‹ Les Clouet et Corneille de LyonChapitre 3 sur 27 · PORTRAIT DE FEMME · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE FEMME

Ecole de Jean Clouet, dit Janet. — (Ancienne Collection Laurent Richard.)

Une très remarquable aquarelle de 1415 environ, ayant autrefois appartenu à Ballesdens, et copiée chez lui pour le compte de Gaignières, I, Bibliothèque nationale. Ms. latin.

LES ARTISTES CÉLÈBRES

nous montre Louis II d’Anjou, roi de Sicile. Ce portrait est, depuis, venu à la Bibliothèque nationale, grâce à la libéralité de Mme Miller, veuve de M. Miller, membre de l’Institut L J’ai eu occasion de mettre ce dessin en regard de la miniature conservée dans un livre d’Heures du roi René. C’est pour l’étude du portrait en France une œuvre capitale, travail incontestable de miniaturiste, besogne un peu bornée de facture, mais d’une sincérité et d’une vérité incroyables.

Le milieu du xve siècle vit s’épanouir un génie singulier, presque le plus grand maître de l’Ecole française, Jean Fouquet, de Tours, peintre et enlumineur des rois Charles VII et Louis XI, qui fut meme, en comparaison des Italiens, un des portraitistes les plus fameux d'alors. J’ai dit ailleurs comment, sa réputation ayant traversé les monts, il fut mandé en Italie pour portraire le pape ; comment, tout en restant attaché à son art de miniaturiste, il menait de front à la fois les enluminures de manuscrits et les effigies sur panneaux de grandeur naturelle1 2. Très Français d’allure, fort peu touché des talents étrangers, il avait contribué à répandre chez nous l’intérêt du portrait. Parallèlement aux maîtres des Flandres et à ceux d’Italie, il se créa une formule personnelle sur le fait de transcrire la figure humaine, où se montraient dans leur rudesse un peu morne, un peu austère, les hommes ou les femmes de son temps. Ne cherchons point, comme on l’a voulu faire, des rapprochements entre les autres et lui. Ce qu’il avait emprunté à ses voyages d’Italie ne lui servit guère que d’embarras dans la décoration de ses miniatures. Pour le portrait, il demeura bien lui 3.

Sous son inspiration, deux autres peintres français du xve siècle s’adonnèrent à la miniature et au portrait ; ce furent Jean Bourdichon et Jean Perréal. Du premier, nous connaissons au moins une œuvre authentique, les Heures d’Anne de Bretagne, conservées au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Le portrait de la reine agenouillée témoigne d’une certaine flatterie ; Bourdichon, moins sincère

1. Le Portrait de Louis II d’Anjou , à la Bibliothèque nationale. Paris, Lévy, 1886; in-40. (Extrait de la Gaqette archéologique.)

2. Jean Fouquet. (Article publié dans la Galette des Beaux-Arts en 1889.)

3. Son œuvre de peinture la plus remarquable est à Francfort, chez M. Louis Brentano, docteur en droit, qui a cédé dernièrement les Heures d’Étienne Chevalier à M. le duc d’Aumale. C’est le portrait d’Étienne Chevalier, partie d’un triptyque dont le volet central est aujourd'hui conservé au Musée d'Anvers et représente Agnès Sorel sous les traits de la Vierge.

PORTRAIT D’ORONCE FINE,

par Jean Clouet, gravé d’après l’original pour les lion mes illustres d'André Thevet.

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que son maître, a embelli son modèle. Quant à Perréal, en dépit du gros livre publié sur lui par M. Bancel, en dépit d’un tableau légué au Louvre par le même M. Bancel, et attribué à l’artiste sur la foi de deux initiales J et P (qui sont celles des personnages représentés, et non celles du peintre), nous avouons ne connaître de lui que bien peu de chose. Geoffroy Tory le nomme, dans son Champfleury , comme l’auteur de figures très ordinaires taillées sur bois ; on soupçonne, de plus, qu’il travailla pour les livres de Le Maire de Belges, qu’il illustra les manuscrits de la conquête de Gênes; mais rien de décisif n’est venu corroborer ces présomptions purement morales.

