CHAPITRE m
Quelle est rinfliience physiologique et pathologique des climats de montagnes?
Après avoir puisé dans la météoroiogie et dans la géographie botanique de précieuses informations sur le climat des hauteurs, nous pouvons maiotenant aborder ia question essentielle de cet ouvrage : c'est-à-dire l'intluence de Thabitation des montagnes sur le corps humain.
Cette recherche se présente sous deux aspects trèsdifférents 5 selon que nous passons en revue les modifications temporaires imprimées à nos organes , et qui , n'entraînant dans la santé aucun dérangement grave ou prolongé, peuvent être appelés; jjhysiologiques. Les autres , qui ne sont peut-être que la continuation ou l'exagération des premiers , exercent une action assez profonde pour amener le développement de quelque maladie, et sont par conséquent du domaine de la pathologie. Passons en revue ces diverses conséquences d'un séjour sur les hauteurs.
Mais avant de rechercher les causes des diverses modifications imprimées aux corps vivants , nous devons commencer par la description des phénomènes observées chez l'homme et les animaux transportés dans les
montagnes , et pour en faciliter l'étude , nous diviserons les localités qui feront le sujet de nos observations en deux classes , suivant qu'elles seront situées ait-dessus ou au-dessous de deux mille mètres. Les premières peuvent être caractérisées sous le nom de hautes Alpes, et pour abréger nous les désignerons sous le nom de cliîïuits alpins , qui s'applique aux régions les plus élevées des Alpes, ainsi qu'à ces hauts plateaux qui constituent en Amérique le Mexique , le Pérou et la Bolivie , et en Asie le Thibet et les portions voisines de l'immense chaîne de l'Himalaya , la plus élevée et la plus vaste agglomération de montagnes qui existe sur notre planète.
La seconde classe des climats de montagne dont nous aurons à nous occuper, comprend les régions moyenne et inférieure des Alpes, et peut être désignée sous le nom à'alpestre. Elle comprend la plupart des localités recherchées par les malades dans un but sanitaire, et nous intéressent, par conséquent, d'une manière plus spéciale.
Tandis que les faits relatifs aux chmats alpins se rangeraient plus naturellement dans l'ordre des curiosités scientifiques que dans celui des faits pratiques , et dont on peut tirer quelque conclusion thérapeutique.
Etudions ces deux faces de la question et passons en revue les conséquences physiologiques ou pathologiques qui résultent du séjour dans les heux où régnent les climats alpins et alpestres.
g 1 . Influence physiologique et pathologique des climats alpins ou des hautes Alpes, comprenant les régions sitîiées au-dessus de deux mille mètres.
1« Influence physiologique des climats alpins. Lorsqu'un observateur se trouve transporté dans les portions les plus élevées de notre globe, soit qu'il ait
gravi péniblement les flancs escarpés des montagnes, ou qu'il ait été enlevé par un ballon dans* les couches supérieures de Tatmosphère, il éprouve le plus ordinairement certaines sensations qui se reproduisent partout avec une parfaite uniformité. Que ce soient : De Saussure, Martins et Bravais qui gravissent le Mont-Blanc; Humboldt et Boussingault qui s'élèvent sur les pics abrupts du Ténériflfe et du Chimborazo ; ou Victor Jaquemont et Moorcraft qui essaient d'escalader quelqu'une des cimes de l'Himalaya; partout l'on retrouve chez les voyageurs une même série de malaise; en sorte que l'on peut indifféremment choisir les unes ou les autres de ces narrations pour servir de type à la description de ce que Dacosta, au XV^ siècle, et Mayer-Ahrens au XIX« ont désigné sous le nom de mal de montagne.
Les premiers symptômes qui se développent par le séjour dans les hautes régions de notre globe ont pour siège la respiration et la circulation qui acquièrent une rapidité d'autant plus grande que l'élévation est plus considérable ; les inspirations deviennent plus profondes, ou quelquefois saccadées et convulsives, comme si Ton cherchait à suppléer par la fréqueiice du mouvement inspiratoire à l'insuffisance de l'oxygène contenu dans l'air.
En même temps que la respiration s'accélère, les battements du cœur deviennent aussi plus intenses et plus rapides , jusqu'à constituer , chez quelques personnes plus susceptibles que d'autres, une véritable crise de palpitations qui les oblige à s'arrêter subitement sous la menace d'une suffocation imminente. En même temps, toutes les artères et principalement celles du crâne battent avec violence et semblent vouloir rompre leur enveloppe. J'éprouvais cette sensation avec une intensité remarquable dans deux ascensions que je fis à Chamou-
nix et dans les environs de Genève; il me semblait alors que mes artèVes crâniennes faisaient mi bruit semblable à celui du mercure qui frappe le tube d'un baromètre en mouvement.
La fréquence du pouls dans ces circonstances est quelquefois très-considérable, il peut s'élever jusqu'au double des pulsations ordinaires, et quoique les elforts, souvent considérables, que Ton vient de faire pour gravir une pente escarpée , puissent contribuer à ce résultat, ils n'en sont point la seule cause, puisque M. Tschudi l'éprouvait à cheval, et que Biot et Gay-Lussac ont vu leur pouls s'accélérer dans des proportions identiques, alors qu'ils étaient immobiles dans leur nacelle , tandis que leur ballon avait atteint la hauteur de 2774 mètres. Le pouls de -Gay-Lussac, qui donne ordij]airement 60 pulsations, battait alors 82 fois, et celui de Biot, qui est normalement à 79, s'était élevé jusqu'à 111 pulsations par minute. Dans une seconde ascension , le pouls de Gay-Lussac fut aussi très-accéléré, ainsi que sa respiration, lorsqu'il fut parvenu à la hauteur considérable de sept mille mètres.
Il est encore un autre symptôme qui se reproduit assez fréquemment pour devoir être noté , nous voulons parler des hémorrhagies nasales et buccales qui ont été observées sur ceux qui séjournent dans les couches supérieures de Tatmosphère. Humboldt a vu les conjonctives de ses guides s'injecter et les gencives de ses compagnons saigner abondamment. D'autres observateurs ont signalé des épistaxis, et ce dernier phénomène tire une certaine importance de sa coïncidence avec les observations faites par M. Payerne sur les ouvriers employés dans la cloche de plongeur. Dès qu'ils remontaient à la surface de l'eau et qu'après avoir été soumis au poids énorme de 30 à 40 mètres d'eau , c'est-à-dire
environ trois à quatre atmosphères, ils se trouvaient de nouveau à l'air libre, les muqueuses nasale et buccale devenaient le siège d'une exsudation sanguine, lente mais continue, qui provenait sans doute d'une diminution dans la pression qu'ils venaient de subir pendant plusieurs heures ; circonstances identiques avec celles qu'éprouvent des voyageurs transportés pour un temps dans un air d'autant plus rare que la hauteur est plus considérable.
Les organes digestifs sont aussi le siège de divers troubles fonctionnels , tels que du gonflement épigastrique et abdominal , de l'inappétence et un dégoût tel pour les aliments , que le moindre effort pour leur ingestion suffit pour amener des nausées et des vomissements : j'en ai fait deux fois l'expérience personnelle à la hauteur de 1300 et de 2000 mètres.
En même temps que survient l'inappétence , la soif se développe avec intensité, et Ton désire ardemment de l'eau froide et des liquides rafraîchissants, tandis que l'on éprouve une grande aversion pour le vin et les liqueurs spiritueuses. Mais si l'on surmonte cette répugnance, l'usage des cordiaux, bien loin d'être nuisible, est très-restaurant, et l'on est étonné de pouvoir supporter sans inconvénient des doses de boissons spiritueuses qui auraient amené l'ivresse dans la plaine. De Saussure a souvent éprouvé cette tolérance à l'égard de l'eau-de-vie et de l'eau de cerises, et il n'est aucun touriste qui n'ait fait la même remarque.
Les forces musculaires sont diminuées dans une exacte proportion avec la hauteur; il survient même un moment où toute locomotion devient absolument impossible. Les jambes plient sous le poids et semblent se détacher du corps, probablement sous l'influence du relâchement qu'une moindre pression atmosphérique
amène dans toutes les articulations, et en particulier dans celle du fémur avec le bassin. Les bêtes de somme, qui peuvent supporter de grandes fatigues, quoique chargées de fardeaux considérables , s'affaissent lorsqu'elles sont parvenues à de grandes hauteurs, et paraissent même perdre leurs forces encore plus promptement que l'homme; elles sont essoufflées et obligées de s'arrêter à chaque pas, et si on les force à continuer leur route, elles ne tardent pas à succomber, ainsi qu'on peut en acquérir la preuve en voyant leurs os desséchés dans les hauts passages des Andes et de l'Hymalaya.
Le système nerveux est aussi très-notablement modifié par le séjour sur les hauteurs; l'on observe fréquemment des vertiges, une somnolence insurmontable et des douleurs de tête fort intenses ; souvent aussi une profonde et soudaine prostration des forces, de manière à rendre tout mouvement impossible , alors même que la fatigue n'est pour rien dans l'apparition de ce phénomène, qui doit par conséquent être attribué à un état particulier du système nerveux.
Quelques voyageurs ont éprouvé une sensation de légèreté, comme si leur corps n'était plus en contact avec le sol ; d'autres ont ressenti une sorte de pression de bas en haut sous la plante des pieds. L'on observe aussi quelquefois des bourdonnements dans les oreilles et un mouvement de bulles d'air dans le canal de la trompe d'Eustache, sans doute en conséquence d'un défaut d'équilibre entre l'air extérieur et celui qui est contenu dans nos organes.
Enfin il survient aussi une autre série de phénomènes qui dépendent de l'état hygrométrique de l'air : la langue et le palais se dessèchent, les yeux deviennent douloureux et ne tardent pas à s'enflammer , les joues sont tantôt pâles, tantôt colorées, et deviennent comme lui-
sautes par suite d'une prompte évaporation de la transpiration insensible; celle-ci est souvent supprimée, et toute la peau devient alors excessivement pâle et comme terreuse.
Tel est l'ensemble des symptômes qui caractérisent le mal de montagne; sa durée varie suivant les circonstances : tantôt il cesse promptement, et le corps paraît s'habituer à ce qui causait, au premier abord, une aussi grande perturbation dans toute l'économie; quelquefois il se prolonge indéfiniment et il n'y a d'autre espoir de le voir disparaître que par le retour dans la plaine.
Mais il est une circonstance qui favorise singulièrement le développement de ce genre de mal, c'est la marche et le séjour sur la neige. M. Boussingault afiirme que dans ses excursions sur les Cordillères il a toujours éprouvé, à hauteur égale, une sensation infiniment plus pénible en gravissant une pente couverte de neige qu'en s'élevant sur une roche nue. Les Indiens de ces régions ont fait la même remarque et disent éprouver de l'étouffement quand ils marchent pendant longtemps sur une plaine neigeuse. M. Boussingault attribue ce singulier phénomène à quelque dégagement d'air vicié sous l'action des rayons solaires , et il s'appuie sur une expérience de de Saussure , qui a trouvé l'air dégagé des pores de la neige moins chargé d'oxygène que celui de l'atmosphère ambiante.
Il me semble beaucoup plus probable que cette influence des plaines ou des pentes neigeuses dépend de l'éblouissante réverbération de la lumière sur une surface scintillante, et, en même temps, de la chaleur intense que développent les rayons solaires réfléchis sur le visage et le corps du voyageur. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, le fait n'en est pas moins digne d'être signalé à l'attention des observateurs.
Avant de chercher rexplication de ces divers phénomènes, disons encore quelques mots de Pettet produit, par le séjour des hauteurs, sur les animaux domestiques qui ont suivi l'homme dans ses pérégrinations.
Les habitants des Andes qui sont d'origine espagnole ont voulu apporter avec eux, dans les hautes vallées de la Bolivie, leur amusement favori , les combats de taureaux. Un voyageur raconte qu'à la Paz (3730), les animaux destinés à ce divertissement étaient tellement inoffensifs, que, bien loin de se ruer l'un sur l'autre , les toréadors avaient beaucoup de peine à exciter l'ardeur beUiqueuse de ces pauvres taureaux devenus doux et paisibles , et qui étaient essoufflés et atteints de vomissements dès qu'ils faisaient le moindre effort ; au grand désappointement des spectateurs qui, au Ueu d'assister à un combat sanguinaire, ne voyaient en définitive qu'une représentation médico-vétérinaire. Il est probable néanmoins que ces animaux avaient été amenés depuis peu de temps sur les hauts plateaux de la Bolivie , et qu'ils n'étaient point encore acclimatés , car M. Boussingault a vu des combats semblables et vraiment meurtriers clans la ville de Quito (2908) et dans d'autres localités aussi élevées que la Paz.
Les chats ne peuvent vivre au delà de quatre mille mètres; transportés à cette hauteur, ils succombent invariablement après avoir présenté des secousses tétaniques fort singulières; ils paraissent d'abord n'avoir que de l'irrégularité dans les mouvements, comme s'ils étaient atteints de la danse de Saint-Guy ; mais plus tard , les secousses deviennent de plus en plus fortes ; ils font des sauts prodigieux et semblent vouloir grimper sur les rochers et contre les parois des maisons ; après ces violents efforts , ils tombent épuisés de fatigue et meurent dans un accès de convulsions.
Les chiens résistent plus longtemps que les chats, surtout s'ils sont nés dans ces hautes régions; ceux que Ton y transporte peuvent vivre quelques années, quoiqu'ils soient le plus souvent atteints de mouvements convulsifs assez semblables à ceux que l'on observe dans la maladie des jeunes chiens.
Les lapins peuvent vivre à de grandes hauteurs, mais l'on affirme qu'ils deviennent stériles. Les gallinacés ne tardent pas à périr. Les chevaux et les mulets, quoique étant très-facilement essoufflés et incapables de porter une charge aussi forte que dans la plaine, finissent cependant à s'acclimater , à condition cependant qu'on ménage leurs forces , et qu'on leur donne le temps de reprendre haleine ; car autrement ils succombent dès qu'on veut les soumettre à des travaux trop considérables. Les mêmes remarques s'appliquent aux lamas du Pérou et aux yaks de la Mongolie, et cette observation reçoit une démonstration suffisante parle fait que la route des principaux passages du Pérou, de la Bolivie et de l'Himalaya est marquée par les carcasses des bêtes de somme qui ont succombé par l'effet de fatigues disproportionnées à leurs forces musculaires au milieu d'une atmosphère aussi peu dense que celle dont nous parlons.
Quant aux animaux qui vivent en liberté dans les hautes régions , nous ignorons naturellement à quelles incommodités ils peuvent être soumis, mais ce que nous savons, c'est qu'on a vu planer des aigles et des condors à la hauteur de 7000 mètres , et que des papillons, des araignées et des mouches ont été rencontrées par de Saussure et Schlagintweit à la hauteur de 4600 à 4800 mètres et par Bonpland à 5300 mètres. Il paraît aussi que les chamois et les bouquetins peuvent vivre,
ou tout au moins traverser avec agilité des plaines de neige situées à quatre mille mètres.
Et maintenant que nous avons passé en revue les divers symptômes qui caractérisent le mal de montagne, nous devons en chercher la cause dans les circonstances météorologiques qui caractérisent l'atmosphère des hautes montagnes, et pour cela nous consacrerons quelques pages à l'étude des questions scientifiques qui se rattachent intimement à notre sujet.
Les différences de température et d'humidité que nous avons signalées entre des pays situés à diverses hauteurs, ne présentent aucun caractère spécial et que l'on ne puisse retrouver dans d'autres locahtés placées à un même niveau au-dessus des mers , quoiqu'à des latitudes différentes.
Il n'en est pas de même de la pression atmosphérique, qui ne peut jamais avoir de caractère identique lorsque les hauteurs sont dissemblables.
L'on voit bien, dans une même localité, le baromètre osciller entre certaines limites , comme par exemple à Paris, où Ton observe, dans la même année, le mercure à 709 et à 781 millimètres ; mais ces oscillations, qui ne dépassent pas la onzième partie de la hauteur totale, n^ont ordinairement que peu de durée et ne se présentent qu'à de grands intervalles. Tandis que l'abaissement du baromètre, en raison de la hauteur , est un fait normal , permanent et toujours proportionnel à la hauteur absolue de la localité qui sert de point de comparaison.
Il y a donc dans les climats de montagne un élément nouveau très-important à considérer : c'est-à-dire une pression atmosphérique moindre , qui agit sur nos organes de diverses manières , soit en rompant l'équilibre entre l'air extérieur et les liquides ou les gaz contenus
dans le corps humain , soit en diminuant la densité de l'air et par conséquent la quantité de Foxygène qui est nécessaire à la respiration ; soit enfin en rendant Tévaporation plus facile, en sorte que les corps exposés à l'air des hautes régions se dessèchent avec une grande rapidité. C'est à ces trois conséquences d'une moindre pression atmosphérique que l'on doit rapporter les phénomènes observés chez ceux qui séjournent sur les hautes montagnes.
Les physiciens, qui ont voulu se rendre compte de la pression supportée par chacun de nous, ont reconnu que la superficie totale du corps humain pouvait être calculée, en prenant pour exemple un homme dont la taille serait de 1 mètre 73 centimètres , comme représentant quinze à vingt mille centimètres carrés, et que dès lors le poids de l'air atmosphérique supporté par chacun de nous, sous la pression barométrique de 0°^, 760, était de quinze mille cinq cents à vingt mille six cents kilogrammes. Et pour se rendre compte de l'efi'et produit sur le corps humain lorsque, quittant le niveau des mers l'on s'élève sur les montagnes, et que le poids énorme de 15500 à 20600 kilogrammes diminue successivement, l'on peut consulter le tableau ci-dessous où le thermomètre est supposé à zéro. /
Hauteur en mètres.
Hauteur du baromètre.
Poids supporté par le corps humain.
Mètres.
Millimètres.
Kilogrammes.
