres.

En sorte qu'en définitive , nous trouvons dans les montagnes : une atmosphère plus froide, plus légère et moins variable. Et quant à l'humidité, à la clarté du ciel et à l'électricité , nous avons reconnu : qu'il existe une zone moyenne, plus humide, plus nuageuse et plus orageuse que les régions supérieures et inférieures.

Ainsi caractérisés, les climats de montagne doivent présenter de précieuses ressources pour tous ceux qui souffrent des chaleurs de l'été, qui craignent les brusques

variations thermométriques et qui éprouvent le besoin d'une atmosphère plus vivifiante que celle des plaines. Nous verrons plus tard où et comment ces diverses indications peuvent être remplies.

Mais auparavant nous devons encore chercher à reconnaître la nature du climat des hauteurs, en étudiant, ses effets sur le développement de la végétation; c'est i à cette appréciation que nous consacrerons les pages qui vont suivre.

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