‹ Les ClouetChapitre 2 sur 5 · JKAN CI.OUET. SA SITUATION A LA COUR · texte numérisé non relu

JKAN CI.OUET. SA SITUATION A LA COUR

CE QUE l'on sait UE LUI,

On ignore où naquit Jean Gloiiot, niais assurément ce ne fut pas en France, piiisqu'après sa mort tous ses l)iens échurent, par droit d'aubaine, à la Couronne. Le roi, reconnaissant comme il convenait envers un de ses meilleurs peintres, s'empressa d'abandonner cet héritage au fils du défunt, François, et les termes mêmes de sa donation éta blissent que Jean n'était pas originaire du royaume et n'avait pas été naturalisé (1). Peut-être devait-il le jour à ce Jean Cloët qui travaillait à Bruxelles, dans le troisième quart du xv" siècle, pour le duc de Bourgogne, et qui était élève de van Orley. Peut-être aussi n'y avait-il entre les deux peintres qu'une similitude fortuite de noms (2). Aucun ténioig"nage n'a encore éclairé ce point.

On ne sait davantage quand notre Clouet passa chez nous, ni quelles causes l'y déterminèrent. Les « Etats » de la maison du roi nous révèlent seulement qu'à la mort de

(1) Los lettres royales contenant cette donation sont aux Arcliivcs nationales, Trésor des Charles, .1. J. 2S4 ; elles datent de 1541.

(2) On ne possède (jue très peu de renseignements sur Cloct. Léon de Laborde a découvert une quittance datée du 4 septembre 1475 qui prouve que, cette année-là, ledit peintre peignit, à Bruxelles, sous le contrôle de son confrère Jean de Hannekart, différentes figures de saints sur les parois d'un pavillon.

LES GLOUET.

Louis XII il était peintre en titre d'office de ce monarque (1). Son nom figurait le dernier sur la liste des peintres royaux, à la suite de Nicolas Belin, de Modène, et de Barthélémy Gruéty, dit Guyot. Les tètes de liste, les chefs d'emploi, étaient les célèbres Perréal et Bourdichon (2). A ceux-ci « deux cens quarante livres tournois » étaient allouées chaque année, nous apprennent les comptes des dépenses royales : Jean devait se contenter de cent soixante livres.

François P'" n'ayant pas modifié le groupe de, peintres formé par son beau-père, notre artiste reste dans sa situation modeste jusqu'en 1S22. Il succède alors à Bourdichon défunt et devient ainsi valet de garde-robe extraordinaire. Six ans plus tard, après le décès de Perréal, la première pUice lui est donnée avec Je titre de peintre et valet de

(1) Sa première quittance connue est du 22 décembre. 1518. Le Roux de Lincy l'a publiée dans le Moniteur du 17 avril 1851; p. 1130. ■

(2) et États de la maison du /}oz (1516), copiés pour Roger de Gaignières, Bibliothèque nationale, ms. français 21 449. Jean Perréal, dit de Paris, naquit' vers 14G0, on ne sait où, et mourut vers 1528. Il ne subsiste aucune œuvre authentique de lui. Jean Rourdichon naquit à Tours en 1457 et mourut vers latin de 1520. On lui doit les meilleures miniatures des Heures d'Anne de Bretagne et quatre miniatures : l'Homme sauvage. je Pauvre, l'Artisan, V Homme riche, à M. J. Masson, d'Amiens. M. Emile Mâle lui attribue les miniatures des Heures de Ferdinand, roi de Naples, ■des Heures de Charles VIII et quelques-unes de celles qui décorent un missel provenant d'une église tourangelle. On ne sait rien sur les autres peintres royaux et presque rien sur un autre artiste qui travailla, lui aussi, pour la cour et que certains proclamèrent le rival de Fouquet : le Tourangeau Jean Poyet. On n'est pas mieux renseigné sur Raymond Boterie* dont il reste une médiocre Trinité entourée d'anges peinte en 1509, ni sur Jean Colombe de Rourges qui décora les Heures de Jacques Cœur. Et, sans des actes d'archives, nous ne connaîtrions même pas les noms de Pierre Didier, de Claude des Rruyères et de François Rénard, « peyntre de la Reyne en 1515 ».