Il résulte de ce tableau que la diminution du poids supporté par le corps humain serait de Paris à Genève d'environ 800 kilogrammes, de Genève à Chamonix
d'environ 1200 kilogr. , de Chamonix au sommet du Mont-Blanc d'environ 8500 kilogr. Ou, si nous prenons les extrêmes du niveau des mers et de la plus haute sommité européenne, celle du Mont-Blanc, nous aurons une différence d'environ sept mille kilogrammes dans la pesanteur de l'air.
L'on a quelque peine a comprendre comment le corps humain peut se plier à de pareilles modifications dans une circonstance aussi importante à la vie que le poids de l'atmosphère , et cependant des voyageurs se sont élevés surleChimborazo et l'Himalaya au delà de 6000 mètres, et des aéronautes ont atteint une hauteur bien plus considérable: c'est ce que firent MM. Barrai et Bixio qui, dans leur ascension en ballon , exécutée à Paris le 27 juillet 1850, ont vu le baromètre à 315"^"", ce qui correspond à une hauteur de sept mille mètres. Et malgré que plus de neuf mille kilogrammes fussent soustraits à la pression à laquelle le corps de ces observateurs était habitué , ils n'éprouvèrent aucune sensation bien prononcée , en dehors du froid et de la sécheresse de Tair. D'autre part, nous voyons que les ouvriers mineurs et ceux qui travaillent dans les cloches de plongeurs supportent une pression double , triple et même quadruple de celle auquel leur corps est ordinairement soumis , et cependant, à part quelques malaises insignifiants, sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir', ces ouvriers n'ont éprouvé aucune modification grave dans le jeu de leurs organes ; d'où l'on est amené naturellement à considérer les différences de pression atmosphérique comme moins importantes, que l'on y serait disposé en partant du point de vue purement scientifique.
* Kapport à l'Académie des sciences, 18 août 1853, par M. Payerne, de Cherbourg.
D'un autre côté, nous avons reconnu qu'à mesure que Ton s'élève sur les hauteurs , l'air devient moins dense et contient par conséquent moins d'oxygène , en sorte qu'il faut une respiration plus fréquente et plus complète pour introduire dans le poumon la quantité nécessaire à l'oxygénation du sang. Or il doit résulter de cette nécessité physiologique une gêne considérable dans la respiration et par conséquent aussi dans la circulation, c'est ce que l'on voit chez ceux qui habitent les hautes régions de notre globe.
Cependant il ne faut pas croire que l'air raréfié de nos montagnes ne contienne pas une proportion suffisante d'oxygène pour entretenir la vie; il résulte, en effet, des expériences faites sur la quantité d'oxygène nécessaire à la respiration , qu'un homme en repos convertit, dans l'espace d'une heure, 50 grammes en acide carbonique, et si l'on ajoute cinq et même dix grammes pour l'augmentation que peut produire le mouvement ou le travail , l'on verra qu'en supposant le séjour dans un lieu où le baromètre n'est plus qu'à 3 15™°^ (7000 mètres) l'air contient encore 100 grammes d'oxygène sur 800 litres qu'un homme respire par heure. En sorte qu'en définitive l'on voit que même à des hauteurs considérables , l'atmosphère pourra fournir à l'homme une quantité suffisante d'oxygène pour entretenir la respiration.
S'ensuit -il néanmoins que cette forte diminution dans un élément aussi essentiel à la vie, soit sans action sur nos principales fonctions ? Nous ne le pensons pas, bien au contraire; il est de toute évidence à nos yeux que la soustraction d'une portion notable d'oxygène doit rendre la respiration incomplète et réagir sur les autres fonctions vitales qui, comme la circula-
tion, sont dans un rapport très-intime avec la respiration.
Mais ce n'est pas tout encore : lorsqu'un sang incomplètement oxygéné parvient aux divers organes, tels que le cerveau et le système musculaire, il est évident que leurs fonctions éprouveront une perturbation proportionnée à Finsuffisance de l'oxygénation ; en sorte que l'on devra rapporter à la diminution de l'oxygène une portion notable des troubles qui surviennent dans l'innervation et la motilité.
Quant aux diverses sécrétions qui se forment à la surface de la peau ou des membranes muqueuses, il est évident que, sous une pression moins considérable, l'abord des fluides vers la surface du corps sera d'autant plus grand que la diminution du poids atmosphérique sera plus prononcée, et en outre, comme sous une moindre pression Févaporation sera plus considérable, il en résultera , pour les corps soumis à cette double influence, une dessiccation d'autant plus prompte que l'air extérieur sera moins dense ; telle est Forigine d'un autre ordre de symptômes dont nous comprendrons facilement Forigine.
Enfin , il est encore deux circonstances qui doivent être signalées pour compléter l'étude que nous faisons maintenant; c'est, en premier lieu, Finfluence de la pression atmosphérique sur les surfaces articulaires. Les travaux de MM. Weber frères, de Munich, ont démontré que la tête de fémur ne s'adapte exactement dans la cavité cotyloïde que par l'intervention du poids de l'air atmosphérique, et lorsque celui-ci diminue, il doit en résulter une grande gêne dans les mouvements. D'autre part, M. Jules Guérin a montré, par des expériences directes, qu'il se formait une certaine ampliation pendant la flexion de toutes les articulations , et l'on com-
prend dès lors que. sous l'influence d'une moindre pression , il arrive aux diverses surfaces articulaires ce que MM. Weber ont démontré pour l'articulation coxo-fémorale. D'où l'on voit que ce ne sont pas seulement les mouvements des membres inférieurs, mais bien ceux de tout le corps, qui doivent être gênés lorsque le poids de Pair a subi une diminution considérable.
En dernier lieu , les travaux et les expériences de M. Jules Guérin ont fait connaître que les deux feuillets ; des membranes séreuses n'étaient maintenues en contact immédiat que grâce à la pression atmosphérique. D'où i il résulte que l'exsudation des liquides dans la cavité de la plèvre, du péritoine ou de l'arachnoïde doit être sin--i gulièrement favorisé par le séjour dans un air raréfié. Nous verrons plus tard que ces principes serviront à expliquer certains phénomènes morbides qui se développent dans les hautes régions de notre globe.
Et maintenant, si nous résumons les faits qui précèdent , nous reconnaîtrons que , sous l'influence d'une moindre pression atmosphérique, la respiration, la circulation, l'innervation, la motihléet les sécrétions sont modifiées dans des limites proportionnées à la hauteur à laquelle on est parvenu. Mais quelle est, dans l'apparition de ces divers troubles fonctionnels, la part d'une moindre densité de l'air, de la diminution d'oxygène, des modifications des surfaces articulaires et de l'état i hygrométrique de l'air? C'est ce qui me paraît tout à fait inutile de rechercher, parce qu'il est évident , d'un côté, que toutes ces causes agissent simultanément sur' nos organes et qu'il est complètement impossible d'apprécier le degré d'action de chacune d'elles ; et d'autre part , qu'il existe entre toutes nos fonctions organiques une telle soUdarité, que si l'une d'elles, comme par exemple la respiration, est modifiée, l'on ne tardera pas
à voir survenir une perturbation notable dans la circulation, dans l'innervation et dans la motilité. Aussi préférons-oous conclure, en disant que c'est à Pensemble des modifications survenues dans l'atmosphère des hauteurs que sont dus, non-seulement les divers troubles fonctionnels que nous avons passés en revue, mais aussi les différentes maladies qui surviennent sous l'influence des mêmes causes.
g 2. Influence pathologique des climats alpins.
Lorsque \q^ divers symptômes qui caractérisent le mal de montagne viennent à se prolonger, ils peuvent être considérés comme une véritable maladie. Ce n'est pas en Europe qu'on peut observer cette transformation, car les voyageurs qui ont atteint le sommet du Mont- Blanc (4800), ou ceux qui, comme Desor et Agassiz, ont passé quelques jours sur le glacier de l'Aar (4000), n'ont pu s'arrêter que peu de temps dans ces régions désolées et incapables de fournir un abri convenable pour un long séjour. Il n'en est pas de même de l'Asie et de l'Amérique, où l'on rencontre de vastes plateaux habités d'une manière permanente à la hauteur de 3500 à 4000 mètres.
Nous ne savons rien de précis sur les maladies qui atteignent les habitants des hautes vallées de THimalaya, mais il n'en est pas de même des régions élevées du Mexique, du Pérou et de la Bolivie, sur lesquelles Bomplandet Humboldt, Tschudi etWeddel nous fournissent de précieux renseignements et qui vont nous servir à tracer le tableau de la pathologie alpine.
Dans les régions que nous venons de nommer, le mal de montagne se prolonge quelquefois pendant plusieurs
jours et présente alors, outre les dérangements de la respiration, de la digestion, de Finnervation et de la motilité , certains troubles de la circulation qui le rapprochent d'une fièvre continue inflammatoire ; le pouls reste vif et fréquent, la peau brûlante et la soif intense ; ces divers symptômes doivent être combattus par le repos dans une chambre obscure et tempérée, ainsi que par un traitement antiphlogistique actif. Une ou plusieurs saignées sont souvent nécessaires pour faire disparaître la fièvre qui cède aussi par Pusage des fruits ou des boissons acidulées, et par de légers purgatifs, tels que la crème de tartre et la pulpe des tamarins.
Il existe aussi un traitement prophylactique qui paraît avoir réussi à notre compatriote Tschudi, alors qu'il séjournait dans la vallée de Puna\ Funedes plus hautes de la Bolivie, qui a donné son nom aux malaises dont nous parlons et qui sont connus au Pérou sous le nom de mal de Puna. On les désigne aussi par les mots de sorroclie^veta OMmareo ; cette dernière dénomination établit une comparaison assez exacte entre le mal de mer et l'influence des hauteurs sur le corps humain. Mais pour en revenir au traitement prophylactique, il consiste dans une infusion aromatique composée avec les feuilles de VErythroxylon coca. L'expérience a démontré l'utilité de ce préservatif contre la dyspnée et les vomissements; aussi les Indiens en portent-ils toujours avec eux une petite provision qu'ils emploient en infusion et mastication. Le docteur Tschudi s'en trouvait fort bien lorsqu'il allait à la chasse dans des vallées situées à la hauteur de trois à quatre mille mètres. L'on emploie aussi dans le même but les gousses d'ail , dont
* La ville de Puuo, la principale de cette vallée, est située à 3911 mètres, c'est presque la hauteur de la Juiigfrau (4180),
Jes habitants du pays se frottent la bouche et le visage. C'est par ce dernier moyen que l'on rend quelque vigueur aux bêtes de somme essoufflées et affaiblies.
Les circonstances qui paraissent favoriser le développement de cette maladie sont, chez ceux qui en sont atteints : l'embonpoint excessif, une constitution vigoureuse disposée aux congestions et la naissance dans un pays de plaine. Quant à Fétat de l'atmosphère, la sécheresse de l'air paraît contribuer à la développer; aussi les souffrances sont-elles moins longues et moins intenses lorsqu'il pleut ou que le ciel est brumeux ou chargé d'humidité.
Si le séjour sur les hauteurs vient à se prolonger, Ton voit ordinairement disparaître, au bout de dix à douze jours, la plupart des troubles du système nerveux et des organes digestifs ; mais les lassitudes et la dyspnée durent plus longtemps; il faut quelquefois plusieurs mois et même des années pour qu'ils cessent complètement, surtout chez ceux qui sont originaires des pays de plaine.
Quelques voyageurs prétendent qu'on ne peut en être atteint qu'une seule fois ; mais il ne paraît pas que cette observation soit rigoureusement exacte; en tous cas, la première attaque est toujours la plus forte. Mais ce qui est aussi très-évident, c'est que l'on peut s'habituer à vivre sur les hauteurs, du moins dans une certaine limite. C'est ce qu'ont éprouvé tous ceux qui ont prolongé leur séjour dans ces régions : pendant les premières semaines ils peuvent difficilement faire quelques pas sans être essoufflé, tandis que plus tard ils se meuvent sans difficulté. Yictor Jaquemond, après avoir vécu quelque temps dans des lieux situés à plus de quatre mille mètres, et en avoir été lui et ses guides très-éprouvés, se trouva pouvoir supporter sans
aucun malaise un séjour prolongé dans des villages situés sur le versant thibétain de l'Himalaya, à la hauteur de quatre à cinq mille mètres; il passait et séjournait sur des points élevés de 5500 à 6200 mètres , et il dit positivement que ni lui ni les gens de sa suite ne souffrirent alors sérieusement. Ce qui ne peut être attribué qu'aux effets de l'habitude qui amène peut-être dans la constitution un état semblable à celui que l'on observe chez les hommes et les animaux originaires des montagnes ; l'on observe, en effet, que les personnes nées dans ces hautes régions sont beaucoup moins impressionnables à cet égard ; l'on remarque aussi que les chiens de chasse et les mulets nés sur la montagne en sont préservés.
L'issue du mal de montagne n'est presque jamais fatale ; mais il est des cas où elle aurait pu le devenir, comme par exemple chez des personnes surchargées d'embonpoint, qui durent quitter précipitamment les hauts plateaux de la Bolivie, menacées qu'elles étaient de succomber à une attaque imminente d'apoplexie cérébrale.
L'on a dit aussi que , sur six Anglais qui tirent l'ascension du Mont-Blanc , trois furent atteints de manie aiguë, à laquelle deux ne tardèrent pas à succomber. Mais ces faits me paraissent isolés et je n'ai point entendu dire qu'aucune des nombreuses ascensions qui ont eu Ueu ces dernières années aient été suivies de résultats aussi déplorables.
Nous sommes donc autorisés à conclure de tout ce qui précède qu'à moins de complications graves, il n'arrive presque jamais que le mal de montagne se termine par la mort. Nous allons voir qu'il n'en est point ainsi des autres affections morbides qui se développent dans les régions dont nous parlons.
Trois maladies principales paraissent constituer la pathologie alpine, ce sont : les hémorrhagies, les inflammations et l'asthme ; auxquelles viennent s'ajouter quelques lésions de la peau et des muqueuses buccale et oculaire. Passons en revue ces divers effets du climat des hautes montagnes.
Sous l'influence d'une moindre pression atmosphérique, comme aussi en conséquence d'un air sec et essentiellement tonique, Fon voit survenir de fréquentes hémoptysies, des épistaxis, des hématémèses et des mélénas assez violents pour entraîner la mort. Le D"" Tschudi raconte un faitde ce genre dont il futtémoinàPacchachaca, dans les Cordillères : ce fut la mort d'un officier chargé de dépêches de Lima à Cuzio ; le jour même où il passa le col du Piedra parata, il succomba à de violentes hémorrhagies intestinales et pulmonaires.
Nous avons vu plus haut que l'on a souvent observé dans les Andes et dans l'Himalaya des hémorrhagies buccales assez graves , ainsi que des mélénas fort intenses, et nous avons rapproché ces faits de l'exsudation sanguine de la bouche et du nez que l'on observe chez les ouvriers qui ont travaillé sous l'eau dans la cloche du plongeur, alors qu'ils reviennent à la surface. Il est évident que c'est sous une même influence, c'est-à-dire une moindre pression atmosphérique , que se développent ces phénomènes morbides.
"Il est une maladie qui se rapproche du pourpre hémorrhagique et que Ton ne rencontre que dans certaines vallées du Pérou : c'est le veruga, qui se développe sous forme de boutons ou verrues, qui tantôt se terminent par suppuration , et tantôt par des hémorrhagies complètement indolentes, de telle sorte que les malades sont quelquefois baignés dans leur sang sans avoir éprouvé la moindre sensation qui les mît sur leur garde. Le
D'' Tschudi a pesé le sang qui s'était écoulé d'un seul bouton de veruga et a trouvé près d'un kilogramme et demi. Ces hémorrtiagies considérables n'amènent aucune diminution dans le volume de la tumeur.
En même temps que l'éruption papuleuse, il survient souvent une bouffissure générale et la peau se couvre de plaques assez semblables à l'urticaire. L'on voit aussi paraître de la fièvre, des douleurs dans les articulations et des crampes musculaires, qui précèdent l'apparition des boutons ou verrues dont la dimension varie entre une lentille et un œuf de poule ; c'est au sommet qu'apparaît un point noirâtre qui ne tarde pas à s'ouvrir et par où s'écoule le sang noir dont nous avons parlé. L'attouchement des boutons est fort douloureux à une certaine époque de leur durée.
Le veruga est une maladie grave et souvent mortelle, il est plus dangereux dans les vallées des Cordillères que sur les versants tournés du côté de la mer. Le traitement reconnu le plus efficace par les Indiens est l'emploi des sudoriflques. Le D^" Tschudi l'a mis en pratique avec avantage et il s'est aussi fort bien trouvé de faire transporter les malades dans un pays tempéré , ainsi que de l'usage des toniques et du vin de Bordeaux.
Après les hémorrhagies , les inflammations sont certainement les maladies les plus fréquentes dans les hautes régions dont nous nous occupons. Lorsqu'elles atteignent les centres nerveux, elles sont aussi rapides dans leur marche que graves dans leurs conséquences. L'on voit souvent, chez les Péruviens, apparaître, à la suite du mal de montagne, une éruption assez semblable à Turticaire et dont les phases doivent être surveillées avec le plus grand soin, car si l'éruption pâlit sous l'impression du froid ou de quelque imprudence, il survient alors des symptômes d'excitation cérébrale, suivis bien-
tôt de stupeur, de coma et de mort dans Tespace de quelques heures. Le D"^ Tschudi a fréquemment réussi à enrayer cette méningite foudroyante au moyen d'abondantes saignées et du traitement révulsif le plus énergique.
Il est une autre forme de méningite que l'on observe trèssouvent chez les Indiens du Pérou en conséquence de l'abus des liqueurs spiritueuses. Cette affection morbide est d'une haute gravité, puisque l'on peut à peine sauver un cas sur dix, et sa fréquence est telle que le D"" Tschudi l'estime au tiers des maladies aiguës de la vallée de Puna. Rien n'égale la rapidité de sa marche, puisqu'à la suite d'un excès de boisson l'on voit survenir la mort dans l'espace de six ou huit heures.
