RÉPONSE
« Après tout ce que j'ai exposé ci-dessus, ma réponse à cette nouvelle question est bien faite assurément; mais nous voulons complaire en tout à M. Audouin et à ses ayant-cause. Je ferai donc encore une réponse particulière à cette demande. Pour la faire avec la parfaite franchise et la parfaite loyauté que je me suis imposées pour toujours, je répondrai relativement à l'esprit, et non relativement à la lettre, parce que la lettre tue et l'esprit vivifie. Je répondrai relativement à la règle, et non point relativement à l'exception; relativement à la grande majorité, et non point relativement à quelques individus.
<( Les membres qui composent cette Société des amis de la constitution monarchique sont de bons François, qui ont tous l'espoir mutuel de n'avoir accueilli dans leur sein que d'honnêtes gens, et la certitude positive et invariable d'être ennemis de la république et de l'anarchie,
« Question VU.
« N'en est-il point qui professent hautement des principes opposés à ceux que la constitution avoue seuls^ et qu'il est nécessaire de propager,
lors même quon pourrait leur supposer un vice radical, que la prohaine législature saura bien extirper?...
« Réponse.
« Professent hautement ; je l'ignore ou ne me le rappelle en aucune manière dans cet instant. Nourrissent en secret; je ne me rendrai certainement inquisiteur ou garant ni du pour ni du contre; mais je dirai bien affirmativement qu'il ne s'agit ou ne peut s'agir que des principes généralement professés et avoués par la Société; et que dans l'un ou l'autre cas supposés ci-dessus, elle ne peut et ne doit être tenue à aucune responsabilité. J'ai connu des athées à l'académie, des libertins aux chartreux, des despotes à la halle, des sages à Charenton, des impies en Sorbonne, et des républicains au château de Versailles. Ces exceptions n'ont point altéré la règle, et il n'est venu dans l'esprit de personne de décréter une responsabilité solidaire à cet égard.
<( Et quil est nécessaire de propager., lors même qu'on pourrait leur supposer un vice 7'adical., qne la prochaine législature mura bien e.Ttirper.
« Gomment, M. Audouinl comment donc, M. Audouin! c'est vous qui parlez de vice radical et d'e.rtirpation à faire dans les principes de la constitution par La prochaine législature! Ah! je suis bien rassuré! Et je vois bien que, de vous ou de moi, ce n'est pas moi qu'il faudra remettre à l'ordre.
« De Rossi (1). »
Rappelons que de Rossi ou Rossy était membre du Comité du club. Il parut un
« MANIFESTE relatif a la Sogiktk des Amis de la Constitution mo-
NARCIIIQUE,
« Envoyé à l'Assemblée nationale, à la Municipalité, aux Sections et même aux Jacobins,
" Accompagné d'un Avertissement aux Patriotes Parisibnh, trop souvent disposés à mépriser la loi il l'autorité publique pour ne suivre que leur impétuosité personnelle et leur autorité particulière.
« Par un Membre du Directoire de ladite Société.
« Frappe, maïs écoute.
<' A Paris, sans date.
(i) Journal fie la Société des Amis fie In Constittition moyiarchique, t. I, n" 7, p. 32 et suiv.
« Par de Rossi, accusé de conspiration, « comme un traître à la Patrie, comme un ennemi du bien public ».
Il parle, dans ce Manifeste, de la tyrannie des Jacobites; il déclare qu' « un homme de son caractère seroit donc bien peu propre à être l'instrument servile d'un Monarchiste, mais bien moins encore, pourroit-il jamais devenir l'esclave d'un Jacobin » ; il n'est pas l'homme de quelqu'un^ etc. (1).
D'une part, les Amu de la Constitution ow. Jacobins envoyèrent à leurs correspondants une Lettre relative à une émeute qui avait eu lieu à la Chapelle-Saint-Denis; d'autre part, les Amis de la Constitution monarchique envoyèrent aux leurs une réponse.
Les deux lettres furent publiées, mises en regard l'une de l'autre.
« Lettre
De la Société des Amis de la Constitution.
Paris, le 24 janvier 1791.
Frères et amis.
On pourrait peut-être égarer les citoyens de vos contrées, par le récit d'un très petit événement qui s'est passé à La Chapelle, banlieue de Paris, aujourd'hui lundi 24 de ce mois ; on pourroit vous dire que la chose publique est en danger : ne le croyez pas. Cependant, notre sollicitude pour tout ce qui intéresse la patrie nous engage à vous écrire afin de vous rassurer sur les allarmes qu'on cherche à répandre dans l'âme de tous les citoyens.
Quelques chasseurs, préposés à la garde des barrières, ont, dans une dispute assez vive, tué ou blessé dix ou douze personnes, sous prétexte d'empêcher la contrebande. On en a arrêté plusieurs, et déjà ils ont
« Lettre Aux correspondants de la Société des Amis de la Constitution monarchique.
Cert (C'est) avec l'indignation la plus vive que nous avons lu la lettre ci-jointe, rendue publique par une Société qui se dit Amie de la Constitution, et signée par plusieurs de ses membres.
Xous déplorons l'événement malheureux, arrivé à La Chapelle, et nous ne l'appelons pas un très petit événement, parce que la mort et les blessures de plusieurs citoyens et soldats, et l'infraction faite à la loi ne sont pas un très petit événement aux yeux des Amis de la Constitution monarchique.
Nous déclarons à ceux qui disent que la société des Amis de la Constitution monarchique
(1) Bib. de la Chambre des députés, B' 241.
CLUB MONARCHIQUE déclaré qu'on les avait payés pour cherche à exciter des
commettre le crime dont ils se sont rendus coupables. Mais nous ne devons pas nous dissimuler que nous sommes aussi menacés des troubles que cherche à exciter une société connue sous le nom des Amis de la Constitution monarchique : nous ne les redoutons pas sans doute, mais comme il est bon de surveiller les ennemis de la Révolution, nous avons délibéré que nos séances se tiendront tous les jours jusqu'à nouvel 07'dre, et tous nos bi'aves collègues, dans un mouvement de patriotisme, aussi prompt que celui d'une insurrection inopinée, ont fait le serment solemnel de surveiller les ennemis de la chose publique, de les dénoncer à tous les bons patriotes et de se rallier tous, dans un moment de calamité, au drapeau de la liberté, pour la défendre et pour la maintenir.
Nous sommes, etc..
Victor Broglie, président; Yillars; G. Bonnecarrerc; Alexandre Beauharnois; Voydel, secrétaire. »
« Extrait du procès-verbal de la séance du lundi 24 janvier
Après les débats également utiles et précieux pour la tranquillité publique sur la motion d'un honorable membre que tous les Amis de la Constitution fissent le serment de défendre de leur fortune et de leur sang tout citoyen qui aurait le courage de se dévouer à la dénonciation des traîtres à la patrie et des conspirateurs contre la liberté, à l'instant
troubles ,
qu'elle ne s'est réunie que pour s'opposer de tout son pouvoir à ce que les troubles existassent.
Nous donnons aux auteurs de cette calomnie le démenti le plus formel ; nous les défions d'en fournir une preuve., ni même un indice, et nous les attendons aux tribunaux.
Puisse bientôt quelque délateur, encouragé par le serment q-u'ont fait tous les jacobins de le défendre de leur fortune et de leur sang, nous attaquer ouvertement devant la loi : nous lui devrons le triomphe de la vérité.
Nous déclarons qu'amis de la Constitution monarchique, décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi, notre seul crime, celui que nous avons commis et que nous commettrons constamment, est de ne pas ployer la tête sous le joug des jacobins.
Nous annonçons à tous ceux qui ne veulent obéir qu'à la loi, que les Amis de la Constitution monarchique périront tous avant de reconnaître une puissance qui n'est pas celle de la loi.
François, demeurez paisibles spectateurs de cette lutte entre deux clubs dont l'un veut régner et l'autre n'être pas esclave. Nous vous jurons que les jacobins nous laisseront enfin tranquilles, ou qu'il sera démontré à toute l'Europe que les jacobins régnent sur la France, et que nous étions les
202 LES CLUBS GONTRli-REVOLUTIONNAIRES
la Société entière a prêté ce nouveav derniers hommes dignes d'une
serment et a arrêté unanimement véritable liberté,
qu'il en fût fait mention dans son Bubergier, président; Hamelin,
procès-verbal. vice-président; Cormier- Haute-
Victor BroKlie, président; Vil- f^^t; de Rossy; d'Aqier; Stanislas
lars ; Alexandre Beauharnois ; ^, ^
Voydel; G. Bonnecarrere, secré- Clermont- Tonnerre, membres du
tmre{l). » directoire.»
Jacobins et monarchiens devenaient de plus en plus acharnés les uns contre les autres, soit par paroles ou écrits, soit en actes sérieux.
Rappelons les faits auxquels se rapportent les lettres reproduites ci-dessus.
Le lundi 24 janvier 1791, il y eut une grave affaire à la Chapelle, où des chasseurs soldés se battirent avec des citoyens, en tuèrent et blessèrent plusieurs.
« Le combat de la Chapelle, dit VOratrur du peuple, est une tentative de la cour bt du club monarchique. Il faut donc que le sieur Stanislas Clermont soit arrêté sur-le-chnmp, pour être jugé comme criminel de lèze- nation... »
XXU
On a vu précédemment que le Club monarchique, quand il man-^ quait de local, ne cessait pourtant pas de s'assembler non publiquement.
A l'hôtel de Clermont-Tonnerre se trouvait le groupe le plus persévérant des monarchistes qui, à défaut de local public, se réunissaient chez le comte, le plus zélé des membres, le plus remarqué aussi, avec Dubergier et de Rossi pour compagnons très militants.
Un arrêté de la section de la Croix-Rouge se joignit à la section de rObservatoire (2) pour dénoncer les « attroupements alarmants » autour de l'hôtel de Clermont-Tonnerre, et les inscriptions faites sous prétexte d'aumônes et de distributions de pain (3).
Pendant plusieurs jours, il ne fut question dans Paris que des
(1) Voldel autorisa le rédacteur «lu Journal des Amis de la Constitution motiarr.lùcpie à déclarer que la signature Voidel, apposre au pied de cette lettre, n'était pas la sienne, et qu'il signait ordinairement Charles Voidel.
(2) Voir plus haut, p. n;5 et suiv.
(3) Extrait conforme, Arch. Nat., 1) XXXIX" :13, n° 331». Du 22 janvier 1791. - Voir Journal général de la Cour et de la Ville, n" 26, p. 212.
agissements des amis de Clermont-Tonnerre, nommé président du Clul) monarchique le 27 janvier 1791,
La veille, un arrêté de la section du Roule, relatif aux menées de ce club, prétendu patriotique^ s'occupa de ses distributions dans différents quartiers de sommes et de cartes pour avoir du pain au-dessous du cours (l). Le journal le Patriote français assura qu'il distribuait, outre du pain, des habits et de l'argent. La feuille de Brissot ajoutait : « On présume que ce club avait quelque part aux placards afhchés pour exciter les habitans du faubourg Saint-Antoine, et que le cruel combat qui a eu lieu hier pour la contrebande (2) avoit un tout autre motif, mais secret (3) ».
Une pièce, avec date du 23 janvier 1791 (4), s'exprime assez longuement sur l'agitation produite par les monarchistes, auxquels elle est favorable.
Nous en extrayons les passages suivants, qui se rapportent aux distributions de bons de pain :
« Je passois ce matin dans la rue des Tuilleries, il y avoit des groupes de pauvres qui tous marchoient vers l'hôtel de Clermont- Tonnerre. Je les suis avec inquiétude; la porte s'ouvre; j'entre dans la cour et j'y vois douze cents personnes. — J'interroge, j'écoute et voilà ce que j'entends dire :
(( L'un dit : c'est un aristocrate qui veut faire une révolution, qui appelle des pauvres chez lui pour les faire périr : sa cour est minée, elle va faire sauter et tuer tous les bons citoyens. Je hausse les épaules et je parle à un autre; celui-ci dit : c'est un aristocrate qui veut faire une contre-révolution; il nous donne du pain, et c'est avec un million qu'il a gagné à l'Assemblée nationale. — Je souris et je parle à un autre.