Jean Ci. ou et.

— Franc OIS l''" (Peinture).

(Louvre.)

LES GLOUET. 11

chambre. Très honort' et cliargé de travaux, il remplira ses fonctions jusqu'à sa mort, en 1540.

Le titre de valet de chambre était, à cette époque, parfaitement honorable, car il n'impliquait aucune fonction et il conférait le tlroit d'approcher le roi ainsi que de le suivre. Aussi avait-il été réservé tout d'abord aux g-entilshonunes. Puis l'étiquette de la cour avait en quelque sorte oblig-éles princes à l'octroyer à leurs artistes favoris. En effet, cette étiquette, reposant sur les traditions et les statuts des corporations, assimilait les poètes et les peintres aux gens de métier, lesquels occupaient la dernière place hiérarchique. Le seul moyen de mettre les artistes au-dessus des divers officiers domestiques, de leur assurer un rang au moins convenable, c'était d'en faire des valets de chambre.

Pourquoi Louis XII s'élait-il attaché Jean Clouet? Nul ne saurait le dire. Avait-il acquis quelque réputation avant d'être admis au nombre des artistes royaux, ou devait-il son heureuse fortune au sens esthétique de quelque conseiller du monarque? Aucun document ne nous éclaire sur les débuts du maître, sur ses premiers travaux à la cour de France. Plus tard, il semble bien qu'il eut l'alfection de son roi, mais fut-il son portraitiste préféré? A ce sujet encore, on se voit réduit aux conjectures.

C'est Tours, centre d'une vieille école florissante, que Jean Clouet avait élu pour sa résidence ordinaii'e. S'il alla ([uelquefois besogner à Paris, quand le roi s'y trouvait entre deux déplacements, il accomplit en province, croit-

on, la inajcLirc partie de son œuvre. On ne poi'lrailiirail pas alors connue à présent; les personnes désirant leur image ne posaiént pas dans l'atelier de l'artiste, c'est celui-ci qui se rendait dans leur demeure. 11 les dessinait très soigneusement sur papier, indiquait les tonalités de leur carnation par quelques traînées de pastel dur et notait par écrit les teintes de leur costume; puis, d'après cette étude, il peignait le tableau. Ce système n'a rien qui doive surprendre ; entre les mains d'un peintre, maître de son métier, il ne peut guère donner de mauvais résultats (1).

Lorsque Jean rapportait de ses sorties, de ses voyages, une douzaine d'études, il avait du travail pour plusieurs mois à son foyer. Des courriers emportaient les ouvrages a;clu3vés au fur et a mesure des besoms. Un conqjlc nous atteste qu'au mois de mars 1329 un certain Loys du Moulin lit, « en dillig-ence et sur chevaulx de poste », le voyage de Biois à Paris pour apporter à François V des portraits et des « effigies au vif » dont Clouet avait été chargé. Et nous savons, par une pièce adressée au prévôt de Paris, qu'une fois au moins, vers 1537, Jeanne, la fennue du maître, renqjlit cet office de courrier (2).

(1) Ceci doit s'entendru des poiiraits peints d'après les crayons mêmes du portraitiste, et encore à condition de faire prédominer la structure du dessin sur la peinture. En peignant d'après le dessin d'un autre, le plus habile des maîtres risquerait l'ojt de ne réaliser qu'une œuvre de virtuosité Irivole. On peut s'en convaincre en examinant le François /«idu Louvre exécuté par Titien, d'après des documents, en 1533, et l'Isabelle d'Esle du Musée de Vienne peinte par le même, un an plus tôt, de la même manière.

(2) En effet, elle a donné quittance, cette année-là, au trésorier de l'Epargne d'une somme de '43 livres tournois qui lui avait été allouée

Anne de Montmorency, depuis connétable, à l'âge de S3 ans.