L'on peut rapprocher ces faits de la méningite cérébrospinale qui a régné épidémiquement dans quelques villes de France, et qui elle aussi entraînait la mort en peu d'heures, ainsi que j'ai eu l'occasion de l'observer à Genève chez quelques malades qui paraissaient avoir succombé à une apoplexie , et chez lesquels l'on trouvait à l'autopsie la cavité de l'arachnoïde cérébro-spinale remphe d'une suppuration considérable.
Nous pouvons faire encore un autre rapprochement étiologique. M. Jules Guérin a démontré, ainsi que nous l'avons vu plus haut, que c'est sous l'influence de la pression atmosphérique que les feuillets des membranes séreuses sont maintenues en contact immédiat; d'où Ton est autorisé à conclure qu'une diminution du poids de l'air doit nécessairement favoriser l'afflux du sang et par conséquent les inflammations et les épanchements dans les cavités tapissées de membranes séreuses. Il est facile dès lors de comprendre la formation de ces méningites foudroyantes dans les régions où la pression atmosphérique est diminuée du tiers ou même de moi-
tié , ainsi qiroii a pu le voir dans le tableau inséré à la page -46.
Il me paraît assez probable que les mouvements convulsifs suivis de coma et de mort que Ton observe cbez les chats, ainsi que Pespèce de chorée que présentent souvent les chiens, sont dus à la même cause, c'est-àdire à un épanchement séreux ou purulent dans la cavité de l'arachnoïde .
Ce qui précède s'applique tout naturellement à la pleurésie et à la pneumonie, qui sont aussi fréquentes que graves dans les hautes régions dont nous parlons. La plupart des reUgieux de Phospice du St. -Bernard (2478) succombent à des inflammations pulmonaires. La même prédominence de ce genre de mal s'observe à la Paz (3730), capitale de la Bolivie, d'après Weddel * ; à Mexico (2577), d'après Humboldt; et au Pérou, d'après Tschudi.
Les observations de ce dernier auteur nous apprennent que les inflammations pulmonaires participent à la gravité et à l'acuité de la méningite dont nous venons de parler; le tissu du poumon est souvent atteint, mais la plèvre l'est plus souvent encore, si l'on en juge par l'existence de douleurs pleurétiques assez aiguës pour arracher des cris aux pauvres malades , même à Papa thique Indien, qui se tord comme un ver et témoigne sa souffrance par le^ gestes les plus significatifs.
Mais tandis que les inflammations cérébrales nécessitent un traitement anti-phlogistique actif, il n'en est point de même de la pleuro-pneumonie du Puna , qui ne peut point être combattue par la saignée. Cette méthode doit être proscrite, non-seulement comme inutile pour amener la guérison , mais encore comme excessivement dangereuse , puisqu'il n'est point rare de voir
^ Voyage dans le nord de la Bolivie. 8". Paris 1853, p. 137.
>uccomber les malades pendant que le sang sort de la veine. Aussi doit-on préférer le traitement stimulaiii usité chez les Indiens, et qui consiste dans remploi d'une forte dose de poivre d'Espagne (capsicum) ; c'est par ce moyen que l'on obtient d'abondantes transpirations qui non-seulement soulagent les malades, mais qui contribuent aussi à leur guérison.
Nous ne savons si , au Mexique , dans les vallées de l'Himalaya et dans les hautes Alpes , la saignée est suivie de conséquences aussi fâcheuses qu'au Pérou; mais dans tous les cas l'on doit être très-réservé dans l'emploi d'un traitement qui peut entraîner une grande débilitation .
Les affections catarrhales du larynx et des bronches, etc., se rencontrent très-fréquemment dans les hauts plateaux du Mexique, du Pérou, de l'Asie et de l'Europe, et l'on comprend facilement qu'il en soit ainsi , lorsqu'on réfléchit aux fréquentes variations de température que l'on y rencontre ainsi qu'à la basse température et à la sécheresse extrême de l'atmosphère.
VasthmeyS,o\is ses diverses formes, est l'une des maladies les plus répandues dans ces régions, et l'on comprend qu'il en soit ainsi , lorsqu'on réfléchit aux profondes modifications qui doivent résulter du contact permanent d'un air raréfié avec les membranes si délicates et si vasculaires du tissu pulmonaire.
La rupture de l'équilibre entre les liquides ou les gaz, contenus dans le corps humain et l'air extérieur, doit surtout se faire sentir dans le poumon, et s'il en résulte fréquemment des congestions et des inflammations aiguës, ainsi que nous venons de le voir, il doit aussi se développer sous la même influence une dilatation passive des vésicules pulmonaires, et, par conséquent, ce genre d'emphysème qui conduit à l'asthme.
C'est, en effet, ce que l'on observe dans les hautes Alpes, comme, par exemple, au St.-Beriiard (2478), où la plupart des religieux deviennent asthmatiques au bout d'un certain nombre d'années, de telle sorte qu'ils sont obligés de redescendre dans la plaine. Ainsi que nous Favons vu pour le mal de montagne, ceux qui sont nés dans les montagnes supportent plus longtemps leur séjour au couvent.
En Amérique, l'on rencontre l'emphysème pulmonaire dans la plupart des hautes régions, où il est connu parmi les médecins sous le nom d'asthma montanum, qui se confondent souvent avec quelques-unes des formes du mal de montagne, et cela est d'autant plus facile à comprendre que la dyspnée et la fréquence des inspirations sont les symptômes que Y on observe le plus ordinairement sur les hauteurs.
Il est encore une influence directe de l'état de l'atmosphère alors que l'air est non-seulement raréfié, mais aussi sec et froid. Lorsqu'on traverse des plaines de neige, sous un soleil brillant, l'on éprouve le plus souvent de vives douleurs dans les yeux, qui se congestionnent et s'enflamment s'ils n'ont pas été protégés par des lunettes vertes ; en même temps, le visage et toutes les parties du corps exposées à l'air libre rougissent , se dessèchent et deviennent le siège d'une véritable érysipèle , à moins cependant que , en touriste expérimenté, l'on n'ait couvert le visage d'un voile de crêpe noir ou vert.
Des phénomènes semblables, mais beaucoup plus graves, se développent sur les hauts plateaux du Pérou ou de la Bolivie, et, sans qu'il soit nécessaire de la réverbération des rayons solaires par la neige ; il suffit alors , pour les produire, de la sécheresse de l'air et de sa basse température , qui forment un contraste d'autant
plus grand que les régions inférieures sont plus chaudes et plus humides dans les régions tropicales. C'est sous Finfluence de cette brusque transition que se développent diverses affections cutanées , ainsi que de graves ophthalmies.
La maladie que les Péruviens appellent choim est caractérisée par des rougeurs eczémateuses précédées de fourmillements et suivies de fissures, qui tantôt suppurent abondamment, et tantôt se couvrent de croûtes épaisses, sous lesquelles la peau se cicatrise. Les nouveaux arrivants sont plus souvent atteints que les habitants. Cette maladie est aisément combattue par un séjour prolongé dans une chambre tempérée et bien close.
Vurticaire et Vérysipèle se montrent aussi très-fréquemment dans les mêmes circonstances.
Des ophthalmies delà nature la plus grave se développent sous la même influence et en même temps que les rougeurs érysipélateuses dont nous venons de parler. Le D»" Tschudi a vu ses huit guides être atteints dans un seul jour, et lui-même n'y échappa qu'avec de grandes précautions. Il compare cette ophthalmie à celle d'Egypte, et la considère comme contagieuse par le moyen de la sécrétion purulente qui s'écoule des yeux malades. Les Indiens souffrent beaucoup plus de ce genre de mal que les créoles , qui connaissent mieux les moyens de s'en préserver. Si cette ophthalmie n'est pas combattue promptement et énergiquement , l'on voit survenir plusieurs affections chroniques des yeux, telles que le pannus, l'hœmophthalmie, l'hypopion, le chemosis, l'ectropion et le staphylôme, qui sont souvent assez graves pour produire la cécité.
L'on peut aussi rattacher aux mêmes circonstances atmosphériques de fréquentes angines érythémateuses ,
tonsillaires, diphtéritiques ou gangreneuses. L'on rencontre également des oreillons, des parotides et quelques affections des ganglions cervicaux.
Quant aux organes digestifs , ils sont plus rarement atteints que ceux de la respiration ; Ton voit cependant quelques cas de fièvres bilieuses non typhoïdes, et quelques cas de dyssenterie. Cette dernière maladie, qui, avec les diarrhées et les maladies du foie , forment un groupe morbide caractéristique des pays chauds, dirainue à mesure que Ton s'élève sur les montagnes, où elles sont remplacées par les catarrhes et les inflammations pulmonaires.
Cette transformation des maladies est surtout frappante dans les pays qui , comme Mexico, sont situés au point de jonction du ciel brûlant des tropiques et du climat froid des hautes montagnes. L'on voit alors apparaître les maladies aiguës et chroniques des organes de la respiration, qui régnent concurremment avec la dyssenterie et les maladies biUeuses. La même observation peut être faite dans l'île de Ceylan, dont les régions basses sont décimées par les hépatites, la fièvre intermittente, la dyssenterie et le choléra, qui diminuent de fréquence et de gravité en raison directe de Taltitude. L'on rencontre encore quelques cas de ces deux dernières maladies à la hauteur de 700 mètres, mais pas au delà.
Le versant méridional de l'Himalaya nous présente des faits identiques, et ce n'est que par exception que la dyssenterie et le choléra s'élèvent dans les hautes vallées de cette vaste chaîne de montagnes, qui sert maintenant de refuge aux malades et aux convalescents des régions inférieures.
Ce qui précède nous conduit tout naturellement à rénumération des maladies qui se rencontrent plus rarement dans les hautes Alpes que dans la plaine.
Nous signalerons, en premier lieu, la phtfiisie pulmonaire et les maladies scro fidélises, qui sont fort rares dans les hautes vallées européennes', aussi bien que sur les plateaux du Mexique , du Pérou et de la Bolivie. Le D' Tschudi n'en a jamais observé chez les Indiens de ce dernier pays, et les quelques cas isolés qui faisaient exception à cette règle, avaient pour objet des créoles.
Le rhumatisme, qui est si fréquent dans les régions moyenne et inférieure de nos Alpes, ne se rencontre que bien rarement dans la région alpine. Le voyageur que nous venons de nommer n'en a jamais vu parmi les habitants du Pérou et de la Bolivie; mais il n'en est malheureusement pas ainsi à Thospice du Saint-Bernard, où tes religieux souffrent beaucoup de ce genre de mal, d'après le rapport du prieur Biesela , cité par le D^ Niepce \
En ce qui concerne le goitre et le crétinisme, l'on peut dire, d'une manière générale, qu'ils sont presque complètement inconnus au delà de deux mille mètres. Cette dernière limite n'est jamais atteinte en Suisse^; elle est dépassée en Amérique , où Ton rencontre fort peu de crétins, mais un nombre assez considérable de goitreux dans quelques-unes des vallées du Pérou, jusqu'à la hauteur de trois mille et même au delà de quatre mille mètres.
Il résulte des recherches du D^" Mayer-Ahrens que si , parmi les races qui habitent l'Amérique méridionale , il y en a, tels que les Nègres et les Indiens, qui sont moins facilement atteints par le goitre et le crétinisme, aucune d'elles n'est complètement à l'abri des influences climatériques qui contribuent à les développer^.
' Op. cit.
- Mayer-Ahrens, Verbreitimg des Cretinismus in der Scliweiz. ^ Verbreitimg des Cretinismus in Slid- und Central- Amerika. Deutsche Klinik, Mai 1857.
Les mêmes remarques s'appliquent aux scrofules, qui sont fort rares dans les portions les plus élevées des Alpes, des Andes et des Cordillères.
Quant aux maladies épidémiques ou contagieuses, il en est qui ne franchissent pas un certain degré d'altitude, c'est le cas de la peste, qui paraît ne s'être presque jamais élevée au-dessus de six cents mètres. Aussi certaines stations, dans les montagnes, ont-elles été recherchées comme étant complètement à l'abri du fléau; on a cité, à ce sujet, le village d'Alem-Daghe, situé à 500 mètres, et où les habitants de Constantinople venaient se réfugier pendant les épidémies de peste. Des localités salubres se rencontrent dans l'île de Malte, près de Safi, et au Caire où la citadelle paraît avoir été justfu'à présent préservée de toute atteinte. Il est vrai que lorsque le nombre des malades est considérable dans les plaines environnantes, l'on a vu apparaître quelques cas isolés à la hauteur de 6 à 700 mètres, mais ce sont des exceptions à une règle que nous pouvons considérer comme bien établie.
La fièvre jaune est presque complètement inconnue dans les régions montueuses; elle n'a jamais dépassé M 00 mètres, et ses ravages diminuent à mesure que l'on quitte le bord de la mer, qui est son lieu de prédilection, et que Ton s'élève sur les hauteurs voisines. Les mêmes remarques s'appliquent au matla zahuatl , maladie bilieuse qui ressemble beaucoup à la fièvre jaune et qui exerce de grands ravages, tous les cinquante ou cent ans, chez les habitants indigènes du Mexique et de l'Amérique centrale, mais dont les Européens, même ceux qui sont fixés dans le pays depuis longtemps, sont complètement à l'abri.
Le choléra paraît aussi affectionner les régions basses, voisines des mers ou le cours des grands fleuves ^ et.
comme nous venons de le voir pour la peste et la fièvre jaune, ses ravages sont presque toujours en raison inverse de la hauteur. On a même fait cette observation dans la ville de Londres , où la mortalité a été proportionnelle à rabaissement du sol , les lieux élevés étant préservés et les lieux bas comptant le plus grand nombre de victimes * .
Les hauts plateaux du Mexique, du Pérou et de l'Inde sont fort rarement atteints par le choléra. Il en est de même de la Suisse , qui avait été préservée jusqu'à ces dernières années , malgré que les pays voisins fussent atteints par le fléau asiatique. Mais s'il est vrai que cette complète immunité ne peut plus être réclamée depuis les deux dernières épidémies cholériques qui en ont franchi les frontières, tout au moins le petit nombre de localités atteintes , et la faible mortalité qu'on y a observée, nous autorisent-ils à conclure que les hauts plateaux et les régions montueuses sont un terrain peu favorable au développement du choléra?
Nous n'avons que peu de chose à dire maintenant de la fièvre intermittente , dont la fréquence diminue avec la hauteur, et qui , sauf dans les pays chauds et les régions tropicales, ne s'élève presque jamais jusqu'à la limite des hautes Alpes. Les points extrêmes de son apparition en Suisse sont encore assez éloignés de 2000 mètres, et s'ils les dépassent au Mexique, où cette maladie se montre quelquefois dans sa capitale (2270), c'est sous la forme la plus bénigne. Nous aurons, du reste, l'occasion de revenir sur ce sujet, qui se rattache plus spécialement à la pathologie alpestre.
La fièvre typhoïde, cette maladie des pays tempérés et qui est inconnue dans les régions tropicales , ne sévit
* Boudin, op. cit. t. I, p. 203.
que très-rarement dans les hautes montagnes. Le D^ Tschudi ne Ta jamais rencontrée au Pérou ni dans la Bolivie. Elle n'est cependant pas complètement inconnue au Mexique, où les symptômes thoraciques prédominent sur les troubles des organes digestifs.
Quant à nos Alpes, la fièvre typhoïde serait peut-être moins fréquente dans les hautes que dans les basses vallées. Néanmoins, on Ta vu régner dans quelques localités très-élevées , comme la vallée d'Entremont (961 à Î625) et Fhospice du St.-Bernard où elle atteignit en 1839 un tiers des religieux, en même temps qu'elle faisait de nombreuses victimes dans plusieurs vallées environ- i nantes.
Les épidémies de variole, de rougeole et de scarlatine, ne paraissent être aucunement arrêtées par l'altitude ; partout où il existe des personnes non préservées par la vaccine, ou par une première attaque de la maladie, la contagion se développe aussi bien sur les hauts plateaux de l'Amérique, de l'Asie et de l'Europe, que dans les basses vallées de ces divers pays ou dans les plaines voisines du niveau des mers.
Il ne parait pas non plus que l'altitude diminue î'intensité des épidémies dont nous parlons, car l'on conserve encore à Mexico le souvenir d'une scarlatine qui fît un grand nombre de victimes, il y a quelques années. La variole , lorsqu'elle atteint les habitants de la Bolivie, paraît être aussi meurtrière que partout ailleurs.
Et maintenant que nous avons parcouru le cercle à peu près complet des maladies alpines, nous pourrions apprécier les caractères qui les différencient de la pathologie des plaines ; mais l'étude de ce sujet sera naturellement complétée par celle des affections morbides les plus répandues dans les régions alpestres. C'est à cette recherche que nous allons consacrer les
pages suivantes, en faisant remarquer que, pour ne point interrompre ce sujet spécial, nous commencerons par les influences pathologiques et nous finirons par celles qui sont du domaine de la physiologie.
§ 2. Influence physiologique et pathologique des climats alpestres , comprenayit les régions moyennes et inférieures des Alpes, au-dessous de deux mille mètres.
Si Ton excepte Fhospice du St.-Bernard, il n'existe en Europe presque aucune habitation permanente au-dessus de la hmite que nous venons de poser. L'on trouve cependant sur les passages les plus fréquentés de nos Alpes quelques hospices, villages ou stations de poste qui sont habités pendant la majeure partie de l'année, et dont la hauteur ne s'éloigne pas beaucoup de deux mille mètres. Tel est le cas des hospices du St.-Gothard (2075) ; du petit St.-Bernard (i250); du Grimsel(19i0); du Simplon (2004) ; ou des stations de poste , comme celle du Mont-Cenis (1906) ; ou encore les villages de Breuil (2007) au pied du Mont-Cervin; de St-Yeran (2040) dans les hautes Alpes; ou de Maurin (1902) dans les basses Alpes. Mais aucune de ces localités ne peut être choisie comme lieu de sf'jour dans un but sanitaire.
