‹ Les Clouet et Corneille de LyonChapitre 5 sur 27 · GUILLAUME GOUFFIER, SIEUR DE BONNIVET · texte numérisé non relu

GUILLAUME GOUFFIER, SIEUR DE BONNIVET

Crayon du Musce Condé, à Chantilly, d'après lequel a été peinte la miniature.

LES ARTISTES CÉLÈBRES

avait fait ajouter par un autre peintre le portrait de ses preux de Marignan sous les noms de guerriers célèbres dans l’antiquité. Or, ces portraits sont justement copiés sur les crayons dont je parlais ; il n’y manque ni un ruban, ni une médaille. Un contemporain a pris soin de nous nommer les personnages.

La qualité des miniatures est de tout premier ordre, quoique très simple de pratique. Les figures s’enlèvent sur un fond bleu de la largeur d’une pièce de monnaie; au contraire, les crayons originaux étaient au tiers de nature. Comme ces peintures sont d’une main absolument différente de celles de Godefroy le Hollandais (celui très rapproché de Lucas de Leyde), il y a lieu de supposer qu’un artiste de la cour fut chargé de cette besogne supplémentaire. Quel autre que Jeannet Clouet l’eût su faire? Bourdichon était bien vieux alors, et ce travail ne rappelle guère celui des Heures d’Anne de Bretagne. Perréal avait-il jamais beaucoup portraituré? Barthélemy Guéty? Nicolas Belin?

Une preuve en faveur de Clouet ressort de ce fait, que cette collection de 3oo crayons originairement reliés en volume contient des œuvres certaines de François Clouet. Pourquoi des travaux de Perréal, de Bourdichon ou d’autres se fussent-ils réunis à ceux de François Clouet? Par contre, on le comprend, ceux de son père avaient dû lui venir tout naturellement et former ce groupe respecté par le hasard des ventes. Si notre opinion se confirme quelque jour, Jeannet Clouet paraîtra chez nous comme un des plus grands maîtres de la portraiture française plutôt encore par ses crayons que par ses miniatures. Et combien cependant celles-ci ne surpassent-elles pas les panneaux médiocres qu’on lui attribue un peu sans contrôle!

Maintenant que voilà les dates extrêmes de cet artiste absolument fixées (i 5 1 5- 1 53g), il ne sera plus permis de porter à son compte les portraits de contemporains immédiats du roi Henri II ou de Charles IX, comme on l'a fait quelquefois. Une connaissance plus exacte du costume français nous permet en ce moment de dater à cinq ans près les effigies du xvie siècle. Il n’y a guère que la période de transition entre la mort de Clouet père et la venue de François Clouet son fils qui puisse donner des hésitations. Dans les crayons, cette cause d’erreur est moindre que dans les peintures; Jeannet Clouet avait une façon à lui de jeter un croquis, parce que plus rarement pour lui ce croquis restait l’œuvre définitive. Au contraire, François Clouet composera des crayons purs, les tra-

vaillera plus longuement, les achèvera, et leur ôtera par des apports successifs cette fleur, ce duvet de fraîcheur dont ceux de son père conservaient la grâce. De ces deux hommes, F un a la franchise et la naïveté jolie; l’autre la science et l'acquis.

En résumé, plus on va au fond de ces histoires, plus on se prend à douter. Dans une classification sévère des portraits peints de nos Musées, le nom de Jean Clouet ne doit paraître qu’avec la plus expresse réserve. Outre les contemporains de cet artiste dont nous avons parlé déjà, François Ior avait appelé à sa cour, à titre temporaire, nombre de peintres étrangers dont un des plus célèbres, Josse van Cleef d’Anvers, avait, suivant Guicciardini, portraituré les principaux personnages de la cour h II y eut aussi Jean Schoorel, un caractère maussade, qui peignit pour le roi, mais se refusa à venir en France, par crainte de s’inféoder et de se lier. On trouve également J. B. Darly, « qui s’estoit acquis une telle répu- « tation dans le genre du portrait que les plus grands seigneurs venaient exprès à Tours pour se faire peindre par lui 2 ». Puis également ce maître Ambroise employé par le chancelier Du Prat 3, Robinet Testard, enlumineur de Louise de Savoie, Jean Courtois, peintre aux gages de la même princesse avec Jean Fannart, qui depuis passa à la cour de la dauphine Catherine de Médicis '1. Sans doute Jeannet Clouet, peintre en titre d’office, valet de chambre, personnage officiel, primait ces minces gens de métier; mais quel moyen avons-nous de séparer ses œuvres des leurs, puisqu’en dépit de toutes les affirmations passées, de toutes les théories, nous en voici réduits à ne pouvoir donner à Clouet d’une façon sûre que le portrait d’Oronce Finé, abîmé et massacré par un méchant graveur de la fin du xvie siècle ? Si les présomptions sont en sa faveur en ce qui concerne les admirables crayons de Chantilly et les miniatures du manuscrit de Godefroy, ce ne sont que des présomptions pourtant vraisemblables, très plausibles, mais fortement teintées d’incertitude encore...

i. Guicciardini, Description de tout le Pays-Bas, Anvers, 1 568, p. i32.

■2. Chalmel, Histoire de Touraine, t. IV.

3. Nouvelles Archives de l’art français , 1872, t. I, p. 1 5 5 .

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