« Celui-là me dit : Je ne sais pas ce que c'est; on a répandu dans toutes les sections qu'il falloit que tous les pauvres vinssent ici, et j'y viens; je n'en sais pas davantage. — Je réfléchis et je passe à un autre.
«... Vous voyez. Monsieur, que nous ne dispns rien à ces honnêtes gens qui puisse allarmer le patriotisme : vivre libre et ne troubler pas l'ordre^ voilà le seul conseil que la Société joigne à ses actes de bienfaisance... »
(1) Arch. Nat., D XXIX' ;J3, n° ;J39.
(2) Voir l'affaire do la Chapelle, p. 200 et suiv.
(3) Patriote français, w 536, «lu 26 janvier 1791.
(4) Pourquoi y a-l-il tant de monde chez M. Clermont-Tonnerre ? Pièce in-8" de 3 p. (Bib. Nat., Lb 39/4531.)
Par contre, les Révolutions de Paris (1) accusaient gravement la Société, dans un article intitulé :
« Le Club monarchique^ ressuscité depuis j 5 jours.
« Des distributions de pain et d'argent se faisoient dans la rue des Vieilles Tuileries. On demandoit à ceux à qui on en donnoit s'ils étoient en état de porter les armes. On charge le club des monarchistes de toutes ces manœuvres, et avec d'autant plus de raison qu'il renouvelle ses distributions de pain à un sou la livre. Le sieur Stanislas Clermont-Tonnerre, président de la Société, a déjà fait inscrire dans ses registres plus de quinze mille pauvres, auxquels on promet des secours pécuniaires, en les endoctrinant des principes aristocratiques (2). Il n'est pas jusqu'aux femmes qui n'aient semblé vouloir prendre part aux intrigues contre-révolutionnaires : il existe une société de dévotes qui tient en réserve plusieurs millions pour fournir aux frais de la guerre ».
Le peuple de Paris voyait dans le Club monarchique un complot ministériel et aristocratique permanent contre la Constitution, tout en invoquant la Constitution elle-même, dont le roi acceptait au fur et à mesure les dispositions votées par l'Assemblée nationale (3).
Le 27 janvier 1791, la multitude attaqua, pour ainsi dire, l'hôtel de Clermont-Tonnerre. Une lettre du sieur Dufour, secrétaire de la mairie, annonça le départ du maire pour protéger la maison et la personne de M. de Clermont-Tonnerre (4). Bailly accourut pour empêcher l'émeute. Mais, à son arrivée, cette troupe était dispersée.
Le lendemain, Clermont-Tonnerre remercia l'Assemblée nationale, des précautions qu'elle avait fait prendre pour protéger sa maison.
Les dénonciations se multiplièrent de plus l)elle.
Dans la séance du vendredi 28 janvier 1791, au Club des Jacobins,
(1) Révolutions de Paris, du 22 au 29 jauvior 1791.
(2) « La société des Amis de la Conslitution a fait un serment, le jeudi 27 janvier, d'exclure de son sein tous ceux qui seroient reconnus pour être membres de la société des Amis de la Constitution monarchique ; et tous les membres se sont engagés de proposer à leurs sections de renvoyer de la garde nationale tous ceux qui seroient reconnus pour être monarchistes. » (Note du rédacteur.)
(3) La Constitution ne fut terminée que le 3 septembre 1791, acceptée par lettre de Louis XVI que dix jours après.
(4) Minute, Arch. Nat., C54, n- 535. — Lettre datée du 27 janvier 1791.
« plusieurs personnes témoignèrent des inquiétudes sur des apparences qu'on voudrait enlever le roi; un membre dit que le Club monarchique étoil assemblé aux Jésuites, rue Saint-Antoine..» Dans la môme séance d'autres dénonciations se succédèrent. Une délégation de la section de la Bibliothèque présenta un arrêté portant dénonciation au procureur de la Commune du Club monarchique. Une députation de la section des Quatre-Nations, et une autre, de la Fontaine de Grenelle, dénoncèrent le Club. Elles ne voyaient, « pour les pauvres, aucune portion venant de mains aussi impures. »
Selon VOrateitr du peuple, le Club monarchique « faisait tout ce qu'il pouvait pour irriter le peuple. Il achetait chez les boulangers le pain à un sol la pièce, pour le distribuer dans la capitale et payait en cachets où étaient gravés trois fleurs de lis (1). »
Un arrêté de la section des Lombards, apporté par une délégation aux Jacobins le samedi 29 janvier 1791, était motivé, contre le Club monarchique, sur ce que ce club, « prenant seulement et exclusivement le sens de la constitution au mot monarchique, paroît annoncer qu'il s'attache uniquement à la couronne, sans s'embarrasser de la nation et de la toi^ » etc., etc.
Le 29 janvier 1781, d'après la dénonciation de Barnave (2), le directoire du Club monarchique écrivit la lettre suivante au président de l'Assemblée nationale :
« Monsieur le président,
« Nous avons été outragés hier dans l'Assemblée nationale; nous demandons à y être entendus. »
« Si l'assemblée eût admis le directoire à la barre, il auroit dit :
« Messieurs,
« Des citoyens paisibles se sont réunis aux termes de la loi ; les calomnies les plus atroces les ont poursuivis. Hier, M. Barnave nous a dénoncés comme une collection d'ennemis de la constitution, et le comité des recherches a été cité dans la tribune comme devant vous Caire incessamment une dénonciation nominative de ceux qu'il appelle les chefs et les principaux membres de cette société.
« Tant que les pei'sécutions dirigées contre les amis de la constitution monarchique se sont manifestées hors de l'Assemblée nationale, nous n'avons pas cru devoir nous présenter devant le corps législatif,
(1) L'Orateur du Peuple, t. IV, p. 64. (2j A l'Assciublûo nationale.
ni solliciter une protection que la constitution que nous avons juré de défendre doit à tous les citoyens. Nous avons paru devant les magistrats, nous leur avons rendu compte de noire conduite, de nos principes, et de ces aumônes tant exagérées par la perversité qui leur impute son caractère : nous avons obtenu des magistrats la justice qu'ils nous dévoient; et quoiqu'elle ne nous ait pas préservés d'une nouvelle attaque, nous n'accusons pas son impuissance. Mais un membre de l'Assemblée nationale se fait notre accusateur; le coniité des recherches est annoncé comme devant appuyer cette accusation. Et nous, messieurs, nous venons vous dénoncer la dénonciation calomnieuse de M. Barnave, et demander pour lui et pour nous un tribunal qui nous juge, et nous invoquons tout le zèle de votre comité des recherches pour éclairer la procédure.
« DuBERGiER, président. »
L'Assemblée nationale passa à l'ordre du jour. « Elle est trop juste pour refuser d'entendre des hommes qu'elle regarderoit comme accusés; elle a donc prouvé par sa décision le peu de cas qu'elle fait de la dénonciation de M. Barnave (1). » Malgré les réclamations de Malouet et de Clermont-Tonnerre, l'ordre du jour fut voté (2). Le 28 janvier, Clermont-Tonnerre voulut rendre compte de ce qui lui était arrivé ; mais l'Assemblée passa encore à l'ordre du jour.
Quoi que fit le Club monarchique pour obtenir une sauvegarde de la part des députés, la majorité ne voulait pas le soutenir. Leur dernier vote exaspéra les monarchistes, partisans, membres ou non du club.
Malouet prit la plume et fut très véhément contre Barnave et ses amis.
A la iîn de janvier 1791 parut une Réponse de M. Malouet à la dénonciation du Club de la Constitution monarchique '})ar M. Barnave.
« J'avois vu des crimes impunis, des hommes avides de pouvoir, s'élever par toutes sortes d'intrigues; j'ai connu des princes despotes, des ministres absolus; mais la tyrannie dans toute son audace je ne la connoissois pas; et je ne conçois pas qu'il y ait des hommes assez vils pour fléchir devant la tyrannie qui se masque du nom de patriotisme. Ah! si c'est un droit sacré que celui de résister à l'oppression, que tous les hommes généreux brisent comme moi le joug qu'on leur
(1) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarrhicjue, t. I, n" 7, p. 31, 32 et 33.
(2) Moniteur universel, du 21> janvier 1791.
impose; car ce n'est pas le joug des loix, c'est celui des tyrans, des factieux que je ne subirai jamais.
« Je ne sais si le tumulte des camps et le bruit des armes présentèrent jamais |àlus d'alimens à la discorde que ces scènes affreuses, où les représentans du peuple, unissant leurs cris et leurs applaudissemens à ceux des spectateurs, accueillent avec des transports de joie, quoi? un acte d'humanité, de justice et de bienfaisance? non : des paroles de sang, des calomnies et des outrages à ceux qu'on opprime î
« Vous Voilà donc, François, obligés de vous affilier tous au club des Jacobins, sous peine d'être traités en ennemis de la constitution. Et vous, membres de la société monarchique, qui avez osé rivaliser avec le club dominateur, et qui, déjà chassés d'un quartier dans un autre, interdits par la municipalité, n'avez obtenu votre réhabilitation qu'en vous soumettant humblement au plus rigoureux examen, vous voilà dénoncés par M. Barnave comme des hommes perfides, insidieux, dish^ibuant m i.r pauvres lui pain empoisonné.
« Si huit ou neuf cents citoyens, du nombre desquels j'ai l'honneur d'être, ainsi traités à la grande satisfaction des tribunes et de la majorité de l'Assemblée nationale, n'obtiennent pas la réparation de cette injure, M. Barnave me permettra de lui demander ce qu'il appelle la constitution, l'heureuse révolution, et surtout la liberté.
« Il étoit de droit, ou du moins d'usage, que je n'eusse pas le droit de lui répliquer; mais il seroit plus difficile de m'empêcher de dire à toute la France que si la nation ne peut former qu'un seul club, sous la présidence de M. Barnave, en conséquence des droits de l'homme, je demande à n'être pas de ce club; si, au contraire, il est permis à la nation d'en former deux, je suis de l'autre; et malgré la dénonciation et le comité des recherches, que je n'aime point, mais que je ne crains pas davantage, j'assisterai à ce club monarchique plus assiduement que par le passé, si on ne nous interdit pas le feu et l'eau.
« Je ne sais ce que signifie cette histoire de pain distribué aux pauvres, dont on a fait tant de bruit : s'il en a été question dans une séance publique, je n'y étois point; si ce sont les commissaires de la Société qui ont fait l'aumône en son nom, je ne suis pas du nombre des commissaires; mais comme je connois parfaitement leur honnêteté, et l'esprit de la Société, et sa très modique recette, je déclare que c'est une horrible imposture que de soutenir que la Société ait fait distribuer du pain à des milliers d'ouvriers : on en porte le nombre à trente mille.
« Dans quel malheureux tems vivons-nous donc, si, pour distribuer, de l'aveu même de la police, le plus faible secours aux misérables, on est dénoncé au peuple comme son ennemi?
« Et que prétendez-vous, messieurs, en multipliant a^nsi, dans toute la France, la haine, les soupçons et les ressentimens? Voulez-vous vous faire aimer et vous faire craindre? Je réponds que si tout le monde est de mon avis, vous n'obtiendrez ni l'un ni l'autre. La nation ne peut être encore longtemps abusée. Pendant qu'on lui vante la douceur de nos loix, ses mœurs deviennent sensiblement atroces ; les prisons se remplissent; les victimes sont entassées dans les cachots; on brûle, on massacre, on intercepte les lettres; d'infâmes écrivains ont toujours la hache levée, et professent hautement la doctrine des cannibales; ils sont tolérés, protégés; les injures, les calomnies sont impunies. On ose dire dans l'Assemblée que cette coupable licence est utile à la révolution. Enfin, pour mettre le comble à tant de violences et d'absurdité politiques, après avoir favorisé tous les désordres et tourmenté toutes les classes de citoyens, il suffit aujourd'hui d'être attaché à la constitution monarchique pour devenir un objet de scandale et être dénoncé dans la tribune de l'Assemblée nationale.