Il n'en est pas de même de trois établissements qui sont fort recherchés dans un but médical, malgré leur hauteur considérable au-dessus du niveau des mers. Nous voulons parler du Kaltbad (1441) sur le Righi ; de St- Moritz (1786) dans l'Engadine, et des bains du San-Bernardino (1644), situés sur le versant méridional des Alpes.
Mais c'est au-dessous de ces points extrêmes, qui représentent la limite des habitations européennes, que vien-
lient se ranger la plupart des villages et établissements qui peuvent servir de résidence d'été aux malades et aux convalescents. Le plus grand nombre d'entre eux estsitué aux environs de mille mètres ; d'autres, qui ne dépassent pas six ou huit cents mètres , présentent cependant, quoiqu'à un moindre degré , les caractères des climats de montagnes. Etudions d'abord les effets pathologiques et physiologiques que produit un séjour dans ces diverses localités, et nous arriverons ensuite au climat spécial de chacune d'entre elles.
1« Influence pathologique des climats alpestres. Le docteur Isensee écrivait en 1833 ; « Morbi pecu- « liares montium incolas, quantum tenemus, non afFi- « ciunt. Nec ullum de hac re libellum evolvere nobis « quidem contigit. Vidimus montanos qui aërem sic- « cum, tenuem, purum, temperatumque spirant et cum « limpide fonte nutrimenta simplicia sibi assumunt, vi- « vaciores et agiles, fortes et indomitos ac inilammatio- « nibus omnibusque morbis acutis maxime propen- « SOS * . »
Ces paroles sont aussi vraies maintenant qu'il y a vingt-quatre ans, et contiennent, suivant la remarque d'un auteur récent (le D"" Fuchs de Brotterode), tout ce que la géographie médicale nous apprend sur ce sujet.
Il n'existe en effet aucun ouvrage spécial sur les maladies des montagnards, et si nous avons pu réunir quelques matériaux précieux sur cette question , c'est en glanant çà et là quelques faits intéressants dans divers travaux qui avaient pour objet les maladies de certaines régions montagneuses et, surtout aussi, grâce à la complaisance de quelques collègues qui ont bien
* Elementa novae geographise et statistices Medicse. 8". Berolin, p. 107.
voulu me fournir de précieuses informations sur le résultat de leur pratique. Muni de ces documents, je puis maintenant aborder la question posée par le D"" Isensee et rechercher quelles sont les maladies les plus répan. dues dans les régions alpestres , ainsi que nous l'avons déjà fait pour celles qui sont plus élevées.
En premier lieu, est-il exact de dire avec Isensee que les maladies inflammatoires sont plus fréquentes chez les montagnards que chez les habitants des plaines ?
Nous avons déjà vu que, dans les hautes Alpes, cette forme d'affection morbide est d'autant plus grave et d'autant plus répandue que le sol est plus élevé au-dessus du niveau des mers. Et si de la région alpine nous passons à celle que nous avons désignée sous le nom d'alpestre , nous arriverons exactement au même résultat sur la fréquence des maladies inflammatoires.
Existe-t-il une fièvre éphémère sans localisation précise et correspondant à la synoche d'Hypocrate ? C'est ce qu'il est fort difficile de décider dans l'état actuel de la science. La plupart des praticiens imbus des principes de l'école de Paris où Broussais a si longtemps combattu la doctrine des fièvres essentielles , sont disposés à nier l'existence d'une maladie inflammatoire sans localisation. Mais il me semble que l'observation directe, et sans opinion préconçue , conduit à reconnaître que, s'il y a des fièvres continues dépendant d'une lésion locale bien déterminée , il existe aussi des pyrexies sine malerie et qui se développent plutôt sous l'influence d'un état général qu'en conséquence d'une lésion locale, qui en est le plus souvent la conséquence et non le point de départ.
C'est à cette influence que me paraît devoir être rattaché l'état fébrile, décrit par Tschudi sous le nom de mal de Puna. C'est à la même cause qu'est due l'appa-
rition d'une maladie que Ton rencontre très-fréquemment chez les habitants de la ville la plus haute de l'Europe, et où il n'y a presque personne qui n'ait ressenti plusieurs fois ce que le D' Albert de Brian çon (1306) appelle « une fièvre inflammatoire sans localisa- « tion , se terminant par des sueurs , des urines char- « gées et une légère éruption aux lèvres. >•
Mais s'il peut exister quelque doute quant à l'étiologie de cette affection morbide, il ne peut y en avoir aucun quant aux autres maladies inflammatoires qui sont très-répandues chez les habitants des montagnes; ce qui résulte avec la dernière évidence de l'ensemble des documents que nous allons passer en revue.
En premier lieu , les pneumomies, pleuro-pneumomies et pleurésies figurent au premier rang des maladies qui atteignent les villes, villages et stations de poste les plus élevés de l'Europe.
Nous voyons dans les rapports médicaux de l'armée française que les soldats cantonnés en 1796 sur le Mont- Cenis (1906) furent atteints en grand nombre de pneumonies qui formèrent le quart des maladies observées à cette époque*.
Dans le haut plateau de l'Engadine, l'un des plus élevés de l'Europe , les pneumonies et les pleurésies se montrent avec un grand degré de fréquence , à ce que m'écrit le D^' Brugger, qui pratique la médecine à Samaden (1742) et à St-Morilz (1786).
A la grande Chartreuse (U06), qui est située dans les Alpes du Dauphiné, les religieux sont fréquemment atteints d'inflammations pulmonaires; surtout ceux qui sont appelés à des fonctions actives. Cette observation, qui m'a été communiquée par le D' Bertrand , de Gre-
* Grisolle, Traité de la pneuraouie. 8". Paris 1846, p. 135.
noble, a été confirmée par d'autres collègues qui ont visité le couvent de Saint-Bruno.
Le D"" Albert, qui pratique la médecine depuis dix-sept ans à Briançon (1306) et dans les villages situés sur les hauteurs voisines, m'écrit « qu'il n'est, pour ainsi dire, « appelé à traiter que des inflammations franches, et « que les maladies de ce genre qu'il rencontre le plus « souvent sont celles des voies aériennes et surtout les « bronchites et les pneumonies ; c'est à cette dernière « cause que sont dus la plupart des décès des hommes « adultes. »
Le D^ Michon, qui a séjourné quatorze ans dans la vallée de Chamonix (1052), estime que les pneumonies y sont fort répandues et forment environ le cinquième des maladies qui atteignent les habitants de ces hautes régions.
Le D^ Ulschly , de Gessenay, considère les inflammations de poitrine comme occupant le premier rang dans la contrée montagneuse où il pratique. Il a même fait une remarque fort importante au point de vue étiologique que nous cherchons à élucider : c'est que la fréquence des maladies inflammatoires du poumon est eu raison directe de la hauteur. C'est ainsi qu'il en a observé un plus grand nombre à Gsteig (1200) et à Launen (1260) qu'à Gessenay (1023). Les pleurésies ne sont point rares dans ces régions , elles sont souvent accompagnées de symptômes hectiques et confondues avec la phthisie pulmonaire. Les mêmes observations ont été faites par le DvMezam, à Château-d'Oex et dans les contrées voisines.
Les D"^' Bezancenet père, d'Aigle , et Beck , de St.- Maurice, qui pratiquent dans les vallées des Ormonds, du Val d'Illier, d'Entremont et du St. -Bernard, dont la hauteur varie entre mille et deux mille mètres, étaient
bien placés pour me fournir de précieuses informations sur le sujet qui nous occupe maintenant.
Le premier de ces praticiens, qui a parcouru avec distinction une longue carrière médicale , et qui continue à donner ses soins avec autant de zèle aux pauvres montagnards qu'aux riches habitants des villes environnantes, m'écrit que le témoignage unanime des médecins des montagnes confirme ses propres observations sur la grande fréquence des pneumonies, qui comptent pour un tiers dans la mortalité générale. Les pleurésies franches sont plutôt rares dans ces contrées. C'est aussi le résultat des observations du D^ Beck , qui désigne la pneumonie comme occupant le premier rang dans les maladies des montagnards , et comme se rencontrant plus fréquemment sur les hauteurs que dans la plaine.
Deux praticiens d'Einsideln (974) dans le canton de Schwytz, les D»"^ Birchler-Wyss et Fuchs, qui ont bien voulu me communiquer le résultat de leurs observations sur les maladies les plus répandues chez les habitants de leur vallée, sont d'accord pour affirmer la grande fréquence des inflammations pulmonaires, surtout pendant la saison d'hiver.
Le D^ Luffer, dont la pratique s'étend d'Altorf (504-) aux vallées environnantes de la Reuss, de l'Isen et de la Schsechen, considère la pneumonie comme devenant plus fréquente et plus franchement inflammatoire à mesure que l'on s'élève des bords du lac des Quatre- Cantons à la région alpestre et de celle-ci à la région alpine. Quant à la saison où les fluxions de poitrine sont les plus répandues, il fixe l'époque du printemps et il a fait la remarque que la maladie s'élève avec la fonte des neiges.
Le professeur Savoyen, qui a longtemps séjourné à Moutier (567), considère les pneumonies comme occu-
pant le premier rang dans -es iualadies qui alleignenl les habitants des montagnes de la Tarentaise.
Des observations semblables ont été faites dans les localités élevées dn département de rAveyron', par le D"" Grifoiilière : ponr les habitants de la Forêt-Noire, dans le Wurtemberg, par le D"^ Koch - : pour la Styrie par le D'' Flechner'% et enfin par le D'' Fuchs ponr les montagnards du Harz et de la Thuringe'^. Mais les résultats auxquels ce dernier auteur est arrivé sont assez importants pour que nous les signalions avec quelque détail .
En comparant trois localités de la Thuringe, situées à des hauteurs ditïérentes. le D'' Fuchs a vu les maladies inflammatoires dn poumon augmenter avec l'élévation du sol. C'est ainsi que ce qu'il iiomme pneum.onie compliquée {Pneiimoma eompUcata) a causé 8.5 décès sni^ cent à Oberhof (8451 5.5 à Brotterode (585) et seulement 4',7 à Kleinschmalkalden (487). La même proportion, croissante avec rélévation du sol et décroissante avec son abaissement, se fait remarquer dans la bronchopneumonie des enfants qu'il nomme bronchitis infantum, et dont les chiffres mortuaires de ces trois localités déjà citées sont 27,1 décès sur cent, 25,1 et 20,8; le nombre le plus élevé correspondant à la plus grande hauteur et le plus faible à la localité la plus basse.
Avant de résumer ces témoignages unanimes des médecins d'un grand nombre de pays de montagnes, je crois devoir en citer deux qui font jusqu'à un certain point exception à la règle générale que nous venons de re-
* CTazette médicale de Paris, 1833, p. 473.
^ Monatsschrift, von Ammon. Leipzig 1836. ^ Allgemeines Repertorium der medizinischen Jahrliïiclier, Nov. 1841, p. 162.
* Medizinische Géographie. Berlin 1853.
connaître sur la prédominance des inflammations pulmonaires dans les régions élevées. Le premier est un document statistique publié par le D^" Locher-Balber', d*'où il résulterait que, pendant les années 1837 et 1839, les pneumonies auraient été deux fois plus fréquentes dans la plaine que dans les régions montueuses du canton de Zurich. Des observations semblables ont-elles été faites à d'autres époques ? Ou bien y a-t-il dans les environs du lac quelque circonstance topographique qui explique cette fréquence inusitée des fluxions de poitrine? C'est ce qu'il m'est impossible de décider en l'absence de nouveaux faits qui puissent confirmer ou infirmer les observations du professeur zurichois.
La seconde opinion sur laquelle je désire appeler Taltention, c'est celle démon excellent ami, le D^ Lebert^ qui, en recueillant ses souvenirs de pratique dans les environs de Bex , n'aurait trouvé de prédominance des inflammations pulmonaires dans les régions montueuses qu'en ce qui regarde la pleurésie, tandis que pour la pneumonie il la croit également fréquente dans la plaine et sur la montagne. Mais si l'on rapproche cette assertion du témoignage unanime des auteurs et des praticiens que j'ai cités plus haut , et surtout des D'^ Bezancenet et Beck qui, comme le professeur Lebert lors de son séjour à Bex, exercent la médecine dans la vallée du Bhône, l'on est autorisé à conclure sans la moindre hésitation, que les souvenirs du professeur zuricois ont pu lui faire défaut quant aux inflammations parenchymateuses du poumon ; de telle sorte qu'en définitive nous pouvons considérer comme étant bien établie la proposition suivante : « Les pleurésies, pleuro-pneumo- « nies et pneumonies sont d'autant plus graves et d'au-
Schweizerische Zeitschrift furNatiir- und Heilkimde, 1841,
« tant plus fréquentes que le sol est plus élevé au-dessus « du niveau des mers. »
Comme appendice à ce qui précède , nous ajouterons quelques détails sur une maladie qui se développe sous forme épidémique dans les régions montueuses de la Suisse. C'est une pleuro-pneumonie à forme maligne qui a été décrite pour la première fois, en 1564, par Conrad Gessner, sous le nom dej)Ieiintispestilens, maligna etcontagiosa, et qui est connue maintenant sous le nom d'Alpenstich. L'on peut voir dans l'ouvrage du D^ Guggenbiihl quels terribles ravages cette épidémie a exercés dans les hautes régions de la Suisse. Dès lors elle n'a pas cessé de se montrer à diverses époques, et a fait l'objet de divers mémoires par le professeur Schœnlein, qui l'avait observée en 1833 dans la vallée d'Urseren; par le D»" Besancenet, qui en avait suivi les progrès dans la vallée d'Entremont; par le D"" Rahn-Escher, qui m'a communiqué les traits principaux de la grave épidémie qui a régné, en 1857, à Engelberg (1033) où le D' Calacci, qui y pratique la médecine depuis vingt-huit ans, n'en avait jamais observé d'aussi meurtrière.
En réunissant tous ces documents, l'on peut conclure que VAlpemtich est tantôt une pleurésie, tantôt une pleuro-pneumonie, toujours accompagnée de symptômes typhoïdes, à marche très-aiguë et à terminaison le plus souvent fatale. Les hautes vallées en sont plus fréquemment atteintes que les régions basses, qui n'en sont pas complètement à l'abri comme on l'a vu, pour la ville de Zurich en 1564-, et pour les bords du lac de Genève en 1690'.
* GuGGENBUHL;, Der Alpenstich endemisch im Hocli.frebirge der Schweiz. 8^. Zuricli 1838.
^ Bf. Kebeque, Atrium medicinEe Helvetiorum. Genevse 1 (190.
Si Ton rapproche cetlp description de VAlpenstich de celle que nous avons donnée des pleuro-pneumonies suraiguës qui ont été observées par le D'' Tschudi au Pérou, l'on sera frappé des traits communs que présentent ces deux maladies, identiques quant à leur siège, à leur gravité, à la rapidité de leur marche, et aussi quant à leur développement dai\s les hautes vallées qu'elles paraissent affectionner d'une manière toute spéciale.
Les catarrhes pulmonaires ou bronchites aiguës ?>m\' eut la même marche que les pneumonies, c'est-à-dire qu'ils deviennent plus fréquents à mesure que Ton s'élève du fond des vallées sur les montagnes environnantes. Les documents que j'ai réunis sur l'Engadine, Einsiedeln, Altorf et les hautes vallées du canton de Berne, aussi bien que celles qui bordent le cours du Rhône , sont à peu près unanimes sur ce point. Il en est de même des principales vallées des Alpes françaises et savoyardes, comme par exemple Chamonix, Moutiers. Briançon et la grande Chartreuse. Dans cette dernière localité, les nouveaux arrivants sont atteints de bronchite ou de laryngite, et perdent momentanément la voix.
Quant à la grippe ou catarrhe épidémique, elle paraît^ au contraire, moins fréquente sur les hauteurs que dans le fond des vallées, du moins telle est l'opinion du professeur Lebert, qui a vu les régions montueuses épargnées alors que la grippe sévissait dans les environs de Bex et de Saint-Maurice. Cette observation a été vérifiée dans quelques vallées de la Suisse, comme par exemple dans la Gruyère, pendant Tépidémie si généralement répandue de l'hiver dernier.
Le D^ Fuchs de Brotterode', en parlant des maladies rhumatismales, les considère comme également fré-
* Op. citât, p. 65.
queutes sur toute la surface de la terre, il estime que, sous sa forme la plus simple, le rhumatisme se rencontre 9ussi bien au sud qu'au uord, à Test qu'à Touest. Je ne puis souscrire à cette opinion et n'hésite pas à déclarer qu'il est des pays où ce genre de mal est presque complètement inconnu, tandis qu'il en est d'autres où il atteint une fréquence extraordinaire.
Entre plusieurs exemples que nous pourrions citer, nous choisirons celui des hauts plateaux du Pérou et de la Bolivie, où le rhumatisme est, d'après le D^ Tschudi, presque complètement inconnu , malgré l'influence de variations atmosphériques qui sembleraient devoir en favoriser le développement.
Et d'ailleurs, sans sortir de notre Europe, ne sait-on pas qu'autant les diverses formes de l'affection rhumatismale sont fréquentes dans les latitudes moyennes, où le froid humide prédomine , autant ce genre de mal est rare dans les régions extrêmes, à température rigoureuse, ou dans les climats chauds et secs du midi. Ainsi donc, nous pouvons considérer l'opinion du D>" Fuchs comme entièrement erronée, surtout en ce qui regarde les pays de montagnes.
Mais, en outre, le témoignage unanime des praticiens s'accorde pour reconnaître que les habitants des régions montueuses sont plus fréquemment atteints de rhumatisme que leurs voisins des plaines.