Robert de La Map.ck, flit Fleuranges.

Jean C l o u e t . —

Miniatures de LxGuerrc gaUique.

(Bibliothèque nationale.)

LES GLOUET. IS Quelles raisons déterminèrent Jean à se fixer à Tours, on l'ignore. Peut-être est-ce tout simplement parce qu'il s'allia, par son mariag-e, à une famille de cette ville, celle de l'orfèvre Gatien Boucault. Ce fut au moins en 1515 qu'il se maria, car nous verrons plus loin qu'il convient de placer en 1516 la naissance de son fds François. En tout cas, on ne saurait beaucoup reculer la date de cette union puisqu'une pièce nous apprend que les deux époux achetèrent à Tours, par-devant notaire, le vendredi 6 juin 1522, une rente en grains (1).

LE GOUT DES PORïRArrS AU XVl" SIÈCLE.

Au moment où la fortune commençait de sourire à Jean, les portraits avaient une vogue extraordinaire. Déjà, au xiii'' siècle, ils jouaient un rôle, parfois important, dans les négociations des mariages princiers ; à partir du xiv% on en usa de bien d'autres façons. Rois et grands tiennent à se faire représenter sur les volets des diptyques et triptyques qu'ils offrent aux églises. En outre, quelques hauts personnages se mettent à réunir dans leurs demeures des séries de portraits. Mahaut d'Artois possède, avec une

« à cause du voyage qu'elle avait faict de Paris à Fontainebleau,

pour apporter et monstrer au Roy aucuns ouvrages » de son mari.

On en peut déduire que Jean séjournait parfois à Paris, où peut-être il avait une demeure.

(1) Archives de l'art français, i'''" série, t. 111, p. 290 et s.

suite do peintures consacrées à la vie de son père, une galerie de l)ustes reproduisant nos souverains et nos souveraines. Jean de Berry conserve, dans son manoir de Bicêtre, les effîg-ies peintes de Clément YII, des cardinaux, rois et princes de France, des empereurs d'Orient et d'Occident. Enfin d'assez nombreux seigneurs impriment leur image sur les bâtiments publics de leur domaine.

Nos artistes excellaient à figurer les donateurs et leurs enfants ; l'interprétation caractériste des têtes étant une des qualités dominantes de notre race, très, tôt ils procédèrent avec une sincérité et une conscience délectables. Le Jean le Bon du Louvre, le Charles V et la reine Jeanne qui se profilent sur le Parement de Nar bonne du môme musée, les miniatures de maintes Heures nous en fournissent des preuves aussi diverses que typiques.

Au xv" siècle, nos peintres les mieux doués travaillent en général comme des portraits les personnages de leurs décorations ou de leurs motifs religieux. Voyez ]e St-Aiigiistin et le St-Ambroise de Saint-Sauveur à Caen, la Procession du pape Grégoire dans la cathédrale d'Autun, les peintures murales du transept et du bas côté nord de Notre-Dame de Dijon, la Pieta qui, de Yilleneuve-lès- Avigiion, est passée au Louvre, et, dans ce même musée, la Ste-Madeleine qui présente une vieille dame.

Le célèbre diptyque de Fou({uet, naguère à Melun, ne s'impose à l'admiration que par les images de Clievalier et du moine (|ui figure St-Étienne. Le Calvaire, jadis au Palais de Justice de Paris, se recommande surtout par ses

DE Jean Clouet. — Portrait de femme (Peinture). (Ancienne collection Laurent Richard.)

saints aux physionomies si nettement individuelles. L'intérêt du triptyque au Buisson ardent de Nicolas Froment (cathédrale d'Aix-en-Provence), du triptyque de la cathédrale de Moulins et de la Nativité de l'évèché d'Autun est tout entier dans les figures des donateurs si vivantes, si délicieusement expressives.