« On se sert, a dit M. Barnave, de ce que les hommes ont de plus sacré pour soulever les esprits; c'est au nom de la reUgion que nous chérissons tous; c'est en invoquant les droits de la propriété que nous respectons, et l'attachement à la monarchie qui est dans le cœur de tous les François, qu'on alarme les citoyens, et que les ennemis du bien public ourdissent leurs coupables trames d'un bout du royaume à l'autre. — Une Société de prétendus amis de la constitution monarchique ose, dans le sein de la révolution, au milieu de la capitale, s'élever contre la constitution même, et distribuer au peuple un pain empoisonné... »
« Je réponds à M. Barnave que je suppose aux loix nouvelles les
meilleures intentions; je ne leur impute aucun tort, sans me charger
"toutefois de leur apologie; mais je ne sais ce qu'elles commandent et
ce qu'elles sont devenues : je ne vois nulle part l'action des loix, je
vois celle d'un ouragan dévasteur.
« La loi commande de nouvelles formes pour la discipline ecclésiastique, mais elle ne commande pas la fureur de la sédition dans les églises; elle ne commande pas à des hommes féroces de menacer leurs pasteurs de la potence, de les arracher de l'autel s'ils ne prêtent pas le serment. Ainsi tel homme honnête qui, dans là paix et la liberté de sa conscience même, crut pouvoir se soumettre à la loi nouvelle.
CLUB MONARCHIQUE 2Ôâ
repousse avec indignation les violences qui s'exercent en son nom. « C'est donc au nom sacré de la loi que des brigands, d'un bout du royaume à Tautre, commettent d'épouvantables excès contre la religion et ses ministres.
« Saiis doute il étoit permis aux ecclésiastiques et aux nobles dépouillés d'invoquer eu leur faveur ce qui avoit été considéré jusqu'à présent comme droit de propriété. La nouvelle loi, par des définitions plus sévères, a circonscrit et limité tous les droits anciens; et si les parties intéressées ont fait entendre leurs réclamations, on n'a vu nulle part ni résistance active, ni projet de résistance; les délations, les accusations se sont multipliées; la plus détestable inquisition . s'est exercée contre les nobles et contre les prêtres, et on n'a pu encore en faire pendre qu'un seul par la main du bourreau. Mais combien de massacres et d'incendies désolent encore ce malheureux royaume ! — Il est donc permis d'invoquer le respect dû à la propriété, sans offenser la nouvelle loi, qui n'assure encore à personne ni la liberté, ni la propriété, ni la sûreté individuelle; et lorsqu'on prostitue le titre de patriotes à des brigands, il est naturel que les honnêtes gens aient horreur d'un tel patriotisme.
« Vous dites que les François sont attachés à la monarchie; je le crois comme vous; mais c'est par cette raison qu'il est tems d'en sauver les débris. Et lorsque vous appeliez ceux qui se disent amis de la constitution monarchique des hommes perfides, insidieux, qui empoisonnent le peuple, il faut que vous prouviez cette assertion, ou bien il nous sera facile d'en prouver l'intention. La voici.
« Le Club des Jacobins prépare tous les décrets et gouverne toute la France par ses correspondans. — Il n'est pas de grande ni de petite ville où cette Société n'exerce la plus odieuse aristocratie; car le peuple, qui ne connoit pas le sens de ce mot, doit apprendre qu'il n'y eut jamais d'autres aristocrates que ceux qui se réunissent et se coalisent pour disposer de toute l'autorité, de toutes les élections, de toutes les places et des fonctions publiques. Or, il me semble que grammatiquement et politiquement, c'est bien là le signalement des Jacobins. — Indépendamment de cette influence fédérative, celle sur l'opinion publique s'exerce par les écrivains, les pamphlets, les journaux affiliés, les dénonciations en titre d'office. Cependant vous savez qu'upe très grande partie de la nation se lasse de votre joug, et que vous ne pouvez le perpétuer qu'en lui montrant toujours l'épouvantail d'une contre révolution et en vous présentant toujours ' comme des sentinelles vigilans {sic) qui avertissent des approches de l'ennemi.
« Si, dans de telles circonstances, tous les bons citoyens pouvoient convenir enlr eux de leur respect mutuel pour les loix, de leur amour pour la liberté, de leur horreur pour le crime et la licence, de leur attachement à la constitution monarchique, dès lors votre aristocratie et le vernis de patriotisme qui la couvre sont en grand danger. — Mais votre dénonciation, et le triomphe momentané qu'elle a obtenu, ne vous en préserveront pas, car vous voilà forcés ou de prouver légalement votre accusation, ou de nous détruire par la force, si nous avons la faiblesse de nous laisser attaquer sans nous défendre. — Si vous ne voulez pas prouver, nous prouverons; si l'on nous attaque, j'espère que nous userons des droits de l'homme. — Dans les deux cas, la France entière sera bien avertie des vues pacifiques, patriotiques et monarchiques de votre dénonciation. — Voilà donc une imprudence, une impéritie politique qui contrarie tous les principes de la théorie d'une révolution : car il ne faut jamais faire un pas en avant qui en nécessite deux en arrière. — Cromwell ne se laissoit point ainsi entraîner aux applaudissemens des tribunes. Il n'attaqua les monarchistes qu'après avoir fait décréter par son parlement que la Grande-Bretagne se constituoit en république. — Il falloit donc attendre le succès de la doctrine de M. Robert (1), qui nous prouve invinciblement que la France est destinée, par sa nature, à former une république.
«Je ne sais, dans cette grande contestation, quel parti vont prendre les brigades du Palais-Royal ; quelles évolutions leur seront commandées contre notre société dispersée. Mais mon avis est que sa première démarche soit de paroitre à la barre de l'Assemblée nationale, et de demander la permission d'y exposer ses principes et de les faire juger, sauf à poursuivre ensuite M. Barnave, pour réparation de l'injure qu'il lui a faite.
« Mon avis est que la Société continue à s'assembler, même sans l'agrément de M. Barnave; et que l'on publie dans tout le royaume la tyrannie qu'on exerce dans la capitale contre des citoyens paisibles qui professent leur attachement à la constitution monarchique décrétée par l'assemblée nationale et journellement attaquée par des factieux (2). »
La violence de Malouet, son appel au royaume pour combattre la tyrannie dans la capitale, ne firent qu'augmenter le noml)re des
(1) Voir plus haut, p. 174.
(2) En raison de l'ardeur avec laquelle Malouet défendait les principes du Club monarchique, ou donnait aussi ;ï cette société le nom de « Club Malouetiste. »
CLUB MONARGHIQnE 211
membres des Jacobins et des Cordeliers, que décupler les haines contre les Amis de la Constitution monar claque. Mais le club renchérit sur les avis de Malouet, et il voulut résister aux « factieux », en appeler aux « bons citoyens », défier les « infâmes écrivains », délibérer malgré Barnave, tenir tête aux Jacobins « préparant tous les décrets et gouvernant la France par ses correspondans. »
Le directoire du Club monarchique écrivit à ses adhérents :
« Paris, le 1"" février 1791.
« Messieurs,
« Votre directoire, indigné comme vous des manœuvres aussi lâches qu'infâmes que Ton multiplie pour vous empêcher de vous rassembler, s'occupe des moyens de vous procurer un local dont la loi, qui autorise vos séances, nous assure également la possession.
« Il doit en même tems réunir tous ses efforts pour éclairer sur les principes de votre Société l'opinion publique, que des hommes médians égarent, parce qu'ils connoissent trop la pureté de votre patriotisme pour ne pas le redouter, mais qui ne sauroit longtems errer, parce que le peuple distingue à la fin ses vrais amis à des signes certains, l'amour de la paix et de l'union.
M II doit surtout mettre en garde les bons citoyens contre l'art insidieux avec lequel les chefs des Jacobins cherchent à confondre leur cause et celle de la révolution, comme si la révolution avoit besoin d'eux et de leurs calomnies; comme si les délateurs qu'ils encouragent et les haines qu'ils fomentent étoient bien propres à cimenter cette douce fraternité qui devroit unir tous les François !
« Mais laissons à nos ennemis les armes qu'ils savent si bien employer; laissons-les semer le mensonge et l'esprit de discorde, et ne leur opposons jamais que l'égide de la loi et le miroir de la vérité,
« Déjà une proclamation de la municipalité, en date du 27 janvier, justifie le démenti formel que nous avons donné aux assertions calomnieuses contenues dans la lettre des soi-disant amis de la constitution, en date du 24 janvier.
« Nous espérons que la loi nous vengera bientôt également des imputations fausses, des dénonciations absurdes qu'on s'est permises contre nous dans quelques sections, et dont nous poursuivrons les signataires devant les tribunaux.
« Nous mettrons tout en œuvre pour présenter la vérité dans son jour le plus éclatant, et faire triompher le véritable patriotisme, celui qui, loin de fomenter les troubles, ne veille que pour les calmer ou les prévenir.
« Si des hommes pervers cherchent à exciter de tous côtés des émeutes, auxquelles il leur imporleroit de vous faire servir de prétexte ou d'instrument, nous nous efforcerons de les démasquer et de déjouer leurs projets désastreux.
« Tels sont les devoirs que nous imposent, et l'esprit qui nous anime, et le choix dont vous nous avez honorés, et le désir de bien mériter de la patrie.
« Nous avons l'honneur d'être, etc.
« DuBERGiER, Président; Armand, Cormier, Hautefort, de Rossy, Dagieu, Stanislas Clermont-Tonnerre, membres du Directoire (1). »
Il résulte de cette lettre que le directoire du Club cherchait encore un local.
Le même jour, les monarchistes s'adressèrent au procureur-syndic de la Commune :
« Paris, le 1" février 1791.
« Lettre à M. le 'procureur-syndic de la Commune.
« Monsieur, " '
« Les citoyens, soussignés, informés que, sur les dénonciations calomnieuses qui ont été dirigées contre la Société des Amis de la Constitution monarchique, dénonciations dont elle se réserve de poursuivre légalement les auteurs, le corps municipal vous auroit chargé de prendre, à ce sujet, tous les renseignemens convenables, s'adressent directement à vous, monsieur, pour obtenir la confirmation ou la dénégation de ce fait.
« Dans le cas où cet arrêté auroit été pris, nous vous déclarons, monsieur, que fidelle à son principe de modération constante, sûre de la pureté de ses vues et de l'innocence de ses démarches, la Société-, à qui personne ne peut ôter le droit de se réunir, veut bien suspendre elle-même et spontanément ses séances, jusqu'à ce que votre rapport ait éclairci tous les doutes et provoqué une décision tellement notoire, que les hommes trompés nous connoissent, et que les imposteurs se taisent.
« Nous nous flattons, monsieur, que par cette preuve nouvelle et volontaire de notre amour pour la paix, nous écarterons de nous tout soupçon, nous démontrerons jusqu'à l'évidence que nous ne
(1) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarchique, t. I, n» 8, du 5 février 1791.
voulons être ni la cause, ni le prétexte, ni l'instrument d'un trouble quelconque. Pendant que votre sagesse examinera de nouveau les principes et les démarches d'une Société à laquelle le corps municipal à déjà rendu justice, pendant que vous apprécierez les délations de cette autre Société que le corps municipal a déjà déclarée calomniatrice, nous parlerons à l'opinion publique, nous lui dirons la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité.