« Nous vivons dans l'atmosphère la plus rhumatis- « maie possible , »> m'écrit le D'^ Beck de St-Maurice, « mais là où cette maladie, au moins sous la forme « chronique , semble prédominer , c'est bien dans les " hautes vallées de nos Alpes du Valais et de la Savoie. " Pour moi, il est évident que le rhumatisme chronique ' est plus fréquent dans les localités de montagnes. »>
Le rhumatisme est une des plaies principales de nos
populations, sous diverses formes aiguës et chroniques, franches et larvées, tel est le langage des D"" Ulschly, de Gessenay, Fuchs et Birchler, d'Einsiedeln; ce dernier le considère comme occupant le premier rang parmi les maladies des montagnards de Schwytz. L'opinion du D^" Brugger de Samaden , dans la haute Engadine, se rapproche assez de la précédente, puisqu'il place sur le même rang de fréquence les inflammations pulmonaires et les maladies rhumatismales. Enfin, dans les Alpes du i)auphiné et de la Savoie, le D'" Niepce signale le grand nombre d'affections arthritiques, soit dans l'ensemble de la population, soit en particuUer chez les crétins de ces contrées.
Tel est , avec quelques légères différences , Tavis des praticiens des montagnes de la Suisse, du Harz et de la Styrie, en sorte que nous pouvons considérer comme bien étabUe la proposition « que le rhumatisme se montre « avec un grand degré de fréquence dans les régions. « alpestres ; aussi bien dans les portions les plus éle- « vées, comme Briançon et PEngadine, que dans les « hauteurs moyennes. » Il parait aussi qu'il a une grande tendance à dégénérer en rhumatisme musculaire ou articulaire chronique ; dans ce dernier cas, il cause souvent la claudication chez les vieillards ( malum coxis senilë) ou la roideur des articulations avec ce craquement particulier qui semble dénoter une diminution notable de la synovie.
Il est encore diverses formes de maladie rhumatismale qui sont souvent signalées dans les documents que .fai sous les yeux; c'est en premier lieu : la péricardite qui devient une cause fréquente de maladies organiques du cœur. En second lieu : les pleurésies avec épanchement qui sont considérées par plusieurs praticiens des montagnes comme une conséquence fréquente du rhu-
matisme ; ce que mon expérience personnelle confirme pleinement. Enfin, la sciatique et les différentes névralgies, qui se montrent avec beaucoup de fréquence dans la plupart des vallées de nos Alpes, sont autant de conséquences naturelles de la diathèse rhumatismale qui y prédomine,
Quant aux hémorragies, nous avons reconnu leur fréquence et leur intensité dans les hautes régions de notre globe, et nous avons trouvé une facile explication de ce fait pathologique dans la diminution du poids de l'atmosphère.
En est-il de même à des hauteurs moins considérables? C'est ce que nous allons voir en parcourant les documents que j'ai réunis sur la pathologie alpestre.
Dans l'Engadine, qui est située entre quinze et dix-huit cents mètres, le D"" Brugger signale la fréquence des hémorragies, principalement les épistaxis, les hématémèses et les métrorragies, tandis que les crachements de sang seraient plutôt rares. Des observations semblables ont été faites à Einsiedeln et dans les villages environnants où les D^'^ Birchler et Fuchs ont eu souvent à traiter des hématémèses, des métrorragies et des hémoptysies. Les hémorragies utérines, soit comme règles trop abondantes, soit comme fausses couches, sont excessivement fréquentes, surtout dans les vallées latérales de la Sihl, qui sont beaucoup plus hautes qu'Einsiedeln. Des remarques semblables ont été faites dans les environs d'Altorf.
Les hémoptysies qui paraissent être moins fréquentes dans les plus hautes vallées, telles que FEngadine . se montrent au contraire assez souvent dans les régions montueuses situées aux environs de mille mètres.
C'est le cas des vallées du Locle et de la Chaux-de- Fonds, où les ouvriers genevois, qui viennent y exercer
leur industrie, ou sout [réquemmeut atteints. La même prédominaîice des hémopUsies résulte aussi du nombre de> exceptions pour le service militaire qui ont été, en 184-9, d'après le D"* de Pury, cinq ou six fois plus considérables dans les parties mon tueuses des vallées que pour les districts de Boudry et de Neuchâtel qui sont situés au bord du lac.
Les crachements de sang sont aussi signalés comme fréquents sur les montagnes de la Styrie par le D^" Flechner, et par lesD'* Cullen etMansford, en ce qui regarde les montagnes d'Ecosse et d'Angleterre qui n'atteignent pas une hauteur considérable.
En résumé, nous pouvons conclure de ce qui précède. que si les hémorragies sont plus répandues et plus intenses sur les hauts plateaux que dans les montagnes moins élevées, qui constituent la région alpestre, ce genre de mal est néanmoins beaucoup plus fréquent, à ces hauteurs modérées, qu'il ne l'est dans les plaines environnantes.
Et quant aux divers genres d'hémorragies qui prédominent dansies différentes zones alpestres, nous voyons les hémoptysies devenir de plus en plus fréquentes à mesure que Ton descend dans les régions moyenne et inférieure , tandis que c'est le contraire pour les épistaxis, les hématémèses et les métrorragies qui sont plus nombreuses dans les portions les plus élevées de la zone alpestre. Nous aurons à revenir sur la fréquence comparative des hémoptysies , lorsque nous parlerons des maladies tuberculeuses.
Les affections aiguës des organes digestifs sont-elles plus ou moins fréquentes dans les régions montueuses, comparées aux plaines environnantes et aux localités qui constituent la région alpine ? Telle est la question
qui se présente mamteiiant et qui doit nous occuper quelques instauts.
Dans les pays chauds, où la plupart des décès sont occasionnés par les maladies du foie, la dyssenterie, les fièvres bilieuses et le choléra, nous avons vu (page 62) que la prédominance de ces diverses affections morbides diminuait à mesure que Ton quittait le niveau des mers pour s'élever sur le flanc des montagnes, de telle sorte que , même avant d'avoir atteint les limites de la région alpine, les maladies gastro-intestinales sont presque complètement remplacées par celles des organes de la respiration.
Mais dans nos pays tempérés, où il n'existe pas une démarcation aussi tranchée entre la pathologie des plaines et celle des montagnes, l'on ne peut s'attendre à des contrastes aussi complets et à voir des maladies essentiellement différentes se montrer dans les régions basses et sur les hauteurs. Aussi ne pourrons-nous trouver dans l'étude de la pathologie alpestre que des nuances ou des appréciations plus ou moins vagues sur le degré comparatif de fréquence des affections gastriques.
Quant à la gastralgie, elle est très-répandue dans plusieurs portions de nos Alpes. Mais ne l'est-elle pas au même degré dans les plaines environnantes? C'est ce qui me paraît difficile à décider; j'inclinerai pour la négative, et voici les raisons que je crois pouvoir donner de mon opinion.
Comme nous le verrons plus loin, l'un des effets les plus prononcés du séjour momentané sur les montagnes, c'est, sans contredit, l'activité imprimée aux fonctions digestives et l'accroissement que l'on remarque dans la force d'assimilation, en sorte que les malades atteints de gastralgie et de digestions lentes ou douloureuses.
ne tardent pas à ressentir une grande amélioration en conséquence de leur séjour sur les hauteurs. Or, si Thabitation temporaire guérit les troubles des fonctions digestives, les mêmes effets ne doivent-ils pas se montrer chez ceux qui vivent habituellement dans l'atmosphère tonique de nos Alpes ?
Et ce qui vient encore confirmer cette appréciation, c'est l'apparence extérieure des montagnards qui ont un teint coloré, des muscles vigoureux et une apparence de santé bien supérieure à celle des habitants des plaines. Et qu'on n'oublie pas, en outre, que cette forte coiistitution n'est point la conséquence d'une nourriture succulente et variée, puisque les montagnards se contentent de laitages, de pommes de terre, rarement de quelques tranches de viande salée, et d'un pain aussi dur que de la pierre, préparé quelques mois à l'avance ; et quant à la boisson , c'est tantôt un café où la chicorée l'emporte sur le moka, et le plus souvent quelque liqueur de qualité inférieure , telle que l'eau-de-vie de gentiane. Il faut certes des estomacs bien robustes pour digérer une pareille alimentation et pour qu'elle produise ces fortes constitutions, cette énergique persévérance et cette ardeur au travail qui caractérisent les habitants de nos Alpes. Mais, laissant les déductions plus ou moins théoriques, voyons ce que nous apprend l'observation directe sur ce sujet.
Plusieurs des praticiens que j'ai consultés sur ce sujet m'ont signalé la fréquence des diarrhées et des gastralgies dans les régions montueuses; mais comme je n'ai pu établir de comparaison avec les plaines environnantes, je dois me contenter de cette affirmation.
La dyssenterie se montre quelquefois d'une manière épidémique, à de grandes hauteurs, dans les montagnes de la Suisse; mais je crois que c'est plutôt exception-
iiellement que celte maladie atteint les habitants de nos Alpes: telle est, du moins, l'opinion du D»" Fuchs, de Brotterode, qui estime que les épidémies dyssentériques sont rarement très-intenses et très-étendues au-dessus de sept à huit cents mètres, en ce qui regarde la Suisse, et dans les limites de cinq à six cents mètres pour les montagnes de la Thuringe, où la dyssenterie n'a pas fait d'apparition depuis plus d'un demi-siècle, la dernière datant de 1 800 ^
Victère se montre rarement, avec un certain degré d'intensité, dans la région alpestre ; tel est , à deux exceptions près, le témoignage unanime des praticiens des montagnes qui ne l'ont signalé que sous la forme chronique et comme conséquence des maladies organiques du foie.
Deux localités paraissent faire exception à cette règle générale : la haute Engadine, où le D'" Brugger a souvent rencontré la jaunisse , et les vallées des environs d'Altorf où le D'" Luffer a de fréquentes occasions de soigner des ictériques; mais il a soin d'ajouter que les habitants des hautes vallées en sont rarement atteints, et qu'au-dessus de mille à douze cents mètres, il ne voit que très-rarement des malades atteints de ce genre de mal Comme on le voit, cette dernière remarque vient confirmer notre observation sur la rareté de cette affection mor= bide dans les Alpes. Il resterait à rechercher pourquoi la haute Engadine fait exception à cette règle. Y a-t-il quelque circonstance climatérique ou alimentaire qui explique cette fréquence ? C'est ce qu'il m'est impossible de décider en l'absence des éléments nécessaires pour résoudre cette question d'étiologie pathologique. Quoi qu'il en soit , l'on peut considérer comme suffisamment établie
» Op. cit. p. 42.
la conclusion que Fictère est plutôt rare dans la région alpestre.
Les maladies bilieuses suivent très-probablement la même marche, et, si Ton considère les circonstances de chaleur qui contribuent à les amener, Ton comprend que la basse température de Thiver, les chaleurs modérées de l'été et la fraîcheur des nuits sur les hauteurs , doivent être très-peu favorables au développement des affections gastriques. Ce n'est pas, cependant, qu'elles ne puissent se montrer exceptionnellement sous forme épidémique dans quelques vallées de nos Alpes. Tel fut le cas d'une maladie, à forme maUgne, qui fut observée par le D' Bezancenet pendant l'hiver de 4830, et qui fit un grand nombre de victimes dans les vallées de Bagne et d'Entremont.
Des symptômes bilieux se montraient au début, puis apparaissaient l'ictère et une grande prostration de forces. Lorsque l'épidémie eut atteint la plus grande intensité, la mort survenait quelquefois dans l'espace de vingtquatre à quarante-huit heures. Aux symptômes gastriques se joignaient souvent des crachats rouilles et de rhépatisation pulmonaire, ce qui semblerait établir une grande analogie entre cette fièvre bilieuse mahgne et ['épidémie décrite par StoU sous le nom de pneumonie bilieuse. Il est probable que quelques-unes des apparitions de ralpensticli ., où l'on a signalé l'existence simultanée de l'ictère et des symptômes d'inflammation pulmonaire , se rapprochaient de la maladie observée par le \y Bezancenet. Les bons effets du traitement évacuant par l'émétique et les purgatifs, dans les deux cas. semblent ajouter à la probabilité de ce rapprochement.
Les fonctions utérines sont souvent troublées chez les habitantes des montagnes; il est même certaines régions alpestres où la menstruation est complètement suppri-
mée pendaiit les six mois d'hiver. En général elle s'établit tardivement, est peu abondante et cesse avant l'âge habituel chez les femmes de la plaine. L'on comprend dès lors que la chlorose et la leucorrhée soient des maladies fréquentes chez les montagnardes, et que leur fécondité soit faible.
Les métrorragies y sont fréquentes , soit à cause de l'élévation du sol qui dispose aux hémorragies , soit en conséquence des rudes travaux auxquels les femmes se livrent dans la plupart des régions montueuses, surtout là où les hommes émigrent pendant l'été, laissant leurs champs à cultiver, leurs récoltes à recueillir et leur bétail à soigner, et par conséquent aussi de pesants fardeaux à porter sur la tête ou sur les épaules. Il n'est pas étonnant dès lors que les fausses couches surviennent fréquemment, et laissent les femmes très-alïaibUes et sujettes, par conséquent, à d'abondantes pertes utérines. En général, cependant, les accouchements sont faciles et les péritonites puerpérales s'observent rarement sur les hauteurs.
he?^ maladies des centres nerveux sont plutôt rares que fréquentes chez les habitants des Alpes, qui paraissent être moins sujets que d'autres à ce genre d'affectioji morbide, en exceptant toutefois le crétinisme, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir. Je n'ai trouvé, chez les auteurs et les praticiens que j'ai consultés, aucun fait qui ressemble à la méningite foudroyante observée par Tschudi sur les hauts plateaux du Pérou et de la Bolivie . '
Les apoplexies, l'épilepsie et les méningites tuberculeuses paraissent être moins fréquentes dans les régions montueuses que dans les plaines environnantes. Telle est du moins l'opinion de la plupart de mes correspondants.
^aliénation mentale paraît aussi être plus rare dans
les pays de montagnes , sartout dans les hautes vallées des Grisons, où Ton ne rencontre qu'un fort petit nombre de malades de ce genre.
Nous n'avons pas constaté dans la région alpestre l'existence de ces ophthalmies graves si fréquentes sur les hauts plateaux du Pérou, mais il paraît que dans (es montagnes de la Prusse Ton trouve une beaucoup plus forte proportion d'aveugles que dans les pays de plaine. Au reste , cette remarque ne peut être généralisée, car le D*" Dumont, qui a fait des recherches sur les causes et la distribution de la cécité en France, n'a trouvé aucune prédominance à cet égard des portions montueuses sur les autres régions'.
Quoique la fièvre intermittente soit plutôt une maladie des pays bas, humides et marécageux, les hauteurs n'en sont pas complètement à l'abri. Nous avons vu (page 65) qu'on en rencontrait quelques cas isolés et à forme bénigne sur les hauts plateaux du Mexique, du Pérou et de la Bolivie. Certaines régions de nos Alpes sont aussi quelquefois atteintes par les fièvres d'accès ; c'est ainsi que le D"" Lebert en a soigné aux chalets d'Azeindas (1897) et dans le hameau des Passes (1235), sans qu'aucun marais du voisinage put expliquer l'apparition de cette maladie,- Le D'" Beck, de St.-Maurice, en a également rencontré à Champéry (4023) et dans quelques autres localités du Val d'IlUer.
D'autre part, les praticiens que j'ai consultés sur ce sujet sont unanimes pour déclarer que les fièvres d'accès sont presque inconnues sur les hauteurs. Dans l'Engadine, le D'" Brugger n'en a observé que chez des voyageurs; la même observation a été faite par le D'" Albert
* Recherches statistiques sur les causes et les effets de la Cécité. Paris 1856.
(le Briançon, qui affirme que les fièvres intermittentes n'existent ni dans la ville où il pratique, ni sur les hauteurs voisines. A Einsiedeln et dans les environs d'Altorf, Fon n'en rencontre que très-rarement et ce sont le plus souvent des cas légers et à caractères peu tranchés.
Ajoutons encore que l'incubation des lièvres paludéennes dure souvent plusieurs semaines et même plusieurs mois, surtout lorsqu'il s'agit de rechutes, et l'on comprendra qu'il ne faut pas attribuer à l'air des montagnes l'apparition dim mal qui existait à l'état latent et que des circonstances accidentelles ont pu développer, quoiqu'elles eussent été incapables de le produire. Il est facile, en outre, de démontrer que le miasme paludéen peut être transporté par les brouillards qui s'élèvent des plaines marécageuses , et montent sur le flanc des montagnes, en sorte que, s'il se développe des fièvres intermittentes sur les hauteurs , on doit en rechercher la cause, non dans l'atmosphère des montagnes , mais dans les localités qui en occupent le pied et dont les effluves malfaisants ont été transportés au loin.
En résumé, nous croyons pouvoir affirmer que la fréquence et la gravité des fièvres intermittentes diminuent avec la hauteur, en sorte que les montagnes peuvent être considérées comme à l'abri de ce genre de mal, en dehors des circonstances exceptionnelles que nous venons de mentionner.
Ce n'est malheureusement pas le cas pour les fièvres typhoïdes et éruptives qui paraissent se développer avec une intensité presque aussi considérable sur la hauteur que dans la plaine.
L'ensemble des documents que j'ai réunis sur la fréquence de la fièvre typhoïde , me conduit à la considérer comme atteignant à peu près également les habitants des vallées les plus élevées et ceux des régions
moyennes et inférieures de nus Alpes. Depuis l'hospice du Saint-Bernard jusqu'aux bords des principaux lacs de la Suisse, l'on voit régner dans certaines époques des épidémies de fièvre typhoïde qui se montrent, tantôt sous forme bénigne , tantôt avec des symptômes d'une haute gravité. Si, d'un côté, l'on aurait pu croire que l'air tonique des montagnes suffirait à contre-balancer l'influence des causes qui favorisent le développement de la fièvre typhoïde, d'autre part, l'accumulation des bien portants et des malades dans des chalets étroits et mal ventilés, contribue, avec le défaut de soins hygiéniques, à répandre la maladie et à la rendre plus grave et par conséquent plus meurtrière.