De telles œuvres durent contrihuer ('uormément à répandre l'usage des portraits isolés. Les panneaux ne suffisant pas, on portraitura sur les tapisseries, sur les manuscrits, les livres imprimés (1), voire sur les cheminées monumentales — que Ion adornait de médaillons ou de motifs à plusieurs figures -- et même à fextérieur des maisons. Jacques Cœur et son épouse illustrèrent de leurs images sculptées la façade de leur palais.

L'homme a toujours chéri la représentation de ses traits, et beaucoup, même, dans le public, ne conçoivent pas l'art plastique en dehors de la fidèle reproduction des têtes. Quand la photographie fut inventée, fhumanité reçut un des plus merveilleux hochets qu'elle pût désirer. Aussi quelle allégresse ! Que de soins apportés au perfec-

(1) Il y a do savoureux portraits sur les plus diverses tapisseries. On en remarque dans la Vie de saint Pierre de la cathédrale de Beauvais comme dans la Condamnalion de Souper et de Banquet du musée de Nancy, dans la Scène d'amour du Louvre comme dans le Priam et sa cour du Palais de Justice d'Issoire.

Entre tous les portraits des livres, il faut retenir ceux de Charles VIII et d'Anne de Bretagne exécutés en miniature sur les Apologues et Fables d'Esope (traduction française de G. Tardif) et sur la 'légende dorée (traduction de J. du Vignai), in-folio sur vélin publiés à Paris par Ant. Vérard, l'un en 1490, l'autre en 1493.

20 LES GLOUET.

tionneinent de l'invention! Et quel succès envahisseur! Chacun maintenant voudrait opérer soi-même.

Au temps de Charles Vlll, il devint de hon ton, dans la noblesse, de se faire portraiturer. Et ce genre alla se développant. Les princes du sang se piquèrent d'avoir leurs peintres comme le roi. Les riches bourgeois tinrent à honneur de procéder à l'instar des seigneurs. A partir du règne de Louis XII, tout favorisé do la fortune recourut au talent d'un portraitiste; ceux qui ne pouvaient s'otirir une peinture sur panneau ou une miniature sur vélin se contentèrent d'un crayon sur papier.

Dès lors, il fallut bien placer les portraits sur les murs; ainsi commença-t-on, dans maintes familles, des galeries analogues aux collections d'efTigies des palais royaux et de certaines maisons princières. On n'en forma pas seulement de peintures sur bois, mais aussi d'émaux, surtout quand Léonard Limosin eut provoqué des enthousiasmes. Et les ensembles de portraits en émail ne furent pas les moins goûtés, car par leurs teintes sobres et lumineuses, ils constituaient des effets décoratifs assurément agréables.

D'aucuns continuèrent à placer leurs bustes sur quelque nmr de leur demeure, tels les Dumontat en leur hôtel de Riom, les Dordet de Montai au château de ce nom, dans le Lot (1). D'autres voulurent leur image en haute lisse, comme Pierre do Rohan et Marguerite d'Armagnac tenant l'orgue sur la tapisserie de la cathédrale d'Angers, comme

(1) L'effigie de Dordet est passée au Louvre. Les portraits en haut reliel do Dumontat et de son épouse sont encore dans la cour de son hôteL

Cliché Alinari.

François Clouet. — Fra?jçois I"' (Peinture). (Musée des Offices, Florence.)

LES GLOUET. 23 la dame revêtue de drap d'or qui se tient à genoux dans la Descente de Cr^oix du musée Crozatier, au Puy, comme les anonymes assemblés au Concert du musée des Gobelins. D'autres encore se mirent à collectionner des miniatures ou des dessins. On se plut à recueillir les portraits des célébrités du temps, des figures qu'un événement transformait en actualités. L'arrivée de Marie Stuart à la cour dans son costume national « à la barbaresque mode des sauvages de son pays » ayant fait sensation, nous apprend Brantôme (« elle paroissoit une vraye déesse »), beaucoup désirèrent son effigie « estant ainsi habillée ». Beaucoup aussi se disputèrent les copies de la peinture qui représentait Marguerite de France, sous le costume de velours incarnat d'Espagne qu'elle portait au festin des ambassadeurs polonais ; costume dont l'effet avait été prodigieux sur tous les assistants, notamment sur don Juan d'Autriche.