« Nous vous déclarons encore que, sur les refus de quelques sections, auxquelles nous avions envoyé des fonds destinés à des aumônes, refus dont quelques-uns ont été accompagnés de circonstances ou d'expressions outrageantes, si le délire pouvoit outrager, nous avons offert ces mêmes fonds à la Société philanthropique; et que si cette Société ne pouvoit accepter le poids de cette distribution, nous suspendrons toutes distributions jusqu'à la reprise de nog séances, et que nous rendrons cettç lettre publique , ainsi que toutes nos démarches ultérieures.
« Nous sommes, etc. »
En vain les Amis de la Constitution monarchique affirmaient qu'ils avaient le « désir de bien mériter de la patrie. »
Dans une lettre, du 31 janvier 1791, la Société des Jacobfns, après l'affaire de La Chapelle (24 du même mois), disait :
« Le club des Amis de la Constitution monarchique, dont les principes seront toujours suspects à quiconque ne croit pas que l'attachement à la constitution puisse admettre des modifications et des réserves, et qui a donné lieu d'attaquer sa conduite par un mode de distribution qu'il lui est impossible de justifier, âvoit excité des inquiétudes. L'opinion publique, éclairée, a suffi pour les dissiper.
a Dénoncé à l'Assemblçe nationale, dénoncé par presque toutes les sections de Paris, ce club est connu et surveillé, et, dès lors, il a perdu toute son importance... (1) »
. Jamais, jusqu'alors, une accusation aussi grave que celle dont les événements de La Chapelle étaient. la cause n'avait été portée contre le Club monarchique. Non seulement, pensait-on, il se -créait des adhérents en distribuant du pain; mais il cherchait à' irriter le peuple, pour profiter des excès qui pourraient être commis.
(1) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarchique, t. II, ir 10, (lu samedi 19 février 1791.
Dans plusieurs départements, comme à Paris, certaines sections manifestèrent en faveur des Jacobins et de leurs principes. Qu'il nous suffise de citer quelques exemples entre beaucoup d'autres, prouvant l'acuité des reproches adressés au Club monarchique, et combien les diverses dénonciations faites par les sections, ou les sociétés patriotiques, ou les journalistes avancés, rendaient difficile la situation des monarchistes, et de leur seul club soutenant la suprématie royale.
La Société des amis de la constitution de Morlaix, « justement indignée de la création d'un club, se disant monarchique, qui a osé insulter au civisme de celui des Jacobins, s'est portée, dans sa séance du 28 janvier 1791, « à prêter le serment solennel de défendre, au péril de sa fortune et de son sang, tous et chacun de ses membres, affiliés au club des Jacobins, qui se dévoueroient à dénoncer tous les traîtres à la patrie et autres ennemis de la constitution... »
Le 4 février, une députation de la Société des Jeunes amis de la Liberté, établie rue du Bac, prononça, aux Jacobins, un discours dont ceux-ci ordonnèrent l'impression. Dans ce discours, elle déclarait se réunir aux Amis de la Constitution pour déjouer les projets impies des faux patriotes, « combattant pour le despotisme, sous l'égide de la liberté », voulant « ressusciter parmi nous l'aristocratie aulique », d'une Société w se faisant gloire de rendre le despotisme l'objet de son culte religieux (1). »
Dans la séance du 11 février, au club des Jacobins, un député du club de Colmar dénonça le Club monarchique comme « envoyant à Strasbourg des feuilles et écrits incendiaires, sans doute pour fomenter une contre-révolution (2). »
De divers côtés, les patriotes faisaient des manifestations, et s'étonnaient de la longanimité avec laquelle la municipalité en agissait visà-vis de tels fauteurs de troubles.
Alors, à Paris, on s'empressa de refuser les offres d'argent faites par Clermont-Tonnerre et ses partisans (3). Dès le 26 janvier 1791, une
(1) Paris, 1791, in-8° de 7 p.
(2) Le Lendemain, journal contre-révolutionnaire, anonyme. Il parut le 10 octobre 1790, et cessa sa publication le lendemain de la fuite du roi à Varennes. (N" du 14 février 1791.)
(3) Voir plus haut, p. 176.
déclaration de la section de la Croix- Rouge porta « que M. de Glermont-Tonnerre ne lui avait remis aucune somme d'argent pour être distribuée à titre de secours aux indigents qui se pressaient autour de son hôtel (1). » Le 31 janvier, la section des Quatre-Nations refusa, en assemblée générale, « la subvention offerte par le Club monarchique. » Le 3 février, une députation de la section du Luxembourg aux Jacobins exprima son mépris pour une offrande « faite par les suppôts de l'esclavage », laquelle ne pouvait « convenir à des hommes libres. » Elle annonça une contribution volontaire de la section, plus forte que la somme proposée. Le 7 février, la section de Notre-Dame ou de l'Ile refusa la somme offerte par les monarchistes. Le 22 février, l'assemblée générale de la section de la Croix-Rouge agit de même. Voici, d'ailleurs, un
« Extrait du registre des délibérations de l'assemblée générale de la section du Luxembourg.
« L'assemblée, instruite par son Comité de l'envoi fait par la Société des Amis de la Constitution monarchique d'une somme de 1027 livres 3 sous 6 deniers, avec une liste de nécessiteux auxquels cette somme était destinée; considérant quelles peuvent être les causes et quels seraient les effets de cette fastueuse bienfaisance, a, par un mouvement unanime, refusé d'y prendre aucune part, et a chargé son Comité, formé de citoyens qui ont toute son estime et toute sa confiance, de renvoyer promptement à la Société des Amis de la Constitution monarchique ; la somme qui lui a été remise : a arrêté en outre que la présente délibération serait imprimée, affichée, envoyée à la municipalité et à toutes les sections. Lablée, président; Lebois, secrétaire.
« Pour extrait conforme à l'original, Lebois.
« N. B. — La section du Théâtre Français a pris la même délibération (2). »
Le Courrier de Gorsas assurait que le Club monarchique « avait offert son offrande à deux ou trois sociétés philanthropiques, qui l'avaient refusée (3). »
Gorsas remarquait, en outre :
« La section du Luxembourg, en rejettant l'offre de M. de Cler-
(1) Extrait conforme, Arch. Nat., D XXIX" 33, n" 339.
(2) Moniteur universel, du 7 février 1791.
(3) Courrier de Gorsas, u" IX, du 9 février 1791.
mont-Tônnerre, a gardé sa liste. Elle a fait constater par des commissaires l'état de détresse de ceux qui y étoient portés, et de cette vérification est résulté, qu'en général, tous les inscrits étoient forts, vigoureux et en état de travailler. Il eût été beau à M. de Clermont que cette liste. fût composée de boiteux, de culs- de-jattes, de manchots, d'aveugles. Comme cela auroit déjoué les intentions qu'on lui prête (1)! »
Le Patriote français avait imprimé :
« Le Club monarchique paroît dissous pour la seconde fois. Avant de se dissoudre, son président a remis au comité d'une section environ 12,000 livres, qui lui restoient pour actes de bienfaisance. Cette somme mesquine est un peu éloignée de sept millions qu'on supposoit dans la caverne de cette. Société ténébreuse (2J. »
On revint sur la lettre du 24 janvier (3), que nous avons citée en même temps que la réponse des monarchistes. Corsas écrivit :
« Le directoire du Club monarchique a tenté auprès des six tribunaux de Paris d'exercer des poursuites contre les amis de la constitution, à raison de leur lettre du 24. Les six tribunaux ont fort mal accueilli les honorables députés dans les formes, et ils les ont renvoyés à se pourvoir au fond auprès de la municipalité.
« Le club monarchique a envoyé aux sections du Luxembourg et de la Fontaine de Grenelle, des Quatre-Nations, etc., des sommes plus ou moins considérables pour être distribuées aux pauvres, sur les cartes et mandats de ces Messieurs. {Refus partout.) L'une de ces sections a répondu que cet argent étoit. maudit comme les 30 deniers que Judas avoit reçus- des Pharisiens. En général, ces sedtions se sont cottisées [sic) pour remplir les sommes projettées {sic), et, si les pauvres sont secourus, ce sera du denier du juste (4). »
En cette circonstance, la presse patriote approuva la conduite de la municipalité et des sections.
On lut, dans les Révolutions de Paris :
« Les 48 sections de Paris ont vu la chose autrement; elles ont refusé les 12,000 livres que le Club monarchique avoit envoyé {sic) à la ville pour être distribuées aux indigens. Il est vrai que le mode de
(1) Courrier deGorsas, n» V, du S février 1791.
(2) Le Patriote françois, n° 539, du 29 janvier 1791.
(3) Voir plus haut, p. 200 et suiv.
(4) Courrier de Gorsas, u° 4, du 3 février 1791.
distribution auquel on les astreignoit étoit suspect. Plusieurs sections ont arrêté de réaliser entre elles la somme qu'elles n'ont point voulu devoir à la munificence du club (1). »
• Le conseil général de la Commune refusa onze mille livres offertes à la municipalité pour les pauvres.
Les Annales patriotiques prévinrent le public contre les monarchistes ou monarchiens :
« Les monarchiens font semblant aujourd'hui de vouloir suspendre leurs assemblées pour ramener, disent-ils, la paix et la tranquillité dans Paris ; mais en même temps ils se préparent à faire bâtir dans le faubourg Saint-Honoré une superbe salle, où ils recommenceront de plus belle leurs lubies monarchiennes et conspiratrices... (2) »
Lk même feuille annonça :
«;La liste des membres du Club des monarchiens ou prétendus Amis de la Constitution monarchique paroît ; on y trouve les aristocrates les plus forcenés du côté droit, accouplés avec une bande d'escrocs et de chevaliers d'industrie (3). »
Plusieurs personnes, dont les noms figuraient dans cette liste, assurèrent qu'elles n'étaient pas membres du Club monarchique.
Elles s'adressèrent à différents journaux, notamment au Journal de Paris et au Moniteur universel. Nous donnons leurs rectifications, par ordre chronologique, en observant que ces exceptions et le silence des autres personnes nommées dans la liste peuvent faire penser, avec juste raison, que les autres indications de membres composant le club ont certainement une valeur relative.
Le Journal de Paris inséra les lettres suivantes :
« Ce 3 février 1791.
« Aux Auteurs du Journal.
« Messieurs, « Quelques ennemis de la Constitution, qui, incapables de se procurer aucune réputation ni aucun crédit par la raison et par la jus-
(1) Révolutions de Paria, n" 82, du 29 janvier au 5 février 1791.
(2) Annales patriotiques de Carra, n" 491, du 5 février 1791.
(.3) Annales patriotiques de Carra, n» 490, du 4 février 1791, — Voir plus haut cette liste, non officielle, p. 150 et suiv.
tice, cherchent à usurper tous les pouvoirs par la terreur, et dénoncent aux animosités, même aux vengeances tumultuaires, tous les hommes honnêtes qui joignent à l'amour de la liberté des travaux utiles à son affermissement et le courage de témoigner du dégoût pour le meurtre et pour l'incendie, me font l'honneur de me poursuivre avec un acharnement dont je leur sais un gré véritable. Ils placèrent, il y a plusieurs mois, mon nom dans une Liste des Membres de l'Assemblée nationale qu'ils supposoient avoir quitté sa séance pour ne pas dire leur opinion, un jour où j'avois dit la mienne que je ne cache jamais, et qu'ils n'approuvoient pas quoiqu'elle eût été celle de l'Assemblée. Aujourd'hui ils ont fait imprimer une prétendue lÂste du Club de la Constitution monarchique^ dans laquelle ils ont encore inséré mon nom, parce qu'ils imaginent que c'est un moyen de nuire aux personnes qu'ils désignent. Je ne suis pas de ce Club, non plus que plusieurs autres membres de l'Assemblée nationale dont on a pareillement mis le nom dans cette même Liste, et qui ont déjà réclamé par la voie de votre Journal. Je dois, comme eux, vous prier de permettre que je l'emploie pour répéter aux faussaires que cet usage habituel du mensonge a quelque chose de très bas, et que de plus il est très maladroit. Quand on se voue à la méchanceté, il ne faut pas qu'elle soit impuissante et stérile. Ces Messieurs faisoient mieux autrefois (1).