Il est cependant quelques régions montueuses qui paraissent être jusqu'à présent à l'abri des ravages de la fièvre typhoïde , tel est le cas de la haute Engadine, où le D^ Brugger n'en a rencontré qu'un très-petit nombre de cas qui se sont présentés sous une forme bénigne, et la Gruyère vaudoise où le D^" Mezam a fait la même remarque.
Quant à la scarlatme, à la rougeole et à la variole, on les voit régner épidémiquement, aussi bien sur les hauteurs alpestres que dans les plaines. Et s'il fallait établir une comparaison, quant à la gravité, elle ne serait pas en faveur des montagnards , qui sont atteints avec une intensité d'autant plus grande que leurs habitations sont plus malsaines et les soins médicaux ou pharmaceutiques plus incomplets.
Les maladies aiguës des centres nerveux , telles que la méningite et V apoplexie . paraissent être plus rares dans les régions alpestres que dans les plaines ; telle est du moins l'opinion de la plupart des praticiens que j'ai consultés sur ce sujet, qui n'ont signalé aucune prédominance de ce genre d'affections morbides et qui n'ont
rien vu de semblable à ces méningites foudroyantes que le D'' Tschudi a rencontrées si fréquemment chez les habitants du Pérou et de la Bolivie.
Passons maintenant en revue les maladies chroniques que Ton observe avec un certain degré de fréquence chez les montagnards, et commençons par Pasthme, cette infirmité que nous avons vu être si répandue chez les habitants des hautes Alpes.
Tous les praticiens que j'ai consultés sur la prédominance de Tasthme dans les régions moyennes et inférieures de nos Alpes ont répondu par l'affirmative, et tous les auteurs qui ont décrit les maladies des hauteurs tiennent le même langage. Ce n'est pas seulement à l'hospice du Saint-Bernard que Ton voit se développer l'emphysème pulmonaire avec ses conséquences de catarrhe chronique et de maladies organiques du cœur; c'est aussi dans FEngadine, d'après le D^' Brugger; àEinsiedeln, suivant le témoignage des D"^* Birschler et Fuchs ; à Altorf, d'après le D^' Luffer ; dans les portions montueuses qui environnent Aigle , Bex et Saint-Maurice , à ce que m'écrivent les D^^ Besancenet, Lebert et Beck; dans les hautes vallées qui entourent Gessenay, d'après le D'' Ulschly ; à Chamonix suivant les observations du D^' Michon ; dans les montagnes de Styrie, d'après le D"" Flechner * ; chez les montagnards du Harz, d'après le D^ Blockmann^; delà Thuringe, d'après le D' Fuchs ^; dans les Alpes de la Savoie et du Dauphiné, par le D^ Niepce * ; dans les environs de Zurich, suivant les
» Op. cit.
- Die metallurgischeu Kranklieiten des Ober-Harzes. Osterode 5 Mediz. Geogr. Op. cit.
* Op. cit.
observations du D*" Locher Balber^; dans les diverses régions montueuses du Piémont, d'après les documents statistiques publiés par ordre du gouvernement sarde, où Ton voit que le nombre des asthmatiques exemptés du service militaire est plus considérable dans les pays de montagnes que pour les plaines du Piémont^; et enfin dans le canton de Neuchâtel, où Ton a observé la même prédominance de l'asthme dans les parties élevées comparées aux districts limitrophes du lac ^. J
Ainsi donc nous sommes pleinement autorisés à con-1 sidérer V asthme, sous ses diverses formes, comme une conséquence naturelle de l'habitation sur les hauteurs, et comme se montrant avec d'autant plus d'intensité que le lieu de l'observation est plus élevé au-dessus du niveau des mers.
Nous n'avons pas à revenir sur la cause spéciale de ce mal que les montagnards appellent le souffle court, et les savants Vasthma montanum, ayant traité fort au long dans les pages précédentes (p. 59), des effets produits sur la respiration et la circulation par l'atmosphère raréfiée des hauteurs. Nous ajouterons seulement que la persistance des brouillards dans certaines régions alpestres, ainsi que l'habitation de chambres étroites, fortement chauffées etoùl'air peut être difficilementrenouvelé, non moins que la nécessité où sont les montagnards de gravir des pentes escarpées, en portant de lourdes charges sur la tête ou sur les épaules, peuvent contribuer au même résultat et développer l'emphysème pulmonaire et ses diverses comph cations.
De l'asthme aux catarrhes pulmonaires chroniques et aux maladies organiques du cœur, la transition est toute
^ Op. cit.
" Eeiidiconto.
'' D'après M. de Piu-y, v. S.
jjaturelle, en sorte qu'il n'y a pas lieu de s'étonner si les mêmes circonstances atmosphériques qui produisent la gêne de la respiration, amènent de fréquentes irritations de la muqueuse pulmonaire , aussi bien que des désordres plus ou moins graves dans l'organe central de la circulation.
Nous avons vu que les bronchites aiguës étaient trèsrépandues sur les hauteurs^ et l'on comprend que des attaques répétées du môme mal puissent le transformer d'aigu en chronique. Tel est, en effet, le résultat de l'observation qui signale les catarrhes prolongés comme l'une des maladies les plus habituelles chez les montagnards qui ont atteint un certain âge.
Les maladies du cœur sont fort répandues aussi bien en conséquence de ces catarrhes répétés et devenus chroniques, qu'à la suite de la gêne de la respiration qui est occasionné par l'atmosphère raréfiée des montagnes. Mais ce qui vient encore augmenter la fréquence de ce genre de mal , ce sont les complications de péricardite et d'endocardite, deux des formes les plus répandues de la diathèse rhumatismale que nous avons vu prédominer chez les habitants de nos Alpes. Les documents manuscrits et les recherches bibliographiques- que j'ai pu faire sur ce sujet, conduisent à la même conclusion et sont entièrement d'accord pour signaler la fréquence des catarrhes chroniques et des désordres organiques du cœur dans les diverses régions qui constituent la zone alpestre.
L'influence d'une moindre pression atmosphérique pourrait faire supposer que les varices devraient être plus fréquentes sur les montagnes que dans la plaine ; mais l'observation n'est point venu confirmer cette supposition ; il résulte en effet des recherches du D'' De la
Harpe de Lausanne', que les varices sont plus rares dans les pays de montagne que dans les basses régions du canton de Vaud ; il paraît même que, depuis quatorze ans, l'on n'a pas compté une seule exemption du service militaire pour cause de varices chez les habitants de la vallée du Lac de Joux, qui est située à mille et treize cents mètres au-dessus du niveau de la mer. La même observation a été faite sur les habitants des hautes vallées du district d'Aigle par le D'' Bezancenet, qui a exercé pendant vingt-cinq ans les fonctions d'expert médical pour la réforme militaire, ainsi que par le D'' Mezam pour la Gruyère vaudoise.
La phtfiisie pulmonaire est -elle rare ou fréquente chez les montagnards? Telle est la question que nous avons maintenant à résoudre et sur laquelle je désire attirer pour quelques instants l'attention du lecteur.
Le D'' Fuchs a publié dans sa géographie médicale une série de tableaux statistiques qui le conduisent à établir « que la phthisie pulmonaire est d'autant plus « rare que le sol est plus élevé ^ » Voyons si l'examen des faits vient confirmer cette assertion du docteur de Brotterode.
Et d'abord, en ce qui regarde la région alpine, nous avons vu que les maladies de poitrine étaient presque inconnues sur les hauts plateaux du Pérou et de la Bolivie, rares à Mexico, et qu'on ne les observait presque jamais chez les religieux du mont Saint-Bernard. En sorte qu'on peut considérer la phthisie comme à peu près inconnue au-dessus de deux mille mètres. En est-il de même dans les régions situées immédiatement au-
* Quelques mots sur les causes probables des varices chez l'homme. Zmich 1855.
- Op. cit. p. 35.
dessous? C'est ce qui rôsiiiie avec la dernière évidence des faits que nous allons passer en revue. L'une des vallées de l'Europe où les habitations atteign en 1 la plus grande hauteur, l'Engadine est une localité précieuse pour décider la question qui nous occupe ; or il résulte des observations du D^' Brugger, qui pratique à Samaden (1 742), que la phthisie est fort rare chez ceux qui n'ont point quitté le pays; qu'on l'observe quelquefois chez les Engadinois qui ont séjourné à l'étranger, mais que, si la maladie qu'ils en rapportent n'est pas trop avancée, elle est le plus souvent guérie définitivement ou tout au moins temporairement par le retour dans le pays natal. Ce qui vient ajouter plus de poids encore à l'observation précédente, c'est le petit nombre des crachements de sang dans une région où toutes les autres hémorragies se rencontrent très-fréquemment.
Le D^ Albert, qui pratique dans la ville la plus élevée de l'Europe, celle de Briançon (1306), s'exprime exactement de môme que le docteur de Samaden ; il considère la phthisie et les maladies tuberculeuses comme une exception dans le pays qu'il habite , les seuls cas qui se soient présentés à son observation dépendaient d'une vie déréglée ou de quelque disposition héréditaire.
A ces deux témoignages, qui sont d'un grand poids à mes yeux, j'ajouterai ceux de quelques autres praticiens qui sont arrivés au même résultat : tel est celui duB"" Savoyen, qui n'a rencontré que rarement des poitrinaires dans les hautes vallées de la Tarentaise , tandis qu'il en observait quelques cas dans les villes; celui des B'"^ Bezancenet et Beck qui considèrent la phthisie comme plus répandue dans la vallée du Rhône que dans les hauteurs voisines ; des B'"^ Ulschly, de Gessenay (1023), et Mezam, de Château- d'Oex (94i), qui sont arrivés à la même conclusion , en comparant les vallées
basses à celles qui sont plus élevées. Le D^ Flechner a fait la même remarque dans les montagnes de la Styrie. En sorte qu'en définitive, nous avons rencontré de nombreuses confirmations de l'opinion énoncée par le D"" Fuchs, que la phthisie est d'autant plus rare que le sol est plus élevé.
Mais en est-il ainsi pour toutes les régions montueuses? Nous ne le pensons pas et nous allons voir que, s'il existe une zone où la phthisie est presque complètement inconnue, il est d'autres régions où cette maladie acquiert un degré de fréquence très- supérieur à ce que l'on observe dans les plaines environnantes.
Cherchons maintenant à prendre nos points de comparaison non plus des hautes régions avec les parties moyenne et inférieure des moPitagnes, mais entre la région inférieure et les portions situées immédiatement au-dessus et qui occupent par conséquent une situation intermédiaire entre les plaines et les hautes Alpes.
Or, il résulte de l'examen d'un grand nombre de documents que la phthisie acquiert une fréquence extra ordinaire dans cette zone moyenne. Tel est la conclusion à laquelle est arrivé le D^ Locher-Balber, qui a trouvé les maladies tuberculeuses deux fois plus répandues dans les régions montueuses du canton de Zurich que dans les localités situées au bord du lac ^
Le D'' Mansford a publié, en 1818, un ouvrage destiné à montrer qu'en Angleterre lesphthisiques étaient d'autant plus nombreux que le lieu de leur habitation était plus élevé au-dessus du niveau de la mer : proposition diamétralement opposée à celle du D»" Fuchs , mais qui me paraît également vraie en tant que les documents statistiques du D' Mansford ont pour objet des localités
* Op. cit.
peu élevées et qui rentrent dans la zone moyenne, dont nous parlons maintenant, et que d'autre part nous avons pu vérifier l'exactitude des observations du D^ Fuchs pour les hautes régions de nos Alpes.
Ajoutons à ces deux ordres de faits d'autres témoignages non moins concluants : celui du D"" Uschly qui a reconnu la grande fréquence de la phthisie pulmonaire dans les basses vallées qui environnent Gessenay (1023), et ceux des D^^ Bezancenet et Beck, qui sont arrivés au même résultat comparant la vallée du Rhône avec celles qui s'élèvent vers les hautes sommités qui la dominent.
Et quant aux régions montueuses de notre pays et sur lesquelles je puis fournir des documents plus précis que sur aucune autre, je n'hésite pas à déclarer que les maladies tuberculeuses sont d'autant plus répandues que l'on quitte le fond des vallées pour s'élever au-dessus du niveau des rivières et des lacs.
Si nous parcourons la chaîne du Jura, et que l'on interroge les praticiens des villes et des villages situés au pied ou sur les flancs de la montagne, aussi bien que dans les nombreuses vallées que forment ses diverses ramifications , l'on obtiendra partout la même réponse sur la grande fréquence des maladies de poitrine chez les habitants de ces contrées.
Et si nous faisons la même enquête dans les Alpes de notre voisinage, que nous remontions le cours de l'Arve et de ses affluents, partout aussi, nous rencontrons des familles entières décimées par la phthisie, que l'on peut considérer comme la maladie dominante de ces vallées alpestres.
Ainsi donc, après avoir passé en revue les documents qui pouvaient nous aider à décider la question, et, en nous appuyant sur les lumières que pouvait nous procurer le concours des praticiens les mieux placés pour
énoncer une opinion écialiviv. nous sommes arrivés à la conclusion que nous croyons être Texpression rigoureuse des faits , c'est-à-dire : •< que, si les basses vallées « ou les régions moyennes de nos Alpes pr<'sentent un *' grand nombre de phthisies . ce genre de mal devient « de plus en plus rare à mesure que Ton s'élève sur les " hauteurs, de telle manière qu'au-dessus de mille à douze « cents mètres on n'en rencontre que quelques cas iso- « lés, et qu'entre douze et quinze cents mètres elle « disparaît complètement. » Cette zone phthisique, audessus et au-dessous de laquelle les maladies de poitrine diminuent de fréquence, pourrait être fixée approximativement entre quatre ou rinq cenU et mille on douze cents mètres.
Il est encore trois maladies sur lesquelles je désire appeler l'attention du lecteur: ce sont les scrofules, le goitre et le crétinisme, que Ton voit assez fréquemment dans les pays de montagnes pour qu'elles doivent faire l'objet de nos recherches étiologiques.
Les maladies scrofuleuses se rencontrent dans toutes les régions de nos Alpes, et il n'est aucune des formes de cette affection morbide qui n'atteigne avec une grande fréquence les familles des montagnards.
L'élévation du sol intlue-t-elle sur le développement des scrofules? Telle est la question qui se pose devant nous et que nous devons chercher à résoudre.
Si nous comparons les pays de plaine, comme les bords du lac de Genève, avec les régions situées au pied des montagnes ou dans les vallées latérales du Jura et des Alpes, nous reconnaîtrons, avec la dernière évidence, que les maladies scrofuleuses sont plus répandues dans la zone'montueuse moyenne que dans les diverses parties de la vallée inférieure. C'est ce qui résulte des recherches du professeur Leberl, qui a étudié la ré-
partition de ce genre de mai dans les différentes portions du canton de Vaud. C'est aussi la conclusion à laquelle m'a conduit mon expérience personnelle et celle de mes collègues genevois ; en effet, presque tous les scrofuleux que nous avons à soigner sont originaires des versants du Jura ou des régions alpestres de la Savoie.
Dans les portions centrales de la Suisse aussi bien que dans les régions voisines du Dauphiné, les scrofules se rencontrent très-fréquemment au pied des montagnes et dans les basses vallées. A Einsiedeln, le D'' Bircliler estime que ce genre de mal est aussi répandu chez les enfants que le rhumatisme chez les adultes : dans le canton d'Uri, le D»' Luffer soigne un grand nombre de scrofuleux; enfin rien n'égale la fréquence de cette affection morbide dans la vallée du Rhône, depuis le haut Valais jusqu'à St.-Maurice , ainsi que dans les localités peu élevées des environs.
Et maintenant, existe-t-il une différence bien tranchée pour la prédominance de la scrofule dans les régions alpines ou alpestres? Je n'hésite pas à répondre par l'affirmative, en ce qui regarde les zones moyenne et inférieure à l'exclusion de la supérieure. En effet , si l'on ne peut établir que la maladie dont nous parlons soit complètement inconnue dans les hautes régions, tout au moins peut-on dire qu'elle y est infiniment plus rare et que ses diverses formes sont d'autant moins graves que le sol est plus élevé. Telle est, du moins, le résultat des observations du B' Bezancenet, pour les vallés qui sont dans le voisinage d'Aigle; du D"" Luffer, en ce qui regarde le canton d'Uri, dont l'opinion est que les scrofules, assez fréquentes dans les basses vallées, disparaissent dans la région alpine ; et enfin, du D'" Brugger, qui n'a rencontré dans la haute Engadine que des
cas légers et jamais ces formes graves si fréquentes dans les portions les plus basses des Alpes.
Ainsi donc, nous pouvons considérer comme bien établie Fexistence {Turie zone scrofuleuse, au-dessous et audessus de laquelle le nombre des malades de ce genre est notablement moins répandu. Après cette affirmation, nous aurions à rechercher comment il se fait que Tatmosphère tonique des montagnes puisse contribuer au développement des scrofules ; mais cette discussion sera mieux placée après l'étude du goitre et du crétin ismxe qui présentent quelques traits de ressemblance avec les maladies scrofuleuses.
Partout où il y a des montagnes. Ton rencontre des goitreux et des crétins , et ces deux degrés d'un môme mal se montrent avec une intensité plus ou moins forte, suivant la hauteur, la configuration du sol, la direction des vallées et aussi suivant le genre de vie des habitants, ainsi que d'après la manière plus ou moins hygiénique dont sont construits leurs villages.
Que l'on parcoure les Alpes ou les Pyrénées, que l'on s'élève sur les Cordillères ou sur les versants de THimalaya, l'on observera le développement de la glande thyroïde qui a reçu le nom de goitre, depuis les basses régions jusqu'à une certaine hauteur au-dessus du niveau des mers.
Il est cependant des vallées où ce genre d'infirmité est très-peu répandu, tandis que d'autres en sont tellement atteintes, qu'il est peu d'habitants qui en soient préservés. C'est ainsi qu'à Einsiedeln l'on ne rencontre que fort peu de goitreux, tandis que la vallée du Rhône en est infestée.