Un album de la bibliothèque Méjanes d'Aix-en Provence et un recueil analogue de la bibhothèque d'Arras nous offrent deux curieux spécimens des collections de portraits crayonnés, comme on les comprenait dans le premier quart du xvr siècle. Au second quart, les crayons suscitèrent un tel engouement qu'il y eut ])ientôt du travail pour les plus médiocres dessinateurs ; et forcément ceux-ci, féconds autant qu'insuffisants, déterminèrent la déchéance de ce mode de figuration. Ils avaient pour eux tous les gens d(;nués dégoût, lesquels sont toujours légion ; néanmoins en quelques années.

24 LES GLOUET.

ils commirent de telles quantités de têtes banales qu'après le règne de Henri IV on cessa de s'intéresser aux porti'aits crayonnés. Ingres, par d'incontestables merveilles, relèvera plus tard ce genre sans le remettre en honneur.

Jean Clouet crayonna certainement plus de portraits qu'il n'en peignit, et peut-être en fit-il davantage sur vélin que sur panneau de bois (1). D'après ce que nous venons do voir, cela semble bien probable. Enlin, selon l'usage du temps, il décorait aussi des meubles, exécutait des armoiries et, à l'occasion, modelait. Même s'il peignit peu de portraits, son œuvre fut donc considérable. François I" l'affectionnait ou l'estimait trop pour le laisser chômer longtemps; à partir de 132.5^ il dut même l'accabler de travaux puisqu'il ne lui donna qu'un auxiliaire, ce Petil- Jean Champion dont on ne sait i-ien.

l/ OEUVRE DE JEAN.

On ne peut attribuer k Jean Clouet que trois ou quatre peintures, six ou sept dessins et les médaillons d'un manuscrit. Encore n'est-ce que par une série de conjectures. Le seul de ses tableaux qui nous soit signalé par un texte a été perdu : c'est le portrait d'Oronce Finé, le mathéiTiaticien dauphinois. Son propre fils certifie (ju'il fut peint

(1) « Il iravailloit égaleiiiont, Ition on huile ol en minialurc ». noie Fclibien, I. III. p. 118 de rédilion in-l:2.

LES GLOUET. '^^ par le maître (probablement vers lo30). Une gravure le reproduit clans les « Hommes illustres » de Thovet, mais, très vulgairement établie, elle n'en donne (ju'une piètre idée, et ne permet même pas de reconnaîti'e un Clouet.

Les peintures conservées que Ton suppose, avec quelque raison, œuvrées par notre Jean sont : le grmM\ François P'' du Louvre et deux effigies de Montmorency, l'une au même musée, l'autre au Palais des Beaux-Arts de Lyon.

La première, fort connue, date des années iS20, à en juger par l'âge du portraituré. Vêtu d'un pourpoint de satin grisoyant chamarré d'or, le roi se profile sur un fond rougeàtre dans une posture naturelle, une mam sur la garde de son épée. La tête retient par son dessin précis, afTirmatif, la structure générale par sa vie ; les détails du costume trahissent une sollicitude de miniaturiste. L'exécution picturale, presque toute en glacis et en tons plats très lissés, est uniforme, monotone, sauf dans les manches et le fond, d'où, par malheur, les ornements ('inergent trop ; il semble que l'auteur ait eu les hésitations d'un peintre qui sort de son format ordinaire. Les mains sont léchées d'une façon vulgaire et, par-ci, par-là, lépreuses, mais il faut s'en prcndie au restaurateur (lui les substitua aux originales.

