‹ Les ClouetChapitre 3 sur 5 · SON ART · texte numérisé non relu

SON ART

Il se peut que, parmi les crayons de Chantilly, il y ait d'autres tètes de Clouet que celles des compagnons de François P''. Certains portraits d'auteurs inconnus sont assez artistement tracés pour qu'on les suppose du maître. Toutefois il faudrait des arguments plus indiscutables pour établir des conjectures en sa faveur, puisqu'il eut, autour de lui, maints confrères capables de bien écrire une physionomie. Quant au vieillard du Louvre, longtemps classé, sans motif solide, au nombre de ses œuvres, c'est un crayon très ordinaire où rien n'indique le portraitiste de premier plan.

Il se pourrait aussi que Jean fût l'auteur du portrait présumé de Claude d'Urfé, aujourd'hui au roi Edouard VII,

LES CLOU ET. 37 de V Henri d'Albret (vers 1535), à M. G. de Montbrison, de Ja Catherine de Médicis (1540) du musée de Versailles, de la Charlotte de France enfant, acquise par MM. Agnew, de Londres, et de ce petit Dauphin du musée d'Anvers dont on a longtemps honoré Corneille de Lyon. Mais il paraît douteux qu'il ait fait le François l'"' en Saint Jean-Baptiste de M. P. Gordon Smith.

L'hypothétique ^Urfé se rapproche fort, par la facture, des deux Montmorency auxquels il serait postérieur; au contraire, le grand-père de Henri IV et surtout l'épouse de Henri 11 s'en éloignent, ce qui s'explique beaucoup par la difi'érence d'âge et de complexion des portraiturés. Une Jeune femme déjà grasse comme l'était Catherine, en 1540, ne pouvait être interprétée de la même manière qu'un vieillard desséché (1). Pour les deux enfants (2), il est fort difficile d'établir une conjecture, surtout pour le Dauphin dont nous ne connaissons même pas sûrement l'identité. Nous présente-t-il les traits de François 11 qui naquit en 1544 ou ceux de François, premier fds de François P'' et de Claude

(1) Lo portrait crayonné d'après lequel a été fait le tableau de Versailles figure au musée Condé sous le nom de Mme d'Alluye; le dessin en est tout juste suffisant, mais il livre bien les signes caractéristiques de Catherine. Le portrait peint est inférieur à celui d'Henri d'Albret.

(2) Le portrait peint do la fillette est expressif. Un dessin du musée Condé qui la représente au même âge ne paraît pas ôtre de Jean Clouet, no serait-ce que parce que la lèvre supérieure évoque par trop une lame de couteau. On ne peut admettre que l'artiste capable, en 1S19, de tracer les médaillons de la Guerre gallique ait si pauvrement dessiné une tête vers 1534, date approximative de ce crayon de la présumée Jeanne. Et si c'est une copie d'un dessin du maître, elle laisse certainement beaucoup à désirer.

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de France, qui, né on 1518, décéda en Ui36 ? Si ce portrait de garçonnet représente François II, il n'est évidemment pas de Jean, mort avant la naissance de ce prince. Pour surcroît de difficultés, ces images d'enfants ne sont pas de celles à qui l'exécution tient lieu de signature (1).

Plusieurs artistes de la première moitié de notre xvf siècle étaient en état de réaliser de telles peintures, et aussi les autres portraits exhibés, en 1904, comme attribuables au maître, à l'exposition des Primitifs français. Force peintres du temps de Jean usaient d'un métier analogue au sien, <'t leur personnalité ne se manifestait point par des signes très sensibles; à présent, ils nous frappent surtout parleur air de famille, comme leurs portraiturés par leur lypo d'époque. Les points de comparaison nous manquent pour discerner les nuances qui les distinguaient et risquer des attributions en nous basant sur la seule technique de leurs œuvres. C'est aux sci-utatcurs d'archives, aux érudits de l'histoire de l'art, qu'il appartient d'authentiquer les peintures des inconnus.

Parmi celles-ci, plusi(,'urs sont peut-être bien du frère de Jean, cet artiste dont on sait seulement qu'il fut aux gages de Marguerite d'Angouléme, sœur de François F% et que, pour cette raison, on nomme Clouet de Navarre. Mais comment vérifier sa facture qui, très probablement, eut force analogies avec celle de son illustre frère, à quels signes re-

(1) Léon de Laborde pensait que J. CloueL avait portraituré le petit daupliin mort en lo36 et .luc son lils Fi'an.-ois avait fait, pour François le^, une copie de cette œuvre.

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connaître ses travaux? C'est sans nnotif péremptoire qu'on lui altribue le Saint Gelais du Louvre, bon portrait aux tonalités un peu plus charg-ées en rouge que celles de Jean et de François, à la barbe lécbée méticuleusement, aux détails très poussés. Le billet qui l'exhume de l'oubli ne nous apprend rien sur son art, rien sur sa psychologie, ses' sentiments d'artiste. Le voici :

A monsieur le chancelier d'Alençon,

MonsiuLir le chancclici', lo Roy de Navarre et moy avons délibéré prendre le peintre, frère de Jeannet, peintre du Roy, à noire service (1); et luy baille le dict seigneur cent livres sur son estât et nioy cent. Et pour ce que nous avons nécessairement à faire de luy, pour quelque chose que nous voulons faire, je vous prie incontinent le nous envoyer et qu'il soit icy lundy, pour le plus tard, et vous prie luy faire délivrer (juelque argent pour commencer, pour luy donner couraige de bien besongner.