J’ai trouvé, il y a quelques années, dans la reliure à glissière d’un petit manuscrit de la collection Gaignières, deux portraits peints de Charles VIII et d’Anne de Bretagne. Sont-ils de Perréal, sont-ils de Bourdichon, ou plus vraisemblablement de ces hommes que les comptes ne nomment pas, et qui étaient déjà fort nombreux dans ce temps? 1 En l’absence d’attribution plausible, ces panneaux nous renseignent du moins sur cette mode de portraitures déjà répandue, et qui tendait à se généraliser partout. Peu de seigneurs résistaient à l’envie de conserver à leurs descendants une effigie de leur personne ; les manuscrits de la Bibliothèque nationale, explorés par nous, nous ont montré près de cent volumes où apparaît le propriétaire, tantôt sous la figure d’un saint, tantôt dans son costume habituel ; le plus souvent agenouillé, les mains jointes, au pied de la croix.

Dès les premières années du xvi® siècle, le portrait est devenu un instrument diplomatique. Avant de contracter mariage, les princes envoient leurs peintres près de leur fiancée et convolent à meilleur escient. Après la mort de la reine Anne, Louis XII agit ainsi à l’égard de Marie d’Angleterre. Le peintre attitré n’est plus l’apanage exclusif des rois; les princes du sang ont les leurs, comme le comte d’Angoulême et sa femme Louise de Savoie, père et mère de François Ier. Le comte d’Angoulême, grand amateur de portraitures, avait la sienne par un peintre qui s’était inspiré de l’homme à l’œillet de Van Eyck, moins la laideur. Le prince tenait un œillet à la main, et cette œuvre, copiée par Gaignières, faisait autrefois partie du Musée de notre grand collectionneur2.

1. Portraits inconnus de Charles VIII et d’Anne de Bretagne , à la Bibliothèque nationale. Paris, Lévy, 1887, in-40. (Extrait de la Gaqette archéologique.)

2. Bibliothèque nationale, Département des Estampes, Oa i5, fol. 58.

A son avènement au trône, François Ier héritait de la succession artistique de son beau-père Louis XII. Au nombre des peintres en titre d’office et valets de chambre, se retrouvaient encore Perréal et Bourdichon, deux survivants du précédent règne. Dans la hiérarchie des gens de métier à la cour, ces deux artistes tiennent la première place ; ils ont pour sousordres Nicolas Belin, de Modène; Barthélemy Guéty, dit Guyot, et Jamet Clouet ( 1 5 1 6) .

Voici la première mention authentique de Clouet à la cour de France. M. le comte de Laborde, dans son livre sur la Renaissance, nommait Clouet à l’année i5i8. Ni J al , ni les autres historiens d’art, ne peuvent préciser son arrivée en France; j’ai trouvé cette date dans le manuscrit français 21449 de la Bibliothèque nationale, parmi les états de la maison du Roi, copiés pour Roger de Gaignières. Nommé le dernier sur la liste, Jamet Clouet n’était point encore un gros personnage, et, tandis que Perréal et Bourdichon recevaient 240 livres de gages annuels, il en touchait 160, et Nicolas Belin 120.

Ses origines sont mal débrouillées encore; tout ce qu’en ont écrit les spécialistes est entaché d’invention Flandres? Je le croirais. En tout cas, nous nous en tiendrons sur la réserve, parce que les théories ne prouvent guère. On a dit son art très flamand; mais Jean Fouquet n’avait-il pas, lui aussi, été réputé disciple de Van Eyck, et sa Vierge française n’avait-elle point paru revenir à son pays d’origine en entrant au Musée d’Anvers? La vérité, c'est que les idées anciennes sur la pratique de Clouet procédaient de théories risquées, d'appréciations dépourvues de critique, et d’une confusion singulière d’époques, de procédés, de costumes. Clouet, comme Holbein, a bénéficié de mille erreurs répétées par les catalogues ; faute de connaître la date certaine de son entrée à la cour et celle de sa mort, on lui donnait au hasard les portraitures; c’est difficile besogne aujourd’hui de mettre un peu d’ordre dans ce chaos.

PORTRAIT d’aRTHLR GOUFFIER.

Miniature de Jean Clouet dans le manuscrit fr. 13.429 de la Bibliothèque nationale.

et de fantaisie. Venait-il des

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Grâce au manuscrit dont nous parlions tout à l’heure, grâce aussi aux petites de'couvertes isolées publiées dans les Archives de l'Art français, aux rapprochements de tous genres auxquels on s’est livré depuis dix ans, la vie du grand portraitiste français sort un peu de ses limbes.