« Du Pont, Député de Nemours. »
Dupont de Nemours s'occupait de questions financières. Il était ultra-modéré. Un député de Paris, bien moins connu, écrivit :
« Mon nom est commun à tant d'individus, qu'il n'est pas impossible qu'il se trouve dans la prétendue Liste du Club monarchique.
« Trois Députés de l'Assemblée nationale portent ce nom, et il paroit que ce Club n'est pas composé des seuls Membres de cette Assemblée.
« La vérité, c'est que ce n'est pas
« Le Moine, Député de Paris (2). »
Quiconque réclamait, en niant son affiliation au Club des Amis de la Constitution monarchique, se disait calomnié. Le Moniteur universel publia :
« Mon nom, Monsieur, se trouve dans une liste imprimée des membres du club qui se dit monarchique. Je félicite les auteurs de ce
(1) Journal de Paris, iiiiméro du 5 février 1791.
(2) Journat de Paris, numéro du 5 février ITJl.
libelle; une telle calomnie annonce de grandes combinaisons et des calculs bien favorables à la liberté publique.
« Démeunibr, Député de la ville de Paris. «
« Note du rédacteur. — MM. Tronchet, Regnauld, député de Saint- Jean d'Angély, et Aymar, député de Forcalquier, nous ont adressé la même réclamation : ils expriment la même indignation (1), »
« Quelques-uns de mes collègues, Monsieur, pour lesquels je suis plein d'estime, ont pris la peine de repousser la calomnie qui place leurs noms sur la prétendue liste du club monarchique.
« Ils me forcent d'imiter leur exemple, parce que mon silence pourrait cette fois paraître avoir une autre cause que le mépris profond que j'ai voué aux libellistes, et surtout à ceux qui les inspirent ou qui les payent. « Le Chapelier. »
« Dans une liste. Monsieur, dictée par une lâche malveillance, on a imprimé que M. Maubourg (Moubourg) était membre d'un club dit de la Constitution monarchique. Il est mon ami, il est absent; cette double raison m'oblige à déclarer que cette assertion est aussi fausse qu'absurde.
« M. Maubourg, qui ne fut jamais ambitieux ni courtisan, qui des premiers a travaillé pour la révolution, M. Maubourg, ami ardent et irréprochable de la Constitution, n'est membre d'aucun club.
« Lacoste, Député à V Assemblée nationale (2). »
« Je vous prie de trouver bon. Monsieur, que je me serve de votre journal pour me plaindre de ce que mon nom a été inséré dans une liste des personnes qui composent le club monarchique; je suis membre de la Société des Amis de la Constitution, dont je fais profession d'honorer les principes et le patriotisme ».
<( RiCGÉ (1). »
« On m'a dit, Monsieur, que mon nom se trouve aussi employé dans la liste supposée du Club monarchique. Ce n'est qu'un fait faux, je le démens. Et cependant je hais patriotiquement les ambitieux, intrigans, persécuteurs et despotes.
* « TouLONGEON, Député à V Assemblée nationale. »
« Note du Rédacteur. — MM. Bureau-Pusy (aîc), député à l'Assem-
(1) Moniteur universel, du 2 février 1791.
(2) Moniteur universel, du 3 février 1791.
(3) Moniteur universel, numéro du 5 février 1791. — Le coiute Se Riccé flgure sur la liste des Jacobins publiée par M. l'\ A. Aulard.
blée nationale, M. Plainville, adjudant-major général de la garde nationale Parisienne, Pierre Poissannier (Poissonnier) et Meutnier (Meusnier), nous ont fait parvenir sur le même sujet la même déclaration (1). »
« Je viens de trouver, Monsieur, mon nom compris dans une liste imprimée des aristocrates de toutes les couleurs composant le Club monarchique; c'est une suite des bontés dont quelques journalistes m'ont honoré depuis environ un an. Aidez-moi, en imprimant ma lettre dans votre première feuille, à détromper l'auteur et à lui apprendre que je ne suis d'aucun club, et que je ne vais à aucune assemblée politique, autre que celle de ma section ; c'est la seule que les dpcrets de l'Assemblée Nationale m'aient indiquée pour y délibérer Sur les affaires publiques.
« Bougher-Dargis, ci-devant magistrat, et actuellement , homme de loi (2). »
« Dans une prétendue liste du club monarchique, je suis nommé; comme membre de cette Société ; en quoi l'auteur de ce libelle a menti. « Charles Trudaine. »
« Je déclare. Monsieur, que je suis très sincère et très zélé partisan de \di, monarchie, mais que je ne suis pas membre du Club monar'chiquCy et qu'à dater d'aujourd'hui je ne le serai jamais d'aucun.
« J.-X. Bureaux-Puzy, Député à l'Assemblée nationale. »
« Note du rédacteur. — MM. Bazin et Pelerin-Labucière, députés du département du Loiret à l'Assemblée nationale, nous ont adressé la même réclamation (3). »
« Mon nom se trouve inscrit sur une fausse liste, au nombre des membres du Club des Amis de la Constitution monarchique. Je dois annoncer hautement que je n'y suis, ni ne veux y être affdié d'aucune manière. Mes principes connus, et ceux que j'ai manifestés tout récemment en demandant l'exclusion de ceux qui fréquentent cette Société de celle dont j'ai l'honneur d'être membre, devaient m 'éviter la peine de me disculper; mais, élevé par la confiance de mes concitoyens à la place que j'occupe, je veux écarter de moi toute impression défavorable. ' « H. -P. Dampierre, Président du département de VAube (4). »
(1) Moniteur universel, numéro du 5 février 1791.
(2) Moniteur universel, numéro du 7 février 1791.
(3) Mofiiieum universel, numéro du 7 février 1791.
(•i) Moniteur universel, numéro du 9 février 1791. La même. lettre fut envoyée au
Revenons au Journal de Paris.
« Aux Auteurs du Journal.
« Messieurs, « On m'a porté sur la Liste du Club monarchique. Je vous prie d'informer le Public que je ne suis d'aucun Club, et que je ne veux être d'aucun. « Queyssat, Capitaine de Chasseurs. »
« Mon nom se trouve dans un écrit intitulé : Liste des Aristocrates de toutes les couleurs composant le Club monarchique .
« J'ignore quel motif doit porter à démentir ce libelle plutôt que les autres ; mais puisque bien des gens estimables l'ont fait, je m'em presse de suivre leur exemple, en déclarant que je ne suis d'aucun Club. « Charton, Chef de la première Division. »
« Note des Rédacteurs. — Le bruit qui s'est répandu que le Clul) Monarchique doit tenir ses séances aux Grands Jésuites, est destitué de fondement. Nous avons reçu de MM. les Commissaires de la Section une Lettre par laquelle ce fait est démenti , et qui annonce que ce bruit a pu être occasionné par des assemblées que tiennent, dans une des salles de Saint-Louis la Culture, avec l'agrément de la Municipalité, MM. les Employés aux Fermes, pour y délibérer relativement à des répétitions à faire sur MM. les Fermiers-généraux (I). »
« Un imprimé. Messieurs, contenant une prétendue Liste d'Aristocrates composant le: Club monarchique^ "vient de tomber entre mes mains. Mon nom s'y trouve inscrit. Est-ce ma personne qu'on a voulu désigner? Je l'ignore. En tout cas, je déclare hautement que je no suis, ni n'ai jamais été de ce Club.
« Daguesseau, Conseiller d'Etat. »
« Je viens de trouver mon nom dans une prétendue Liste imprimée des Membres du Club appelle Monarchique. Je déclare que cette liste est fausse en ce gui me concerne, et que je ne suis, ni n'ai jamais été Membre de ce Club.
« Poitevin Maissemy, Commandant de la Garde Nationale du Canton de Guiscard, Département de l'Oise (2). »
Courrier de Gorsas, qui l'inséra dans son numéro 13, du 13 février 1791. Ello se teriTiinaii par cette phrase : « Veuillez permettre, Monsieur, que votre journal reçoive ma profession de foi. » C'était la seule variante.
(1) Journal de Paris, numéro du 6 février 1191.
(2) Journal de Paris, numéro du 6 février 1791,
(( Aux Auteurs du Journal.
« Messieurs, « Mon nom se trouve inscrit sur une Liste fausse, au nombre des Membres du Club des Amis de la Constitution monarchique. Je dois annoncer hautement que je n'y suis, ni ne veux y être affilié d'aucune manière: mes principes connus et ceux que j'ai manifestés tout récemment, en demandant l'exclusion de ceux qui fréquentent cette Société de celles dont j'ai l'honneur d'être membre, dévoient m'éviter la peine de me disculper; mais élevé par la confiance de mes Concitoyens à la place que j'occupe, je veux écarter de moi toute impression défavorable.
« H. -P. Dampierre, Président du Département de l'Aube (1). »
(( Ce 6 février 1791.
« Aux Auteurs du Journal.
« Messieurs, (( Je viens de trouver mon nom compris dans une Liste imprimée des Aristocrates de toutes les couleurs, composant le Club 7nonar chique ; c'est une suite des bontés dont quelques Journalistes m'ont honoré depuis environ un an. Aidez-moi, je vous prie, en imprimant ma Lettre dans votre premier Numéro, à apprendre à l'Auteur que je ne suis d'aucun Club, et que je ne vais à aucune assemblée politique autre que celle de ma Section, c'est la seule qu^ les Décrets de l'Assemblée Nationale m'ayent indiquée pour y délibérer sur les affaires publiques.
« Boucher d'Argts, ci-devant Magistrat, et actuellement Homme
de loi (2). »
« Aux Auteurs du Journal.
« Messieurs, « Mon nom se trouve sur une fausse Liste imprimée des Membres du Club monarchique. Je vous prie de permettre que mon désaveu soit consigné dans votre Journal.
« Vandeuvre^ Président de V Administration du District de Bar-sur-Aube (3). »
(1) Journal de Paris, numéro du 7 février 1791.
(2) Journal de Paris, numéro du 8 février 1791.
(3) Journal de Paris, numéro du 11 février 1791.
Une curieuse brochure de Duval d'Eprémesnil, rancien conseiller au Parlement, apprécia ainsi le Club monarchique ^ regardé comme compromettant, dont tant de gens se défendaient de faire partie et de figurer sur une liste qu'ils déclaraient -prétendue, c'est-à-dire inexacte :
« Quant au club monarchique, je n'en suis pas. J'applaudis à son courage, ses dangers me conviennent, mais ses principes! non. Ses principes, hélas! les a-t-il déclarés? les connoit-il bien lui-même? Je rends justice aux intentions de ceux qui le composent : elles sont pures, elles sont nobles : mais je crains qu'ils ne soient pas dans le secret de leurs destinées.
« ...Je conjure les amis de la constitution monarchique de n'avancer qu'avec précaution sur un terrain qu'ils ne connoissent pas, de s'expliquer avec leurs fondateurs, de ne penser que par euxmêmes, et de ne pas chercher le salut de l'État ailleurs que dans les vieux principes et les vrais appuis de la monarchie (1). »
Les zélés du Club monarchique ne désarmaient pas. Faute de pouvoir s'assembler régulièrement, ils travaillaient en dessous.
Le 14 février 1791, au Club des Jacobins, on lut la copie d'une lettre du club de Niort au Club monarchique, en réponse à celle que le Club monarchique lui avait écrite pour l'engager à se coaliser avec lui. C'était un refus, très énergiquement motivé. Un membre des Jacobins monta ensuite à la tribune et prévint ses collègues qu'il y avait des membres du Club monarchique qui s'étaient fait recevoir à celui des Jacobins. Selon lui, il y en avait deux pour lesquels il donnerait les preuves les plus certaines. Il engageait ses collègues à se procurer une « liste vraie et fidèle du Club monarchique », où on trouverait les noms des individus déjà reçus et ceux des postulants pour être au Club des vrais Amis de la Constitution (2).