Quelquefois c'est la partie supérieure des vallées où ce genre de mal est le plus fréquent. Mais ordinairement ce sont les basses régions, et surtout le point de
jonction de deux vallées qui comptent le plus grand nombre de goitreux, c'est aussi le cas des villages bâtis dans des gorges étroites ou sur le cours des torrents.
Mais si des circonstances aussi diverses paraissent rendre le problème étiologique à peu près insoluble, il est cependant un fait bien certain, c'est qu'au delà d'une certaine altitude l'on ne rencontre qu'un fort petit nombre de goitreux. De Saussure avait cru pouvoir déduire de ses observations dans les Alpes, qu'il n'existe pas de goitreux au-dessus de douze cents mètres, mais les recensements opérés par ordre des gouvernements sardes et français, ainsi que les documents publiés en Suisse ont démontré la présence du goitre à des hauteurs beaucoup plus considérables; on l'a même rencontré dans les villages les plus élevés de l'Europe, tels que ceux de St.-Veran(2061) dans les Hautes-Alpes, et de Maurin (1902) dans les Basses-Alpes. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ce n'est qu'exceptionnellement que l'on voit des goitreux dans les hautes régions ; tandis que le plus grand nombre d'entre eux se trouvent dans les lieux bas, humides et privés des rayons du soleil pendant une portion notable de la journée.
Le crétinisme est intimement lié au goitre, et ces deux infirmités paraissent être deux degrés différents d'une même affection morbide , d'une véritable dégénération de l'espèce humaine. L'une et l'autre se développent presque exclusivement dans les montagnes, puisque dans les États-Sardes l'on a trouvé que sur dix mille habitants il n'y avait que quatre crétins dans les plaines , pour trente-cinq sur les hauteurs. La même prédominance s'observe pour les goitreux, dont on ne rencontre pas deux (1,6) dans les pays plats, pour cent que l'on trouve dans les montagnes.
Et si nous étudions la répartition de ces deux irifir-
mités entre les diverses régions montueuses, nous trouverons , en premier lieu, que les limites supérieure et inférieure varient non -seulement dans les différentes chaînes de montagnes, mais encore dans le même pays suivant l'exposition ; en second lieu, que l'étendue de ; la zone goitreuse est beaucoup plus considérable que celle du crétinisme qui descend moins bas et s'élève moins haut.
Les chiffres que l'on a fixés pour cette dernière maladie paraissent être compris entre mille mètres pour le versant septentrional des Alpes, et dix-sept à dix-huit cents sur le versant méridional , mais comme nous l'avons vu plus haut en parlant du goitre, ces limites sont quelquefois dépassées '. Elles le sont aussi dans les Cordillères, où l'on rencontre des goitreux et des crétins à la hauteur de 4300 mètres et surtout dans l'Himalaya, où Victor Jaquemont en a vu dans le village de Dittinghur, qui est situé à 4700 mètres.
Et maintenant que nous avons reconnu l'existence des scrofules, du goitre et du crétinisme dans la plupart des pays de montagnes , nous devons rechercher quelle est la part du chmat dans le développement de ces trois maladies.
Nous avons vu plus haut (p. 21) que l'atmosphère des hauteurs était essentiellement tonique et vivifiante, et que, si la température en était plus basse que celle des plaines, cette circonstance était plutôt favorable en été, et que pendant l'hiver le ciel était, pour la plupart des régions montueuses , plus souvent découvert que dans la plaine , et qu'en outre la fréquence et l'intensité des courants aériens y était beaucoup plus grande. Or, il
* Voir le tableau des localités atteintes de goitre et de crétinisme dans les hautes et les basses Alpes. Niepce, p. 495.
est évident que Tensemble de ces conditions météorologiques doit être plutôt favorable que défavorable à la santé et ne peut, en aucune manière, contribuer au développement des scrofules , du goitre et du crétinisme chez les montagnards.
Mais si telle est la condition normale de l'atmosphère des hauteurs, il faut convenir que la configuration du sol lui imprime des modifications qui peuvent la rendre aussi insalubre dans certaines localités qu'elle est bienfaisante en d'autres lieux.
Si Ton contemple de quelque sommité élevée les vallées profondes et sinueuses qui sont situées dans le voisinage, l'on est frappé du contraste qui existe entre les régions situées à des niveaux différents ; tandis que sur la hauteur l'on jouit du soleil et que l'on respire un air pur et souvent renouvelé, les vallées sousjacentes sont encore plongées dans l'obscurité, et le plus souvent recouvertes d'un épais brouillard qui suit toutes les sinuosités du sol et occupe les bas-fonds et le voisinage des lacs et des torrents. Or, comme c'est dans cette portion, la plus déclive et par conséquent la plus humide de la vallée, que sont ordinairement construits les villages , on comprend dès lors quelle atmosphère impure doivent respirer les habitants de ces localités où le soleil ne se montre que pendant quelques heures dans ces replis accidentés de nos Alpes, principalement sur le versant septentrional qui a le triste privilège de compter un grand nombre de scrofuleux.
Et ce qui vient encore contribuer à ce fâcheux résultat, c'est la construction vicieuse des habitations qui ne permet que difficilement le renouvellement de l'air; c'est l'existence dans le voisinage immédiat des villages d'arbres nombreux et touffus qui entretiennent l'humidité; c'est aussi la présence d'eaux stagnantes j ainsi
que de fumiers et de débris de tout genre qui se décomposent à Fair libre. Et si, à des conditions aussi contraires aux lois de l'hygiène , Ton ajoute la pauvreté des habitants, le bas prix des salaires, le défaut d'instruction, la qualité et Tinsuffisance de la nourriture, ainsi que la fréquence des mariages entre les membres d'une même famille, l'on comprendra sans peine qu'il se développe un grand nombre de maladies scrofuleuses chez les habitants d€s montagnes sous l'influence de conditions locales, atmosphériques et hygiéniques aussi fâcheuses que celles dont nous venons de faire l'énumération. En est-il de même dans les villages bien exposés et dont les habitants jouissent d'une certaine aisance ? Je ne le pense pas. Bien au contraire l'on voit les scrofules diminuer et même disparaître complètement là où les circonstances sont favorables. C'est aussi ce que nous pourrons constater en parlant du goitre et du crétinisme.
Les développements dans lesquels nous sommes entrés sur les causes des maladies scrofuleuses chez les montagnards s'appliquent tout particulièrement au goitre et au crétinisme. Les recherches étiologiques des auteurs récents sur ces deux maladies ont jeté de vives lumières sur un sujet jusqu'ici fort obscur.
L'on peut désormais considérer la pensée de trouver une cause unique et spécifique pour ces deux degrés d'un même mal comme la recherche de la pierre philosophai ou du mouvement perpétuel. Quand nous voyons la multitude des influences auxquelles le corps humain est soumis et qui modifient sa constitution, aussi bien dans les plaines que sur les montagnes, il est impossible de souscrire à la conclusion duD'" Grange, qui regarde la présence de la magnésie dans les eaux potables comme la cause unique du goitre et du crétinisme. Nous devons aussi rejeter, en ce qu'elles ont
d^exclasives, les conclusions de M. Boachardat sur le rôle que joue le sulfate de chaux, et celle de M. Chatin sur l'absence d'iode dans ralniosphère, les eaux et les aliments des pays où régnent le goitre et le crétinisme.
Toutes ces opinions contiennent une partie de la vérité, mais elles ont le grand tort de laisser de côté toutes ces circonstances antihygiéniques que nous avons énumérées en parlant de Fétiologie des scrofules ; car il est impossible de nier que Pinsolation, la direction des vallées, Finsalubrité des habitations, ne jouent un rôle prédominant dans la dégénéra tion de l'espèce humaine qui se manifeste à des degrés différents chez les goitreux et les crétins.
Comment oublier également que la vie est entretenue avant tout par la respiration, puisque, suivant l'heureuse expression de Dumas, « les animaux et les plantes ne sont que de l'air condensé ? » Aussi ne peut-on négUger, dans la recherche étiologique qui nous occupe, l'influence prédominante d'une atmosphère humide, souvent chargée de miasmes animaux et végétaux, telle que la respirent les habitants de certains villages alpestres, soit autour de leurs chalets, soit surtout dans leurs étroites demeures, où se trouvent réunis pendant six à huit mois de l'année, hommes, femmes, enfants et animaux domestiques. Rien ne peut donner l'idée de l'impureté de l'air et des odeurs repoussantes que renferment ces maisons- étables qui ne peuvent fournir aux êtres vivants qu'on y accumule qu'une atmosphère chargée d'acide carbonique, d'ammoniaque et d'effluves animaux, ainsi qu'on peut le voir dans l'ouvrage duD^ Niepce, qui en a fait plusieurs analyses ^
Ainsi donc , nous n'hésitons pas à déclarer que les
» ï. II, p. ys.
causes du goitre et du crétinisnie étant multiples , il ne faut pas en accuser le climat des montagnes, qui ne joue dans la production de ce phénomène pathologique qu'un rôle très-secondaire. Et ce qui vient encore confirmer notre manière de voir, c'est que là où Ton a fait cesser les causes accidentelles, on a vu les goitreux et les crétins diminuer en nombre et même disparaître complètement sous Finfluence combinée du déboisement dans le voisinage immédiat des villages, de Fendiguement des torrents, de l'assainissement des habitations, du percement des routes , ainsi que des améliorations amenées dans l'alimentation, l'instruction et les habitudes des habitants, grâce aux progrès du commerce et de l'industrie. La Maurienne , le Dauphiné et certaines portions du Valais nous fourniraient des exemples à Fappui. Aussi hàtons-nous de tous nos vœux le moment où les travaux statistiques entrepris en Suisse, en France et dans les États-Sardes, conduiront à des conclusions pratiques et montreront que, si l'on ne peut modifier les circonstances topographiques et atmosphériques qui contribuent au développement du goitre et du crétinisme, l'on doit chercher à améliorer la condition physique et morale des habitants des montagnes et contre-balancer ainsi les influences délétères auxquelles ils sont soumis. L'on pourrait surtout donner des primes d'encouragement pour la maison la mieux bâtie , dans la situation la plus salubre , ainsi que pour les cultures les mieux appropriées à ces rudes chmats. Nous ne doutons pas que, si l'attention des gouvernements et des sociétés philanthropiques était dirigée dans ce sens, l'on ne tarderait pas à voir ces trois fléaux de nos montagnes, les scrofules, le goitre et le crétinisme, s'amoindrir peu à peu et finir par cesser complètement, et cela avec d'autant plus de promptitude qu'une population saine
et vigoureuse viendrait remplacer la race affaiblie et abâtardie qui occupe actuellement une portion si notable de nos Alpes.
L'on a déjà obtenu quelques succès pour Famélioration de la condition physique et intellectuelle des crétins , en les transportant dès leur naissance et même en conduisant les mères pour accoucher sur la hauteur. Les enfants menacés de devenir crétins sont ainsi soustraits à Finfluence d'une atmosphère pesante et chargée d'humidité. Cette pratique ayant réussi dans le Valais et dans quelques autres portions de la Suisse, a été le point de départ du D"" Guggenbiihl , qui a fondé sur l'Abendberg (1105), dans le voisinage d'Interlaken, un établissement destiné à recevoir les crétins ; en premier lieu, pour les entourer d'une atmosphère saine et pure, et aussi pour modifier leur intelligence etleur santé, en les entourant de soins physiques et éducatifs qui paraissent avoir été quelquefois couronnés de succès. Nous n'avons pas à décider sur la manière dont ces principes ont été mis en pratique , non plus que sur la direction administrative imprimée à cet établissement, et comme nous ne possédons pas les éléments nécessaires pour décider du degré d'amélioration obtenu par cette méthode, nous ne pouvons nous prononcer avec une parfaite connaissance de cause. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'une partie importante de ces changements favorables peut être rapportée à l'atmosphère des hautes montagnes qui non -seulement empêche l'apparition du crétinisme, mais qui peut aussi en arrêter le développement, lorsqu'il a déjà paru sous l'influence des causes antihygiéniques que nous avons énumérés plus haut.
Tahleaii de la palliologie alpine el alpestre.
Après avoir passé saGcessivement en revue les diverses maladies qui se développent sous Finfluence du climat des montagnes, et après avoir reconnu leur prédominance ou leur rareté comparative , il ne nous reste plus maintenant, pour compléter cette étude, qu'à tracer à grands traits le tableau de la pathologie alpine et alpestre.
Nous avons reconnu que l'homme transporté dans les hautes régions de notre globe y ressentait certaines incommodités que Ton a désignées sous le nom de mal de montagne , et dont les principaux symptômes , tels que l'oppression , la rapidité de la circulation , la faiblesse musculaire, les nausées et les vertiges, ainsi que la sécheresse de la gorge et les rougeurs des yeux, du visage et des mains, se développaient sous l'influence d'une moindre pression atmosphérique, de la sécheresse et de la rareté de l'air.
En second lieu , nous avons signalé Fexistence d'une fièvre passagère qui atteint les nouveaux venus dans les hautes régions du Pérou et de la Bolivie, maladie connue sous le nom de sorroche, mareo ou mal de Puna, et qui paraît être une fièvre inflammatoire sans cause locale bien appréciable.
En troisième lieu, nous avons vu que la pathologie alpine pouvait être résumée en trois mots : inflammation, hémorragie et asthme.
Nous avons vu les maladies inflammatoires devenir d'autant plus fréquentes, d'autant plus rapides dans leur marche et d'autant plus graves dans leurs conséquences, que le sol est plus élevé au-dessus du niveau des mers.
Nous avons décrit ces mériingites foudroyantes qui entraînent la mort d'un grand nombre des habitants du Pérou; nous avons insisté sur la grande prédominance des inflammations pulmonaires, qui, dans leurs diverses formes de bronchites , pneumonies et pleurésies, sont les maladies les plus répandues de la région alpine.
Nous avons décrit les hémorragies qui se manifestent sous toutes les formes et qui occasionnent des pertes de sang considérables, soit par la peau, comme dans le reriiga, maladie spéciale aux habitants du Pérou; soit par le nez, la bouche, le poumon, l'estomac ou Tintestin, et nous avons remarqué que le crachement de sang était la seule de ces hémorragies que Ton voit augmenter de fréquence dans les régions moyennes et inférieures, tandis que toutes les autres étaient en rapport direct avec Faltitude.
Enfin, quant à Tasthme, nous Tavons vu naître et se développer sous Finfluence d'une moindre pression atmosphérique, et s'accompagner de troubles de la circulation ainsi que de bronchite chronique.
Et si des maladies fréquentes dans la région alpine nous passons à celles que Ton n'y rencontre presque jamais, nous avons reconnu qu'il en était ainsi du rhumatisme, de la phthisie pulmonaire, des scrofules et, jusqu'à un certain point, du goitre et du crétinisme. Nous sommes arrivés aux mêmes résultats quant aux fièvres intermittentes, aux maladies bilieuses, à la dyssenterie, à la fièvre jaune, à la peste et au choléra , qui ne franchissent presque jamais , et dont plusieurs se tiennent fort au-dessous des hmites de la région alpine. Tandis que les fièvres typhoïdes et éruptives ne paraissent, en aucune manière, être arrêtées par la hauteur, et se manifestent avec autant de fréquence dans toutes les régions montueuses, aussi bien que dans les plaines sousjacentes.
Quanta \à pathologie alpestre, elle présente naturellement iirje grande analogie avec celle dont nous venons de parler. Aussi ne doit-on pas s'étonner si Ton retrouve, quoique avec une prédominance moins marquée , l'inllammation, les hémorragies et l'asthme dans les zones moyenne et inférieure de nos Alpes.
Les maladies inflammatoires se rencontrent très-fréquemment dans la région alpestre. On y observe des bronchites, des pleurésies et des pneumonies qui se montrent quelquefois d'une manière épidémique, et s'accompagnent alors de symptômes bilieux et nerveux qui font de Valpenstich ou pleuro-pneumonie maligne Fune des maladies les plus redoutées des montagnards de la Suisse.
Les hémorr<igies sont d'autant moins fréquentes dans la zone alpestre que le sol est moins élevé. Elles se montrent cependant , sous leurs diverses formes , avec assez de fréquence dans les régions supérieures , mais il est rare qu'elles atteignent la gravité que nous avons signalée dans le tableau de la pathologie alpine.
Vasthme est aussi dans un rapport immédiat avec l'élévation du sol, et nos montagnards connaissent le souffle court aussi bien que les savants qui ont désigné ce mal sous le nom d^asthmamontanum, faisant ainsi connaître sa nature et son origine.
Les bronchites aiguës et chroniques, ainsi que [e^ maladies orgayiiques du cœur sont aussi du nombre des affections morbides que l'on rencontre fréquemment dans la zone alpestre.
Quatre maladies nous ont paru être jusqu'à un certain point caractéristiques des régions moyenne et inférieure de nos Alpes : la phthisie pulmonaire, les scrofules, \e goitre et le crétinisme; nous les avons vu diminuer et disparaître complètement à mesure qu'on atteint les limites de
la zone alpine , tandis qu'elles augmentent en fréquence d'une manière indubitable, à mesure que l'on quitte les pays voisins du niveau des mers et que l'on s'élève dans les régions inférieure et moyenne de nos Alpes. Nous avons cru pouvoir fixer les limites de la zone phthisique et scrofuleuse entre quatre ou cinq cents et mille ou douze cents mètres, sans pouvoir donner à ces chiffres une précision mathématique.
Enfin , quant à ce qui regarde le goitre et le crétinisme nous avons dû reconnaître des limites beaucoup plus étendues, surtout dans la région inférieure, et nous avons signalé l'ensemble des circonstances topographiques, atmosphériques et ethnographiques qui rendaient si difficiles les recherches étiologiques sur un mal que l'on rencontre habituellement, mais non pas exclusivement, dans les pays de montagnes, et dont les limites d'altitude sont celles de la région alpestre, qu'il ne dépasse presque jamais.