Ce portrait avait été placé au palais de Fontainebleau dans le cabinet du roi; et au wif siècle, il se trouvait toujours à sa même place au-dessus d'une porte. Les amateurs érudits savaient encore qu'il était de Clouet; loutetois ils croyaient, eux aussi, qu'il n'y avait eu qu'un artiste

do ce nom. En 1640, le P. Dan signale ce portrait et celui de François II « qui sont de Janet, peintre fort renommé par la muse du prince de nos poètes (1) ». Mais le dire de ce rolif^'ieux fut bien vite oublié. Quand, en 1731, l'abbé Guilbert cita de nouveau cette effig-ie royale comme un ouvrage de Janet (2), Bailly l'avait inscrite, dans son inventaire, depuis vingt-trois ans, sous la mention d'ouvrage d'inconnu. Cette inscription, Louis-Jacques du Rameau la reproduira, en 1784, dans Vlnventah^e des tablpciux du cabinet du roi.

11 est légitime de donner à Jean Clouet les deux .portraits de Guillaume de Montmorency. L'âge accusé par le vieux soigneur, pore d'Anne le Connétable, dans ces peintures, les place vers le milieu ou la fin des années 1520, au plus tard en 1530 (3). A cette époque, il n'y avait guère que le maître qui fût en état de réaliser dos œuvres aussi puissantes. Sans doute la pâte n'est pas tout à fait étalée dans ces deux figures comme dans celle de François Y\ elle y modèle les plans avec autrement plus d'aisance et, on quelques endroits, elle paraît moins lisse; mais Jean a fort bien pu modifier sa facture à un certain moment de sa carrière, comme tant d'artistes, et il serait plutôt étonnant qu'il no fût pas parvenu, dans ses dernières années, à manœuvrer les brosses avec crànerie.

(I) Et pour éviter toute confusion, le nom de ce prince, Ronsarrl. est inscrit on marge.

{2)Desci'ip/io7i hislori.quedeschdleau,hounj et foresl de Fon/ainehleau,mi. (3) Guillaume de Montmorency, chevalier d'honneur de Louise de Savoie, mourut en 1.')31.

François Glouet,

Elisabeth d'Autriciik (Peinture).

(Louvre.)

LES CLOUET. 31 Sans doute oncore l'exécution des Montmorency fait songer à l'archevêque d'Holbein, mais n'oublions pas que, entre les maîtres à même psycliologie, à semblable esthétique, il y a forcément un air de famille. Jean Clouet concevait l'interprétation des caractères comme Hans Holbein; il s'ordonnait, lui aussi, de serrei' la forme et de peindre en amoureux du dessin, c'est-à-diro en sacrifiant tout effet pictural à la scrupuleuse indication des plans. D'ailleurs, doit-on vraiment au maître de Bàle l'archevêque de Cantorbery? Plusieurs érudits en doutent. Maintes peintures que, sur la foi des catalogues, le public continue de saluer comme des créations d'Holbein seront peut-être restituées demain à Jean Clouet. ""'^

Le Guillaume de Montmorency offre un admirable exemple d'interprétation caractériste. Les moindres traits du visage, les doigts, aux déformations implacablement traduites, tout accuse son individualité. On discerne sur cette tète une ténacité formidable, une austérité presque féroce et certainement morose. Cet homme paraît ignorer le sourire et peut-être la bienveillance. 11 cause une impression lugubre que renforcent le tonde sa chair jaunie mme un vieux parchemin et le noir de son costume. Ce serait effrayant si ce dernier n'était humanisé par quelques accents de cramoisi en haut, à l'écliancrure du costume, et sur les deltoïdes, ainsi que par la taclie lumineuse de la chaîne d'or. Profondément expressifs et très harmonieux en leur gamme sévère, ces deux portraits comptent parmi les chefs-d'œuvre.

Les dessins dont on peut, sans crainte, l'aire lionn(;urau vig-ilant artiste se trouvent à Chantilly, au musée Condé. Ce sont les effigies du grand maître Arthur Gouffier, tl'Anne de Montmorency à vingt-deux ans, de Guillaume Gouffier, dit Bonnivet, amiral de France, du sieur de Tournon, de Chahannes la Palice, de Robert de la Marck dit Flcui ang-es, d'Odet de Foix, sieur de Lautrec (1). Ces tètes valent toutes par leur dessin significatif et animé, surtout celles d'Anne de Montmorency et de Guillaume Gouffier, si larg-ement construites. Elles ont une saveur de croquis et une robustesse d'étude consciencieusement chercliée.