Nous ne savons pas si, selon le désir du membre de la Société des Jacobins, il existait une liste « vraie et fidèle ». Nous constatons que, chez beaucoup de modérés, même royalistes, la désaffection était grande, sans doute à cause des menées souterraines du club.
(1) Déclaration de M. d'Eprémesnil, 13 février 1791. — Bib. de la Chambre (les députés, Rf 268.
(2) Le Lendemain, numéro du 17 février 1791.
L'influence occulte du Club monarchique ne gardait plus de mesure, ainsi qu'on le doit remarquer. Ses partisans provoquaient les patriotes par écrits, par paroles et par actes.
La Chronique scandaleuse^ feuille royaliste, faisait une rude guerre aux hommes de la Révolution ; elle imprimait :
J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon... Et Philippe (d'Orléans) un poltron...
Et Barnave un gredin...
Et Champcenetz un drôle, etc.. (1).
Une brochure : Grand détail des projets de conspiration concernant le club monarchique, favorable, malgré son titre, à là Société contrerévolutionnaire, contenait ces phrases dialoguées :
« Madame X... — Mais dites-moi donc ce que c'est que l'entêtement de ces monarchiens^ de vouloir s'assembler?
« Madame K... — Celui de vouloir que la loi s'exécute pour eux comme pour d'autres, ou qu'il soit bien prouvé que les seuls Jacobins sont la nation (2). »
Nos lecteurs peuvent aussi juger, par la lettre suivante, de l'obstination des monarchistes.
« Lettre des commissaires de la Société des Amis de la Constitution monarchique, à M. Barnave.
« Vous nous avez dénoncés à l'Assemblée nationale ; un membre a demandé que votre dénonciation fût déposée sur le bureau, et vous ne l'y avez pas déposée.
« Nous avons demandé à répondre à vos assertions calomnieuses; et l'Assemblée nationale n'a point admis notre demande; elle a passé à l'ordre du jour.
(( Votre qualité de représentant du Peuple français nous défend de vous poursuivre, devant les tribunaux ordinaires, pour des discours prononcés dans la tribune.
« Placés entre les tribunaux qui ne peuvent pas atteindre notre calomniateur et le corps législatif, qui refuse de délibérer sur la calomnie, nous vous citons au tribunal de l'opinion publique. Si vous croyez pouvoir justifier votre dénonciation, prouvez-en la vérité dans tous ses détails. Si, au contraire, oubliant votre caractère et votre dignité de représentant du Peuple, vous n'avez été, dans cette occa-
(1) La Chronique scandaleuse, parue en 1791, a eu trente-trois numéros.
(2) Brochure de 11 p. in-S», parue en 1791. (Bib. Nat., Lb 39/4655.)— Champcenetz gouverneur des Tuileries, père du pamphlétaire royaliste.
sion, qu'un jeune homme imprudent (i), dévoué à une secte fanatique , et non suffisamment exercé dans l'art sanguinaire des dénonciations politiques, hâtez-vous de vous rétracter.
« DuBERGiER, président; Hautefort, Dagiku, Cormier, De Rossy, Armand, Stanislas de Clermont-Tonnerre. »
Les séances, suspendues, ne reprenaient pas, jusqu'à présent, d'une manière fixe. La municipalité différait sa décision.
« Municipalité de Paris.
« Sur le rapport fait par les commissaires précédemment nommés, des réclamations qui se sont élevées contre la Société des Amis de la Constitution monarchique :
« Le corps municipal, considérant, d'une part, que cette Société déclare qu'elle suspendra elle-même ses séances, jusqu'à ce que le rapport ait éclairci tous les doutes;
« Considérant encore que les informations ne sont pas complettes (s«c), et que plusieurs sections n'ont pas encore répondu aux différentes demandes qui leur ont été faites ;
« A arrêté que le comité des recherches, conjointement avec le procureur de la Commune, continueront à recueillir les informations relatives à cette affaire, et, néanmoins, ajourne la question jusqu'après le rapport du comité des recherches (2). >>
La municipalité ne cessait pas d'être embarrassée, en présence des manifestations de l'opinion publique et par suite des désordres que chaque réunion des monarchistes causait dans Paris, où le Club monarchique était continuellement attaqué par des hommes considérables, par des journaux, par des sections. En voici une preuve :
« Les caries OMmonzères de ces messieurs ne sont plus signées d'eux, mais par des boulangers affidés. Enfin, ils veulent donner du pain aux pauvres : il n'y a pas de mal à cela. Nous avons plusieurs de ces cartes sous nos yeux.
« Nous avons déclaré hier à tout le Monarchisme que nous avions imprimé l'ouvrage de M. Loyseau, et M. Loyseau leur a fait signifier aujourd'hui, par l'acte suivant, qu'il en étoit l'auteur. Telle est la franchise des hommes francs et droits, et la conduite des brigands est de faire de plats libelles anonymes.
« L'an mil sept cent quatre-vingt-onze, et le 17 du mois de février, à la requête de Jean-Réné Loyseau, jurisconsulte-citoyen, et membre
(1) Barnave avait alors trente ans.
(2) Le Conseil général a adopté cet arrêté le 10 février 1791.
de la Société des Amis de la Constitution, rue du Mail, n° 39, paroisse Saint -Eustache, Je... {les noms et qualités de V huissier)^
« Répondant à la sommation extrajudiciaire qui a été faite, le jour d'hier, 16 du présent mois, de la part des sieurs du Bcrgiei\ Hamelin, Hautefort et Stanislas Clermont-Tonnerre ^ se disant, tous quatre, membres du directoire d'un prétendu club monarchique, à l'efFet de savoir s'il est, ou non, l'auteur d'une brochure de 48 pages, imprimée dans l'imprimerie de M. A. J. Corsas, auteur du Courrier de Paris dans les 83 départemens , rue Ticquetonne , n° 7 ; ladite brochure commençant par ces mots : Le Club monarchique est une association ayiti-constitutionnelle^ et finissant par ceux-ci : les moyens de maintenir la tranquillité... Ai déclaré auxdits sieurs du Bergier., Hamelin., Hautefort et Stanislas Clermont-Tonnerre^ qui ont élu domicile cliez le sieur Gohier Buplessis, huissier-audiencier, en la Prévôté de l'hôtel, rue Saint-Denis, paroisse Saint-Jacques-de-la-Boucherie et des Innocens, que le requérant est, en effet, l'auteur de la brochure dont il s'agit; qu'il soutient les principes qu'il y a établis; qu'il en avoue toutes les conséquences, et qu'il se livre, avec d'autant plus de résignation à la poursuite desdits sieu^'s du Bergier., Hamelin, Hautefort et Clermont-l'onnen^e {ses moyens de défense réservés au contraire), que cette attaque , de leur part , lui paroît une occasion très importante de discuter, en présence de la loi, les utiles principes de la liberté de la presse. Le requérant les a déjà développés, comme écrivain patriote, dans une lettre à M. de Gondorcet, imprimée en 86 pages, à l'imprimerie du Patriote françois, place du Théâtre italien. Il sera fort empressé de les soutenir devant les tribunaux. Ainsi, bien loin que le requérant ait à se plaindre des dispostions où sont les sus-nommés contre lui, il les en remercie très cordialement, et, afin qu'ils n'en ignorent, je, huissier susdit, en parlant à... (1) »
Le Club monarchique fut visé, en même temps, par la section des Thermes de Julien et par celle de Sainte-Geneviève :
« La section des Thermes de Julien vient d'arrêter, cejourd'hui 17, que tout citoyen de ladite section qui sera reconnu pour être du Club monarchique., sera suspendu de toutes ses fonctions civiles et militaires, jusqu^à ce qu'il ait renoncé audit Club monarchien ; et que ladite délibération sera communiquée aux quarante-sept autres sections de la capitale. Il n'y a nul doute qu'elle sera suivie universellement (2). »
« La section de Sainte-Geneviève se propose de faire une adresse
(1) Courrier de Gorsas, n» XVIII, du 18 février 1791.
(2) Annales patriotiques de Carra, n° 504, du 18 février 1791.
au peuple, pour le prémunir contre les insinuations de ce club. Gela est assez inutile, puisqu'il est tombé dans- une telle flétrissure que la dernière classe du peuple en prononce le nom comme le nec plus ultra de l'injure. Un décroteur demandoit à son camarade : où prend donc ce vilain club l'argent qu'il distribue à, la canaille? Hé! hé! tu ne sais donc pas, dit l'autre, qu'il est associé avec les escamoteurs de portefeuilles et de chapeaux ronds du coin de la rue Vivienne. Hier, ce noble club a fait crier : la grande colère du patriote Gorsas contre les colporteurs. Le but de cette bêtise est de soulever contre nous les colporteurs, comme si les colporteurs faisoient cause commune avec les brigands qui colportent les rapsodies injurieuses de la bande (1). »
Le Club monarchique se déclara calomnié et répondit aux attaques par une sorte d'annexé qu'il plaça dans son journal,
(( Arrêté du directoire de la Société des Amis de la Constitution monarchique, du i 9 février 1791 .
« Les commissaires de la Société des Amis de la Constitution monarchique, voulant suppléer autant qu'il est en eux à l'inactivité momentanée des travaux de la Société, retardés par la suspension de ses séances, et donner une nouvelle preuve de leur amour pour la vérité et leur empressement à éclairer l'opinion publique, ont arrêté :
« Qu'à chaque numéro du journal sera joint un supplément, sous le titre de contre-poids à la calomnie^ lequel sera gratuitement envoyé aux souscripteurs du journal ;
« Que toutes les personnes qui se croiront injustement accusées par • des clubs ou des libelles, pourront faire parvenir à l'adresse des rédacteurs du journal, chez madame Valade , imprimeur, rue des Noyers, toutes les pièces justificatives et documens nécessaires;
« Que lesdites pièces seront examinées sévèrement, et qu'aucune justification ne sera placée dans le journal, .sans que le résultat de cet examen ait présenté le caractère de l'évidence, et que les justifications admises y seront insérées gratuitement;
« Que chaque paquet remis sera numéroté, en présence du poi'teur, auquel il sera donné une carte portant le numéro semblable à celui du paquet, afin que les pièces puissent être rendues au propriétaire lorsqu'il rapportera la carte qu'il aura prise (2). »
(1) Courrier de Gorsas, n- XX, du 20 février 1791.
(2) Le Journal de la Société des Amis de la Constitution monarchique imprima, on e£fct, dans des numéros qui suivirent, le Contre-poids à la calomnie. Nous en reproduisons quelques articles.
Le Club monarchique porta plainte contre M. Victor de Broglie et les autres signataires, à propos de la lettre du 24 janvier 1791 (1). Cette plainte fut présentée devant plusieurs juges de paix ou commissaires de police. Quelques-uns refusèrent de la recevoir^Un, entre autres (2), déclara qu'il ne connaissait pas le club, et ne pouvait, par conséquent, recevoir la plainte de ceux qui s'en disaient les membres. Ce commissaire de police, nommé Matthieu Chiniac, refusa par écrit, le 21 février 1791.
Le Club publia un
« Discours prononcé au conseil municipal par les commissaires de la Société des Amis de la Constitution monarchique^ le 2i février 179i.
« Messieurs,
« Instruits par l'arrêté du corps municipal, qui ajourne la décision relative à la Société des amis de la constitution monarchique, ses commissaires viennent invoquer votre justice.
« Libres par la loi, inattaquables devant la loi, nous pourrions sans doute user de la liberté qu'elle nous assure ; mais les véritables amis de la liberté, les véritables amis de la loi savent faire des sacrifices à l'ordre public, et demeurer quelque tems en deçà de leurs droits.