Prijint Dieu, monsieur le chancelier, vous avoir en sa sainte garde à Fontainebleau le XX>' jour de juillet.

Votre bonne maîtresse, Margueiuïe (2).

C'est beaucoup et c'est peu. Attendons patiemment la découverte d'un nouveau document. Les archives n'ont pas livré tous leurs secrets, les lettres réservent maintes surprises. Mais tant que nous n'aurons pas une agréable aubaine, abstenons-nous de référer au mystérieux peintre de Marg-uerite de Navarre ce qui pourrait appartenir à quelque autre. A quoi bon vouloir toujours appliquer un

(1) A l'époque où ce billet fut écrit, c'est bien Jean, rappelons-le, qui était peintre du roi. François avait tout au plus treize ans.

(2) Cette lettre est datée de 152!); elle se trouve dans le manuscrit de Béthune, vol. ancien 8516, fol. 3.

nom sous une œuvre? En devienl-elle meilleure? Que les esprits affine's cessent donc de baser sur les noms des auteurs leur admiration pour les œuvres; ne pas aimer ces dernières pour leurs qualités mêmes, c'est ne pas comprendre lart.

Jean Glouet, nous n'en saurions douter, était très estimé de ses contemporains, à cause de la belle sincérité de sa peinture et de sa pénétrante interprétation des caractères individuels. Les éloges dont on l'enveloppa pendant sa vie et après sa mort ne provenaieirt pas d'un engouementpassager, mais deladilection que lepublic a toujours ressentie pour les portraits ressemblants. A la ville comme à la cour, on le salua maître parce que les types écrits de sa main étaient admii-ablement reconnaissables. Les rares œuvres que l'on a tout droit de regarder comme siennes suffisent pour prouver sa maîtrise et justifier sa renommée. Leur structure proclame que, s'il s'arrêtait volontiers aux minuties, il savait à l'occasion configurer les formes avec ampleur; leurs tonalités témoignent que, s'il avait la vision sobre et le goût des neutres, c'était un barmoniste délicat et un épris de cbairs lumineuses. Si la carnation des Montmorency présente un aspect sauré, c'est moins parce que c'est celle d'un vieillai-d au teint teri'eux <(ue parce que ses jaunes et ses bruns ont souffert de l'action des âges. Mais, dans les gannnes où dominent les orangés cbarnels, dans le François comme dans les médaillons de la Guerre gaUique, les visages sont rest('S clairs. Ceux des seigneurs, à peine altérés, cbarment par leur e.\(iuise fraîcbeur, leur

I"'RA^^,01S Ci.ouET. — Madame i>k \' i i. leii o y (Dessin). (Cabinet des iistaiiipcs.)

transparence; fait peu commun flans les miniatures, ils causent une impression d'aquarelle. Et ces chairs nuancées avec une subtilité dont, seul, Fouquet avait donné des exemples (1), s'orchestrent à merveille avec les gris et les noirs finement combinés dans les costumes. Celui qui a construit et vivifié ces effigies, et les dessins de Chantilly et les Montmorency, celui-là mérite sans conteste le titre d'artiste supérieur.

Jean Clouet apparaît d'esprit flamand par sa tendance à relever scrupuleusement les minuties, à respecter les signes particuliei's ; mais, par sa manière à la fois large et diligente d'accuser les formes quand il dessinait sur papier ou de bâtir les plans d'une face (juand il peignait, il se rattache à notre race. Je ne serais pas étonné si l'on découvrait un jour qu'il fut de ces artistes étrangers dont la formation s'acheva chez nous (2).

Il y a toujours eu maintes affinités entre les fils de la France septentrionale et les nordiques des Flandres, de la Wallonnie et des pays riiénans. Un peintre ou un sculpteur venant de ces régions, sous Charles VIII ou Louis XII, n'était pas dépaysé à Paris; en général, il s'y affinait, et, s'il exerçait ensuite une influence chez nous, c'était pour notre plus grand bien. Les nordiques, avec leur préoccupation constante de vérité, leur esprit d'observation toujours en éveil,

(1) Dans quelques paj'sages des Heures d'Élicnne Glievalier (musée Condé).

(2) De très bonne licure, force nordiques vinrent compléter leurs étud(!S d'artiste auprès de nos maîtres; tels, au xiv^ siècle, Jacques Goene de Bruges, Haincelin de Haeuenau, Pol de Limboure et ses frères.

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maintenaient nos artistes dans la saine interprétation des êtres et des choses. Nos sculpteurs du xv^ siècle durent beaucoup à Claus Sluter qui, lui-même, devait très probablement quelque chose à nos imagiers du xiv''; nos peintres des années 1300 furent sans doute aussi redevables — les ouvrages manquent, hélas ! pour s'en rendre compte — à Beauneveu et à Jehan Bandolf, lesquels n'auraient peut-être pas développé si bien leurs dons sans nos « paing-neurs » de l'ère des grandes catliédrales. Fouquet ne perdit rien de ses qualités ethniques pour avoir eu un maître flamand, Jean Glouet n'aurait pu que gagner aux conseils d'un continuateur de notre illustre Tourangeau. 11 convient que, de temps en temps, une race reçoive d'une autre race sœur, un afflux de sève, les éléments d'un renouveau artistique. Le rôle des apports adventices est aussi nécessaire à l'évolution d'un art qu'à sa formation. Une grande loi d'universelle fraternité se manifeste par ces éclianges entre peuples, en dépit des barrières géographiques ou politiques, et il faut s'en féliciter. Les apports qu'une race accepte du dehors ne lui deviennent funestes que si ses tentatives pour se les assimiler sont illogiquement dirigées.

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