Quant aux miniatures attribuables à Jean, elles ornent un manuscrit, ia Guerre gallique, aujourd'hui à la Bibliothèque nationale (fonds français, n" 13429); ce sont les reproductions, réduites au diamètre d'une pièce de 5 fr., des dessins précités. A M. Henri Bouchot, le mérite d'avoir découvert la parfaite ressemblance de ces minuscules enlujninures avec les. crayons de Chantilly, et de les avoir restituées à Clouet le père. Restitution des plus plausibles, on va le voir. (2).

En effet, à l'époque où fut exécutée la Guerre gallique pour François P"", en 1S19, notre Jean était en, pleine pos-

(1) Ces dessins faisaient partie de la collection de Stafïord Housc, qu'Albert Lenoir avait composée et que le duc d'Auniale acheta, en 1889. à lord Carlisle.

(2) Il y a d'autres miniatures dans la Guerre gallique : des scènes et des représentations d'engins de guerre. Ce sont de légères grisailles, presque des sépias, tout à fait banales comme arrangement et conune exécution. Incontestablement, leur auteur, Godcfroy le Hollandais, n'a pu tracer les exquis portraits de seigneurs.

Fk.\>«,:ois Clouet. — Mexri 11 (Miniature (Cabinet des Estampes.)

session de son métier, et il n'avait ^uère au-dessus de lui que Perréal et Bourdiclion. Or la facture des médaillons en question diflere sensiblement de celle de Bourdicbon, plutôt lourde et chargée en couleur; de plus, die décèle une fermeté de main, une virilité, que ne devait pas avoir, en sa vieillesse, le miniaturiste des //ewmy d'Anne de Bretagne. On ne saurait davantage soutenir que cette manière soit celle de Perréal, et parce que nous ne possédons aucune œuvre authentique de ce brasseur de travaux, et parce que, si l'on atout lieu de croire qu'il fut versé' en divers genres, on ne lit nulle part qu'il se soit affirmé bon portraitiste (1). Au contraire, Jean devint célèbre en interprétant des physionomies; onpeut d'autant mieuxle regarder comme l'auteur des dessins d'où furent tirées les miniatures de la Guerre gallique, qu'entre ces crayons et ceux de son lils François on relève d'étroites affinités. Et il est évident que les miniatures sont de la môme main que ces dessins, les mêmes quahtés s'y reconnaissant.

Sans doute rien n'empêche d'admettre que l'un des peintres auxquels François p- adressait volontiers des commandes ait été capable de réaliser les médaillons de la Guerre gallique, mais pourquoi le roi eût-il fait appel à cet artiste alors qu'un de ses peintres en titre se distinguait justement par les plus rares dons de portraitiste? N'était-il pas naturel, au contraire, qu'il confiât à son féal,

(1) Toutefois on ne peuL douter qu-JI ait portraituré. Une lettre de lui nous apprend qu'il fit aux crayons de couleur Timaf-e de la femme du secrétaire de Marguerite d'Autriche. Lettre de Perréal à Daramner 8 octobre 1511. Biblioth. nationale, ms., nouvelles acquisitions, n» 1M2 '

à ce maître (lui connaissait si bien la couv, le soin de li^urer ses chers seigneurs, ses preux de Marignan ? En tout cas, ces effigies sont d'un bel artiste. Très simplement profilées sur un fond outremer, dont le ton met en valeur les finesses des chairs, elles produisent un excellent effet par leur structure intelligente et leur intense vie. L'interprétation picturale en est large, nette, franche; l'ensemble très sobre, car on n'entrevoit qu'une faible partie des costumes, tous à dominante sombre. L'intérêt se concentre d'autant mieux sur les visages, et l'on doit s'en réjouir.

Page 1