« Cependant, messieurs, il est un moment où le sentiment de ses droits, où la conscience de ses intentions rend tout à fait insupportable le poids de la persécution, et où ce seroit abjurer la liberté que de céder à l'injustice.
« Nous ne sommes que calomniés; il n'existe contre nous ni accusation légale, ni accusateur responsable. Des citoyens prévenus ont accueilli des bruits absurdes ; et l'impossibilité de fournir des preuves n'est que trop démontrée par la lenteur que l'on met à répondre à vos demandes. Cependant, des affiches scandaleusement multipliées nous désignent au peuple comme des conspirateurs; et si ces tables de proscription, où nous sommes nominativement inscrits, n'ont pas encore appelle [sic) sur nos têtes les vengeances populaires, nous le devons à la modération du peuple et à l'invraisemblance des calomnies.
« Nous vous supplions, messieurs, de hâter l'instant qui doit fixer l'opinion publique.
(1) Voir plus haut, p. 200 et suiv.
(2) Commissaire de police de la section de la Croix-Rouge.
« Vous savez bien que nous n'avons point encore enrôlé quarante mille hommes, comme l'ont dit et affiché les citoyens de la section des Tuileries.
« Vous savez bien que nous n'avons pas distribué du pain à bas prix depuis notre jugement sur la première vexation que nous avons éprouvée, comme l'ont dit et affiché les citoyens de la même section.
« Vous savez bien que nous n'avons point délibéré sur les moyens de dissoudre l'Assemblée nationale, comme l'ont dit et imprimé les citoyens de la section de la rue Beaubourg.
« Vous savez bien que nous n'avons point projette (sic) d'attaquer les sections à main armée, comme l'ont dit et imprimé les citoyens de la même section.
« Vous savez bien que nous n'avons point distribué aux pauvres un pain empoisonné, comme l'onE publié des affiches, et comme l'ont répété des libelles.
« Vous savez bien, et tout le monde le sait avec vous, combien sont absurdes et incroyables les reproches que nos ennemis nous ont faits; ils n'en ont prouvé et ils n'en prouveront aucun.
« Mais ce que nos calomniateurs ne peuvent obtenir par des preuves légales, souffrirez-vous qu'ils l'obtiennent par leur lenteur à produire leurs inculpations et leurs griefs? Nous exposerez-vous, nous livrerezvous à tous les retards, à tous les délais que la délation emploie quand elle ne veut qu'accuser, et qu'elle désespère de convaincre?
« Poursuivis, outragés, vexés, nous attendons de vous justice; nous ne craignons pas qu'elle soit sévère ; mais nous vous rappelions {sic), messieurs, qu'au moment où vous serez suffisamment éclairés, aucune considération ne doit empêcher qu'elle soit prompte,
« DuBERGiER, président ; UAM.EUN, vice-président ; ConmER, Dagieu, Hautefort, Stanislas Clermont-Tonnerre, membres du Directoire. »
M. le maire, qui présidoit le conseil municipal, a assuré la députation de la célérité qui seroit mise à l'examen de cette affaire (1) . Hamelin adressa à Gorsas la lettre qui suit :
« Lettre de M. Hamelin, membre du directoire du Club monarchique, à l'auteur du Courrier.
« Comme nous ne voulons pas que M. Hamelin s'imagine que nous
[i) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarchique, t. II, n" 11, du samedi 26 février 1791, p. 1 à 4.
lui en voulons en aucune manière, à cause de cette petite sommation donnée à M. Loyseau et à nous, tant en son nom qu'en celui de M. Stanislas de Clermont-Tonnerre, Bergier et autres membres du Club monarchique, nous nous empressons de consigner ici sa lettre du 17 de ce mois.
« Si, dans votre n° du 15 de ce mois, Monsieur^ vous vous borniez à dire quelques-unes de ces politesses que vous prodiguez à tous les ennemis de la faction, je me garderois de vous répondre ; mais vous me qualifiez de ci-devani commandant du bataillon des Récolets {sic) : cette qualification est une erreur ou une impostiire; je suis encore commandant du bataillon; je n'ai pas donné ma démission, et la municipalité, dont j'attends le jugement avec la plus vive impatience, n'a point encore prononcé sur les vexations dont j'ai été un moment l'objet.
« Je vous prie d'insérer ma lettre dans votre journal, et je vous préviens que, sur votre refus, je la rendrai publique en l'adressant à des rédacteurs moins partiaux.
« Je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.
i^ Signé : Hamelin, Commandant du bataillon des Récolets (1). »
Corsas avança, en répondant à la lettre dans son Courrier, que Hamelin était à Caen « pour y jetter [sic) les fondemens d'un club monarchique. » Il est certain qu'un club monarchique s'organisa dans Cambrai et un autre à Carpentras (2).
Hamelin fut remplacé dans son grade de commandant. H fut exclu.
Le journal du Club monarchique imprima :
« La section de la Croix -Rouge s'est permis le placard ciaprès :
« Assemblée générale du 22 février 1791.
« L'assemblée générale de la section de la Croix-Rouge, légalement convoquée ;
« Lecture faite d'un placard déposé sur le bureau, portant en tête : Société des Amis de la Constitution monarchique, en date du 18 de ce mois;
« Déclare que si elle n'a pas voulu se charger des secours offerts par cette Société, c'est qu'elle a pensé qu'en acceptant ses offres, ce
(1) Courrier de Gorsas, u" XXII, du 22 février 1791.
(2) Avis aux François sur les clubs, pamphlet royaliste, sans lieu ui date, in-8<» (Je 58 p. (Paru probablement en mars 1791.)
seroit reconnoître un caractère légal à une Société déjà flétrie dans l'opinion publique,
« Déclare en outre qu'elle ne reconnoît pour amis de la Constitution, que les citoyens attachés à la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et sanctionnée ou acceptée par le roi.
« Et sera le présent arrêté imprimé en placard et affiché dans tout l'arrondissement de la section.
« Fait et arrêté en l'assemblée générale, ledit jour mardi 22 février 1791.
<( Boucher, président; Poupard, secrétaire; Gobau, secrétaire (1). »
« Nous avons dénoncé cet attentat à la Municipalité par la lettre
ci-après :
« 6 mars 1791.
« Messieurs,
« Les citoyens soussignés, outrageusement désignés dans l'affiche qu'ils remettent sur votre bureau, vous demandent une justice éclatante.
« La section de la Croix-Rouge n'est point dépositaire de l'honneur des citoyens. Imprimer, afficher qu'une Société est flétrie, lorsqu'aucun jugement ne l'inculpe, est un attentat que les loix doivent punir; et ce n'est qu'en réprimant sévèrement de tels excès, que l'on peut exiger de l'homme outragé de ne pas désespérer de la loi, et de croire à son influence.
« Nous concluons à ce qu'il vous plaise déclarer nul, illégal et attentatoire l'arrêté que nous vous dénonçons, et à ce qu'il nous soit permis d'afficher la décision que votre justice prononcera. »
xxvn
La lutte entre le Club monarchique et ses ennemis arriva à un haut degré d'acuité.
« On continue dans tous les journaux soi-disant patriotiques à insulter et calomnier les Amis de la Constitution monarchique. Avanthier, un afficheur qui appliquoit une affiche faite par cette Société, a été grièvement blessé par des brigands qui se sont réclamés des Jacobins (2). >)
(1) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarchique, t. II, n-» 13, numéro du 12 mars 1791, p. 3.
(2) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarchique, t. II, n" 11, du samedi 26 février 1791 , p. 45.
Ces lignes se trouvaient dans un numéro du journal publié par le Club monarchique. Il ne fut pas répondu à cette note. Mais un grand mouvement d'opinion contre les monarchistes avait lieu, soit à Paris, soit dans les départements. Les Jacobins dénonçaient leurs actes ou ceux des personnes qui les soutenaient.
Gorsas écrivait :
« Ce club (monarchique) ne parle plus que par des bulletins libelles, et des libelles imprimés., par exemple : Un mot à Voreille des honnêtes gens, 4 ou 5 libelles par jour (1). — Les différentes sections, principalement celle du Théâtre-Français, ont fait afficher hier leurs arrêtés contre le Club monarchique (2). »
Le même Gorsas annonçait, le 7 février, que M. de Vénézac, major de la 3' division, en était membre.
Puis, en février 1791, le Club monarchique de Toulouse faisait de l'agitation. Il y avait des troubles suscités par les royalistes dans le midi de la France; leur attitude inquiétait la population parisienne.
La conspiration des poignards augmenta la haine des patriotes contre les membres du Club monarchique.
Le 28 février 1791, vers dix heures du soir, plusieurs centaines d'individus, nobles ou tout au moins contre-révolutionnaires, en partie membres du Club monarchique, pénétrèrent dans les appartements des Tuileries. Ces gentilshommes répandirent une fausse nouvelle, la mort de La Fayette pendant l'insurrection de Vincennes; ils prétendirent que le peuple du faubourg Saint-Antoine, en armes, allait venir attaquer le château. Ils dirent au roi : « Sire, c'est votre noblesse qui accourt auprès de votre personne sacrée pour la défendre ». Louis XVI leur répondit : « Votre zèle est indiscret; rendez vos armes et retirez-vous; je suis en sijreté au milieu de la garde nationale ». D'autre part, La Fayette, bien vivant, arrive aux Tuileries. « Il reproche aux nobles, en termes peu ménagés, leur coupable entreprise, exige qu'ils lui remettent leurs armes. Les nobles résistent; ils n'étaient pas les plus forts; les grenadiers de la garde nationale s'étaient emparés de tous les postes et remplissaient tous les appartements. La Fayette s'adresse au roi, lui parle de l'indignation de la garde nationale, lui montre les inconvénients d'un refus; le roi, intimidé, confirme l'ordre de La Fayette, invite les nobles à déposer leurs armes sur deux grandes tables placées dans l'antichambre. Ils obéissent (3). »
(1) Courrier de Gorsas, n° IX, du 9 février 1791.
(2) Courrier de Gorsas, n" VII, du 7 février 1791.
(3) Mémoires de Ferrières, t. II, p. 239.
Villequier et Duras, gentilshommes de la chambre, avaient introduit les conspirateurs. On les traita, dans une affiche, de « chefs de la domesticité. »
A propos de Berthier de Souvigny, fils de l'intendant et membre du Club monarchique^ le Courrier de Gorsas entretenait le public du rôle joué par ce monarchiste (1). Toutefois, le nom de Berthier ne figure pas sur les listes reproduites ci-dessus.
Dans les Révolutions de Paris, on lisait :
« Voici les noms des plus mutins qui ont été conduits à l'Abbaye : les sieurs de La Bourdonnaye, Fauchet, Champine, Godard de Douville, Berthier de Souvigny, Dubois de la Motte, Lillers (2). »
Le bruit courait qu'un grand nombre de « chevaliers du poignard » appartenaient au Club monarchique. C'était probable : s'ils n'en faisaient pas partie, ils s'en inspiraient tout au moins, on pouvait le croire.
Mais les royalistes, notamment ceux du Club monarchique^ prétendirent que « l'événement du 28 février 1791 avait été un moyen de renouveller {sic) la fermentation, de rendre désormais impossible la mesure de se réunir au château, et d'inspirer à la garde nationale une défiance dont on avait le projet d'user (3). »
En mars 1791, à la section des Quatre-Nations, on dénonça des conciliabules tenus chez M. de La Roche-Aymon, au palais abbatial de Saint-Germain (4).
Le Club monarchique adressa, sur ces entrefaites, la lettre suivante à la municipalité :
« Lettre à MM. les officiers municipaux, du 9 mars i791 .
« Nous avons reçu avec une respectueuse reconnoissance les assurances que vous nous avez données d'apporter au jugement que vous avez à prononcer toute la célérité que la justice vous demande. Les jours s'écoulent; les plus lâches outrages sont accumulés contre nous, et la patience avec laquelle nous les dévorons coinmence à peser sur notre conscience.