11 est donc au service du roi François en 1 5 1 6, et jusqu’en i522 il suit Perréal, Bourdichon, Nicolas de Modène. Dès cette année 022, son nom de Jamet se change en Jehannet , et il remplace Bourdichon, mort en i 5 2 r . A son tour, il est à 240 livres de gages, c’est-àdire qu’il occupe le meilleur rang au nombre des gens de métier, domestiques du prince. Il est qualifié de valet de garde-robe extraordinaire aux côtés de Jean Perréal seul. Dès l’année 1 5 2 5 , il semble occuper le poste prépondérant; on lui adjoint un nouveau venu, Petit-Jean Champion, dont les œuvres nous sont inconnues. Après 1528, Jean Perréal a disparu à son tour, et Jehannet Clouet demeure tout seul sur les états, en compagnie de Champion. Postérieurement à 1 533, les offices se scindent. Champion reste valet de garde-robe à 200 livres, et Clouet devient peintre et valet de chambre; il est alors sur le même pied que Clément Marot et quantité d’autres poètes ou écrivains célèbres de ce temps. En 040, il n’est plus nommé, et son fils François Clouet, dit Janet , le remplaçait d’emblée aux mêmes gages et prérogatives.

Ce qui fournit une preuve péremptoire à l’opinion plusieurs fois écrite concernant son origine étrangère, c’est la donation faite par le roi à François Clouet, fils de Jehannet, de tous les biens du défunt, échus à la couronne par droit d’aubaine 1 ; les lettres royales précisaient l’entrée de Clouet à la cour antérieurement à l’avènement de François Ier. « Au moien de ce que ledict deffunt estoit estrangier et non natif ne originaire de nostre royaume, et n’avoit obtenu de nos prédécesseurs roys ny de nous aucunes lettres de nationalité et congié de tester... » Mais, entre ceci et l’assurance de certains qui le disent fils d’un Cloet, de Bruxelles, élève de van Orley2, il y a un abîme. Il n’est pas jusqu’à ce prénom de Jehannet qui n’ait donné lieu à quantité de dissertations embrouillées, alors que très simplement Clouet avait reçu un nom de guerre comme tant d’autres, un diminutif de son prénom de Jean, tout ainsi que Mlle de Mervillers se nommait Mermillon , que Mlle de Casault se nommait

1. Archives de l’Art français. L’original est aux Archives nationales. Trésor des Chartes, JJ, 254.

2. Jal. Dictionnaire critique de Biographie et d'Histoire. Paris, Plon, 1867; p. 3g 1. C’est M. le comte de Laborde qui avait e'mis cette opinion.

LES CLOUET ET CORNEILLE DE LYON n

Casaulde , et que nombre de capitaines portaient des surnoms tirés de leurs particularités morales ou physiques. (Le capitaine Boucal, l’Elu de Poix, etc., etc.)

Qui disait Jeannet ou Jamet , ou Jehannet à la cour, parlait du portraitiste à la mode, du modeste artiste auquel le roi commandait indifféremment les effigies de ses maîtresses, celles de ses compagnons, ou tout aussi bien la peinture d’un meuble ou d’un panneau d’armoiries. Son renom venait de la vérité singulière avec laquelle il saisissait la ressemblance, et lorsque Marot parle de lui, il le compare à Michel-Ange, on eût dit faute de mieux. Plusieurs comptes nous sont parvenus qui le montrent toujours occupé de portraits, même de ces

œuvres secrètes que le roi François entendait n’être point spécifiées dans les nomenclatures, mais sous lesquelles il se faudrait bien garder de chercher quelque fredaine royale.

La formule de non-détermination fut souvent employée; on la rencontre dans les états de la reine Catherine de Médicis, à une époque de la vie de cette princesse, où ceci n’avait réellement plus rien de compromettant pour elle ( 1 5 80) . Jeannet s'était fixé àTours où il avait épousé Jeanne Boucault, fille d’un orfèvre; c’est très souvent qu’on voit le roi François mander en hâte un messager dans cette ville pour en rapporter les portraits exécutés par son peintre. Une fois même Jeanne Boucault fait le voyage peur la pareille cause L

j. De Laborde, Comptes des bâtiments, t. II, p. 287. Voyez aussi Jal, article Clouet.

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