Les maladies rhumalisnudes sous leurs diverses formes, d'arthrite aiguë et chronique , de lombago et de sciatique, jouent un très-grand rôle dans la pathologie alpestre; nous les avons vu faire leur apparition dans les portions inférieures de la zone alpine et prendre un développement d'autant plus considérable que l'on descend plus bas dans la portion inférieure de la zone alpestre, où elles atteignent une fréquence extraordinaire qu'exprimait l'un de mes correspondants, lorsqu'il m'écrivait : « Nous vivons dans l'atmosphère la plus rhumatismale possible. » Et, en effet, il n'est pas de village un peu élevé où l'on ne rencontre des impotents ou des boiteux à la suite de quelque attaque de sciatique ou de rhumatisme articulaire chronique.
La fonction de la menstruation et celles qui dépendent de Vuténis sont assez souvent troublées chez les habi-
iiO
tantes des montagnes. Chez quelques-unes, récoulement menstruel est complètement supprimé pendant les six mois d'hiver; chez d'autres, il est douloureux ou remplacé par une abondante leucorrhée, et, malgré que les accouchements soient le plus souvent prompts et faciles, Ton voit aussi de fréquentes mctrorragies et un grand affaiblissement à la suite de fausses couches répétées. Mais il faut ajouter que ces accidents ne peuvent être entièrement attribués au cUmat alpestre et qu'ils dépendent très -probablement de la rude vie que mènent la plupart des montagnardes, qui doivent suppléer à Tabsence des hommes et se livrer à des travaux fort pénibles qui sont ordinairement Fapanage du sexe masculin.
Après avoir parlé des maladies qui caractérisent la pathologie alpestre, si nous passons à celles que Ton rencontre plus rarement qu'ailleurs, nous aurons à signaler en premier lieu : la fièvre intermittente ^ dont la fréquence est en raison inverse de l'altitude, et qui devient une exception dans les régions moyenne et inférieure de nos Alpes,
Les dérangements aigus et chroniques des organes digestifs, sous forme de gastralgie, diarrhée et dijssenterie, paraissent être d'autant moins fréquents que le sol est plus élevé, et nous avons vu qu'il est certaines limites d'altitude que la dyssenterie ne franchit que trèsrarement.
Les fièvres bilieuses , Vidère et les maladies aiguës du foie, suivent une marche identique ; aussi existe-t-il un moyen certain d'y échapper dans les pays chauds, c'est de quitter la plaine et de gagner les montagnes, où les santés délabrées ne tardent pas à se raffermir. Cette immunité des heux élevés est si bien étabhe par l'expérience, que l'on a fondé des hôpitaux et des stations de
convalescence sur les monts Nillgerries et Himalaya, sur les montagnes des îles de Java, de Sumatra et de Ceylan, ainsi que sur les collines qui dominent les côtes inhospitalières de l'Afrique occidentale.
La même influence prophylactique des hauteurs s'observe quant au choléra, à la peste et à la fièvre jaune, qui ne franchissent presque jamais les limites inférieures ou moyennes de la zone alpestre.
En outre , nous avons vu que les maladies aiguës et chroniques des centres nerveux, telles que les méningites simples et tuberculeuses , V apoplexie , Vépilepsie et ïhijstérie paraissent être plus fréquentes dans les pays de plaine que dans les diverses régions montueuses, dont nous parlons maintenant.
Enfin, nous avons constaté la rareté des varices chez les habitants des montagnes.
Résumons maintenant Peosemble de nos recherches pathologiques dans leurs rapports avec Faltitude et remontons du fait à la cause, de la maladie à Finfluence du climat qui la produit, et pour cela étudions au point de vue étiologique les diverses affections morbides que nous venons de passer en revue.
En premier lieu : il me paraît évident que, si les maladies inflammatoires et hémorragiques sont plus répandues sur les hauteurs, tandis que les dérangements des organes digestifs suivent une marche opposée, c'est parce que Pair tonique et vivifiant des montagnes imprime à la circulation, à la respiration et à la digestion une grande acivité, d'où résulte une hématose plus complète, c'est-à-dire un sang mieux nourri et plus abondant, qui doit prédisposer aux phlogoses et aux hémorragies.
En second heu : si l'asthme, les catarrhes chroniques et les maladies du cœur sont plus fréquents chez les
montagnards, c'est qu'un air moins dense et moins chargé d'oxygène nécessite des elïorts plus considérables pour rétablir Féquilibre dans la circulation et la respiration, d'où résultent aussi des transformations morbides de la membrane muqueuse aérienne, ainsi que du tissu pulmonaire et des fibres musculaires du cœur.
En troisième lieu : si nous voyons le rhumatisme apparaître sur les hauteurs et y acquérir une grande fréquence ; c'est que le froid humide est le caractère dominant du climat des montagnes à certaines époques de Tannée, telles que le printemps et l'automne.
En quatrième lieu : si la plupart des maladies du système nerveux sont moins fréquentes chez les montagnards que chez les habitants des plaines, c'est, sans doute, parce que les circonstances météorologiques des régions montueuses exercent une influence favorable sur les centres nerveux, et contribuent, par conséquent, à empêcher les désordres fonctionnels que l'on observe plus fréquemment ailleurs.
En cinquième lieu : si la phthisie , les scrofules, le goitre et le crétinisme se manifestent avec un certain degré d'intensité dans quelques portions de la zone alpestre, c'est qu'on y respire un air plus humide, moins fréquemment renouvelé que dans les régions supérieures et inférieures. Bien entendu que, dans cette appréciation, nous ne parlons que des influences atmosphériques, laissant de côté tout ce qui concerne les habitations et le genre de vie.
En sixième lieu : si nous voyons la dyssenterie, le choléra, la peste, la fièvre jaune et les fièvres intermittentes, être d'autant plus rares que le sol est plus élevé, c'est, sans doute, parce que l'air des montagnes est impropre à la formation et, dans une certaine mesure,
us
au transport des miasmes , qui sont la cause première de toutes les maladies que nous venons d'énumérer.
Arrivé maintenant aux limites de cette recherche sur les rapports de l'altitude avec le développement des maladies, nous pouvons en conclure que le climat des montagnes exerce une influence stimulante sur le nerf trisplanchnique qui préside à la respiration, à la circulation et à la digestion. Et, qu'en outre, s'il survient des troubles passagers ou permanents dans ces diverses fonctions, les maladies qui en sont la conséquence peuvent être attribuées ou à une moindre densité de l'atmosphère des hauteurs ; ou à une plus faible proportion d'oxygène ; ou à la persistance du froid pendant la majeure partie de Tannée ; ou , enfin , à l'excès d'humidité qui règne dans certaines régions dont l'air n'est pas suffisamment renouvelé.
Nous ajouterons, en terminant, que l'atmosphère des hauteurs paraît être peu favorable au développement et à la propagation des maladies de nature miasmatique.
Tels sont les caractères pathologiques ou prophylactiques que nous croyons pouvoir assigner au climat des montagnes, et c'est là le résultat définitif des recherches que nous venons de passer en revue. Et s'il n'a pas été toujours facile d'arriver à une conclusion bien définie, tout au moins le travail auquel je me suis livré aura l'avantage, je l'espère, d'attirer l'attention d'observateurs mieux placés que moi pour résoudre la question.
Heureux serai-je si, après avoir ouvert la voie , d'autres plus instruits y entrent et parviennent à une connaissance plus complète des maladies des montagnards, et, par conséquent aussi , à des méthodes plus sûres, soit pour les prévenir, soit pour les guérir, lorsqu'elles ont déjà envahi l'organisme.
g 2. Influence physiologique des climats alpestres.
L'appréciation que uous venons de faire de l'influence devS hauteurs sur la santé, nous conduit, par une transition toute naturelle, à rechercher quels sont les changements qui surviennent dans nos organes, en conséquence d'un séjour temporaire dans les régions alpestres.
Lorsque la localité choisie pour ^ demeurer ne dépasse pas mi/^e à quinze cents mètres, il ne survient ordinairement dans la respiration et la circulation aucun de ces troubles graves que l'on observe à des hauteurs plus considérables. Il semble, au contraire, que, malgré la diminution du poids de l'atmosphère, ces fonctions vitales s'accomplissent avec plus de facilité et de régularité.
La respiration devient plus ample et plus profonde? comme si l'on avait soustrait des parois thoraciques un poids considérable. Cette activité imprimée à l'inhalation, est accompagnée d'une sensation de bien-être qui se traduit par la désignation de légère, appliquée à l'atmosphère des montagnes, en opposition à l'épithète de pesante ou à'étouffante que l'on donne à l'air des plaines environnantes.
Quelle est la cause de cette sensation,: réside-t-elle, comme on Fa cru longtemps, dans une proportion plus considérable d'oxygène? Mais les analyses des chimistes ont montré que la composition de l'air atmosphérique était identique dans toutes les régions accessibles à l'homme. Bien plus, comme la densité diminue avec la hauteur, il est évident que l'air des montagnes contient d'autant moins d'oxygène que le lieu d'observation"';{est plus élevé.
ii5
Eu second lieu : peut-on attribuer cette action bienfaisante sur la respiration à une température plus basse qui redonne du ton et de la vigueur aux organes affaiblis et relâchés par la chaleur accablante des plaines? Là est sans doute une partie de la vérité ; mais ce n'est pas toute la vérité , car la sensation produite sur nos organes par Fair respiré à diverses hauteurs est complètement différente, et rien ne peut remplacer pour nos organes l'effet restaurant qu'exerce l'atmosphère des montagnes sur l'ampleur et le pleiE accomplissement de la respiration.
En dernier heu : l'on pourrait aussi attribuer à la libre circulation de l'air sur les lieux élevés , une partie des effets dont nous parlons; et quoiqu'il y ait là aussi quelque vérité, nous pensons que ce n'est pas tout encore, et que l'air des hauteurs possède une qualité inappréciable par nos instruments météorologiques , mais dont les effets n'en sont pas moins certains, et consistent dans un état particulier du système nerveux qui rend le besoin de respirer plus pressant, augmente l'expansion du thorax et , par conséquent , aussi la quantité d'air atmosphérique introduit dans le poumon.
De la respiration à la circulation, il n'y a qu'un pas, ou plutôt la transition est toute naturelle. Aussi ne doit-on pas être étonné que les mouvements du cœur soient rendus plus faciles et plus complets sur les hauteurs , pourvu cependant que l'on ne dépasse pas les régions moyennes de la zone alpestre , car au delà de ces hmites, les mouvements inspiratoires et les battements du cœur sont de plus en plus rapides. Mais dans les stations situées au-dessous ou aux environs de mille à douze cents mètres, le pouls devient ordinairement plus calme et plus réguher l'équilibre se rétablit entre la circulation veineuse et artérielle, de telle manière que
les personnes disposées aux congestions ne tardent pas à être très-notablement soulagées dès qu'elles ont séjourné pendant quelque temps dans un lieu élevé.
Il est vrai que, sous l'influence d'une respiration plus complète et d'une circulation plus régulière, aussi bien que d'une assimilation plus active, il survient fréquemment un état pléthorique qui, joint à une moindre pression atmosphérique, peut amener des hémorragies; circonstance qui doit être prise en sérieuse considération, lorsqu'il s'agit d'envoyer sur la hauteur un malade prédisposé à ce genre d'accident morbide.
Un autre effet, non moins caractéristique de ce genre de climat, c'est l'activité qu'il imprime au système musculaire. Rien n'est plus frappant que la promptitude avec laquelle reparaissent les forces, même chez les malades profondément débilités.
Tandis que dans la plaine il suffisait d^une promenade de quelques minutes pour amener une fatigue excessive, les mêmes personnes , transportées dans l'air vivifiant de nos Alpes, peuvent impunément employer plusieurs heures à les parcourir. Les sensations si nouvelles qu'elles éprouvent alors traduisent par des expressions caractéristiques cette impulsion donnée aux forces musculaires : tantôt c'est une cuirasse qui les soutient et les enveloppe de toute part ; tantôt c'est une telle facilité et légèreté dans les mouvements, que les malades se sentent comme soulevés au-dessus du sol.
Aussi voit-on bien souvent des êtres souffreteux et délicats qui, dans la vie ordinaire, calculent tous leurs pas en vue d'éviter une fatigue disproportionnée à leurs forces, et qui , dès qu'ils ont gagné les hauteurs, peuvent impunément gravir les collines les plus escarpées et entreprendre de longues courses, entraînés qu'ils sont par la jouissance d'avoir retrouvé leur fa-
culte de locomotion, par le désir de contempler quelque beau site ou de cueillir quelque fleur des Alpes dont ils veulent orner leur album.
Un autre trait de Tinfluence des hauteurs sur les forces musculaires, c'est la rapidité avec laquelle elles reparaissent, lorsqu'elles semblent anéanties par une longue course. C'est ce qu'a si souvent éprouvé de Saussure et ce qu'il décrit de la manière suivante : « Les forces « se réparent aussi promptement, et en apparence « aussi complètement, qu'elles ont été épuisées. La seule « cessation du mouvement, même sans que l'on s'asseye, « et dans le court espace de trois à quatre minutes, sem- « ble restaurer si parfaitement les forces qu'en se remet- « tant en marche , on est persuadé qu'on montera tout « d'une haleine jusqu'à la cime de la montagne. Or, « dans la plaine une fatigue aussi grande que celle dont « nous venons de parler , ne se dissipe point avec tant « de facilité. »
Il ne faut pas croire, cependant, que toutes les personnes débiUtées par la maladie puissent être aussi facilement restaurées que nous venons de le dire. Ce sont surtout les convalescents , les hommes épuisés par des travaux de cabinet, les femmes hystériques et les hypocondriaques, qui éprouvent un aussi prompt et complet retour des forces locomotives; aussi ne doit-on pas s'attendre à des changements aussi rapides et aussi radicaux chez les malades épuisés par de longues souffrances, surtout chez ceux dont le système nerveux a été profondément atteint.
Les fonctions digestives sont très-notablement modifiées ; il suffit d'un très-court séjour à la montagne pour amener un appétit plus vif et plus régulier ; aussi fautil rapprocher les repas et les rendre plus abondants. L'on peut aussi établir une plus grande variété dans l'a-
limentation, car en même temps que Festomac supporte une plus grande quantité de nourriture, il digère aussi plus facilement les mets les plus pesants ; ceux même qui, dans la plaine, amèneraient infailliblement une indigestion ou seraient l'occasion de vives douleurs.
Mais ce ne sont pas seulement les organes de la respiration, de la circulation, de la digestion et de la locomotion qui sont modifiés par le séjour des hauteurs, c'est surtout le système nerveux qui en reçoit une profonde impression.
Nous avons déjà reconnu qu'une grande partie des effets produits sur les organes que nous venons de passer en revue, reconnaissaient pour cause une modification des diverses parties du système nerveux qui président à l'accomplissement des fonctions vitales. Il n'est donc pas étonnant que des changements de même nature s'observent dans les centres nerveux et leurs dépendances.
Combien de personnes affaiblies par une vie trop intellectuelle ont retrouvé , par ce moyen , la faculté de penser et la possibilité de se livrer de nouveau au travail de cabinet. Combien d'autres, énervées par les soucis et les inquiétudes, ont repris le calme et l'équilibre nécessaires pour rentrer dans la vie active? D'autres encore ont vu céder cette grande impressionnabilité et cette excitation cérébrale qui rend la volonté impuissante à modérer le tumulte des pensées.
Une autre modification, non moins importante des fonctions nerveuses, c'est le changement qui s'opère dans le sommeil. Les personnes qui, dans la plaine, dorment pesamment et se réveillent le matin presque aussi fatiguées que la veille, éprouvent une grande amélioration, à cet égard, pendant leur séjour à la montagne, leur sommeil devient paisible et restaurant; aussi ne tarde-t-on pas à obtenir, sous cette influence, de no-
(ables changements dans la mobilité nerveuse, aussi bien que dans l'ensemble des fonctions vitales. Au reste, il faut surveiller avec soin ce qui concerne le sommeil car il devient quelquefois trop léger pour être réparateur, et Ton peut craindre des insomnies prolongées qui détruiraient le bon effet du changement d'air.
Il est, enfin, une conséquence du séjour sur les hauteurs que je désire signaler en terminant: c'est l'impression très-différente que fait éprouver l'atmosphère des montagnes comparée à celle des plaines. Tandis que, dans les régions basses, l'on est souvent impressionné par le froid d'une manière très-pénible, dans les lieux élevés la même température p&ut être facilement supportée , et permet un long séjour en plein air sans qu'aucune conséquence fâcheuse soit à craindre, même chez des personnes très-délicates. Cette modification de la sensibilité dépend probablement d^un certain degré de stimulation du système nerveux.
Si nous cherchons m.aintenant à résumer les faits qui précèdent sur l'influence physiologique des climats alpestres, nous pourrons en conclure que : si la respiration y est plus libre, la circulation plus régulière et la digestion plus facile, il est évident qu'il doit en résulter une hématose plus complète et une assimilation plus active. En outre , si les forces musculaires sont augmentées, si le sommeil est plus paisible et les fonctions intellectuelles plus calmes, c'est que l'air des montagnes exerce une double action sur le système nerveux : sédative pour le cerveau et stimulante pour les fonctions dépendantes de la moelle épinière et des ganglions.
En sorte qu'en définitive, quand nous voudrons rendre la nutrition plus complète, ou rétablir l'équihbre entre les fonctions animales et celles de la vie de relation , nous conseillerons le séjour dans quelque localité
élevée. Tandis que nous éviterons avec soin l'emploi d'un moyen thérapeutique aussi excitant, toutes les fois qu'il s'agira de personnes pléthoriques, disposées aux inflammations ou aux hémorragies, et qui seraient excessivement nerveuses, ou atteintes de quelque afl'ection organique accompagnée de fièvre ou d'une grande irritabilité vasculaire.
Appliquons ces résulats de nos recherches à la pratique médicale, et passons en revue les diverses maladies sur lesquelles l'air des montagnes peut exercer une influence favorable ou défavorable.