« Nous vous supplions de nouveau de faire cesser un ajournement qui donne de trop grands avantages à nos ennemis. Si nous vous
(1) Courrier de Gorsas, t. XXII, p. 39.
(2) Révolutions de Paris, n» 86, p. 368.
(3) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarchique, t. II, n* 13, du 12 mars 1791, p. 32 et 33.
(4) Le Thermomètre de V opinion publique ou Journal des sections de Paris, in-8°,
paroissons des conspirateurs, donnez-nous des tribunaux; si vous nous trouvez irréprochables, hâtez-vous, messieurs, de le dire au peuple, sur la confiance duquel votre zèle et votre patriotisme vous ont donné de justes droits. »
« Nous, etc. (1). »
Six jours se passèrent sans que le jugement fût prononcé. Les membres du Club se résolurent à reprendre sous peu leurs séances. Ils en avertirent le maire de Paris, par une lettre qui accuse les membres du corps municipal de « partialité cruelle. »
« Le 15 mars 1791.
« Lettre du directoire de la Société des Amis de la Constitution monarchique^ à M. le maire.
« Monsieur,
« Nous attendons depuis un mois la décision du corps municipal.
« Si nous étions coupables à ses yeux, il nous auroit déjà mis entre les mains des tribunaux. Son patriotisme est trop connu pour qu'on puisse l'accuser d'insouciance sur de véritables délits. Mais, monsieur, si l'on ne peut sans une sorte de complicité retarder la punition du crime, on ne peut pas davantage, sans une partialité cruelle, retarder la justification de l'innocence.
« Quoi qu'il en soit, monsieur, nous ne pouvons ni ne voulons faire dépendre plus longtems l'exercice d'un droit sacré, de l'attente d'une décision que nos demandes réitérées n'ont encore pu nous obtenir. La Société peut sans doute se rassembler, sans que pour cela les poursuites des sections accusatrices rencontrent le moindre obstacle. Aucun de nous n'a le désir de se soustraire à leur effet; et vous avez pu voir, monsieur, que depuis les premières attaques nous avons mis autant d'empressement à être jugés que nos calomniateurs ont mis de lenteur et de faiblesse à provoquer une décision sur laquelle la conscience de leur iniquité et de votre justice ne permet pas d'être aussi rassurés que nous.
« Ces considérations nous décident à reprendre nos séances sous peu de jours. Fidèles au système de loyauté et d'amour pour l'ordre que nous avons toujours suivi, nous avons l'honneur de vous prévenir de notre résolution. Nous vous indiquerons d'une manière positive l'époque et le lieu de nos séances, afin que la protection qui
(1) Journal de ta Société des Amis de la Constitution mo7iarchifjtie, t. 11, n" 13 du 12 mars 1791, p. 2.
nous est due nous soit accordée, si toutefois elle est encore nécessaire, depuis que les lâches excès de nos ennemis et la publicité de nos principes et de notre conduite ont éclairé l'opinion. « Nous sommes, avec respect, « Monsieur, « DuBERGiER (1), président; Hautefort, Dagieu, de Rossy, Armand, Stanislas de Glermont-Tonnerre, membres du directoire. »
En annonçant qu'il indiquerait d'une manière positive l'époque et le lieu de ses séances, le Club monarchique mettait les autorités en demeure de se prononcer et se flattait d'avoir éclairé l'opinion publique. Ses ennemis ne lâchaient pas prise, car, contrairement à ce qu'il assurait, le peuple de Paris voyait toujours en lui une réunion contre-révolutionnaire au premier chef.
Gomme contre-poida à la calomnie., le Journal du Club monarchique imprimait, dans son numéro 14, du 19 mars 1791 :
« C'est avec surprise que nous voyons, dans le numéro 13 du journal de la cour et de la ville, la lettre ci-après :
« Pour faire cesser les propos qu'on tient sur mon compte, relativement au désir qu'on me suppose d'être évêque de Paris, je vous prierai d'annoncer au public qu'on vient de me recevoir au Club monarchique en qualité d'aumônier.
« Signé : Claude Fauchet, aumônier du Club monarchique.
— « Nous certifions que le Club des Amis de la Constitution monarchique n'a point d'aumônier, et nous ne trouvons pas sur la liste de nos membres le nom de M. Claude Faucuet (2). »
On pouvait croire à l'affihation de Fauchet, quand plusieurs Jacobins étaient suspectés par leur club. Le nom de Fauchet se trouve sur la liste que nous avons reproduite.
Le journal de Brissot contenait cette phrase :
« Sur une nouvelle secte politique qui s'' élève en France. « La secte qu'on dénonce ici, et qui n'est qu'un cran au-dessus des Monarchiens ou Clermontistes., existe, et prend des forces dans l'as-
(1) Dubergier était qualifié, en mai 1791, par un journal jacobin, de « ténébreux missionnaire d'iniquité ». Le journal invitait les sociétés affiliées « à veiller à ce que le peuple ne se porte à aucun excès sur sa personne ».
(2) Claude Fauchet, qui avait été d'abord prédicateur du roi, devint un partisan de la Révolution, un membre modéré de la Convention. Exécuté le 31 octgbre 1793, avec les Girondins.
semblée; c'est à elle qu'on est redevable des décrets sur le trésor public et sur l'hérédité de la régence; beaucoup de Jacobins, fervens en apparence, lui appartiennent secrètement (1). »
Le corps municipal délibéra, à propos de la lettre envoyée par le directoire du Club monarchique.
« Corps Municipal.
« Extrait du registre des, délibérations du corps municipal, du 2 5 mars mil sept cent quatre-vingt-onze.
« M. le maire a fait lecture d'une lettre des président et commissaires de la Société des Amis de la Constitution monarchique, qui instruisent le corps municipal que la première séance de cette Société se tiendra lundi vingt-huit de ce mois, à six heures du soir, dans le lieu appartenant ci-devant à la loge de l'Amitié, rue des Petites-Écuries du roi.
(' Le corps municipal, après avoir entendu la lecture de cette lettre, a déclaré persister dans son arrêté du dix février dernier, et, cependant, a ordonné que le comité des recherches lui feroit incessamment le rapport des nouveaux renseignemens qui lui seroient parvenus. « Signé : Bailly, maire ; Royer (2) , secrétaire-greffier adjoint.
« Pour extrait conforme à l'original,
« Dejoly, secrétaire-greffier (3). »
Ce nouvel attermoiement, motivé par la crainte de désordres dans la rue, n'arrêta pas les monarchistes, qui écrivirent une
« Lettre du directoire de la Société des Amis de la Constitution monarchique à M. le maire.
« Monsieur,
« M. Dubergier, président de la Société, a eu l'honneur de vous remettre notre lettre du 15 mars, par laquelle nous vous annonçons le projet de nous rassembler.
« Fidèles à l'engagement que nous avons pris avec le corps municipal, nous avons l'honneur de vous instruire que notre première
(1) Patriote français, n» 594, du 23 mars 1791.
(2) Pierre-Paul Royer-Collard, secrétaire de la première Commune de Paris, philosophe et homme politique, fut député de la Marne aux Cinq-Cents, député de la Marne sous la Restauration, et chef des Doctrinaires.
(3) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarchique, t. II, n° 16, du samedi 2 avril 1791, p. 1 et 2.
séance se tiendra lundi 28 de ce mois (mars), à six heures du soir, dans le lieu appartenant ci-devant à la loge de l'Amitié^ rue des Petites-Écuries du roi.
« Nous sommes avec respect, « Monsieur, « DuBERGiER, président; Hautefort, Dagieu, Cormier, De Rossy, Armand, Stanislas de Clermont-Tonnerre, membres du directoire. »
Le Club monarchique avait trouvé un nouveau local, rue des Petites- Écuries du roi, dans le faubourg Saint-Denis. A la lettre ci-dessus reproduite, le maire Bailly répondit :
« Paris, le 26 mars 1791.
« Lettre de M. le maire au directoire de la Société des Amis de la Constitution monarchique.
« J'ai mis, messie^irs, sous les yeux de la municipalité la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 23 du courant. Le corps municipal, après avoir entendu la lecture, a déclaré, par la délibération ci-jointe, qu'il persiste dans son arrêté du 10 février dernier.
« Le maire de Paris, Bailly. »
Le Club monarchique ne s'exécuta pas, peut-être parce que la missive municipale lui arriva indirectement et trop tard, comme l'assure la réponse suivante :
« A M. LE MAIRE, 28 mars i79i.
« Votre lettre du 26 de ce mois, adressée à M. Dubergier, a été apportée chez M. de Clermont-Tonnerre, à huit heures du matin, aujourd'hui. Le directoire de la Société, voulant donner une nouvelle preuve de sa persévérance dans les principes de modération qu'il professe, auroit voulu pouvoir avertir, à tems, tous les membres qui doivent se rendre à la séance de ce soir; ne le pouvant pas, il se borne à envoyer deux personnes à la salle, afin de prévenir les membres à mesure qu'ils s'y rendront, et de leur communiquer l'arrêté municipal. Nous avons l'honneur de vous prévenir de ce fait, afin qu'aucune calomnie ne puisse s'attacher à notre conduite, et que, dans votre prudence, vous puissiez pourvoir à tout.
« Nous sommes, avec respect, etc.
« Signé .--Armand, Cormier, Stanislas Clermont-Tonnerre. »
Peu à peu, ce qui avait été d'abord attroupement contre la Société devint trouble réel, dans Paris, où les esprits se surexcitaient facilement.
Le 28 mars 1791, l'émeute assiégea à coups de pierres le Club monarchique^ et il en chassa les membres. Clermont-Tonnerre fut arrêté et dut la vie à un décret de l'Assemblée nationale.
Les commissaires du Club rendirent compte de l'émeute au corps municipal. Nous transcrivons la lettre plus bas.
Par un coup d'autorité, le corps municipal terminait la lutte existante entre lui et le Club monarchique.
Le 28 mars 1791, en effet, à la suite de cette nouvelle émeute, le Club monarchique, qui, par une seconde tentative, s'était reconstitué rue des Petites-Écuries, fut définitivement fermé par ordre de l'autorité municipale (1), en vertu d'une ordonnance de police, et « à cause des troubles dont il était l'occasion. »
Mais la lutte avec les anti-monarchistes ne cessait pas, ainsi que le montrait Carra, dans ses Annales patriotiques. Il déclarait :
« Plusieurs lettres des départemens. annoncent que les monarchiens correspondans de ceux de la capitale ont pullulé en divers lieux sous le nom d'Amis du roi, de la paix, de vrais François, etc., et qu'ils ne cessent d'y ourdir des trames criminelles contre la Société des Amis de la Constitution, et contre la Constitution elle-même. Le point central de ces conspirateurs est à Paris... (2). »
Le Club monarchique ne manqua pas de mettre à profit la journée du 28 mars. Après avoir été calomnié, remarquait-il, il était persécuté.
« Lettre écrite par les commissaires de la Société des Anns de la Constitution monarchique au corps municipal (29 mars 1791).
'( Messieurs, « L'événement d'hier nous oblige à vous présenter de nouvelles observations, et à vous réitérer la demande d'un jugement qui eût prévenu cette nouvelle émeute, qui eût épargné à nos ennemis cette
(1) Moniteur du 30 mars 1791, n" 90. — Correspondance de Mirabeau, par de Bacourt, t. I, p. 251.
(2) Annales patriotiques de Carra, n° 546. Du 1"' avril 1791.
indécente et coupable manœuvre, et qui eût enfin fixé l'opinion publique, qu'il est de notre devoir de ne pas laisser s'égarer.
« C'est le 14 mars que nous avons eu l'honneur de vous écrire que la Société alloit reprendre ses séances. Nous avons attendu votre réponse jusqu'au 24, et votre long silence a dû nous convaincre que vous ne voyiez aucun danger dans notre rassemblement.
« Le 24 mars, nous vous avons annoncé notre première séance pour le 28. Trois jours, quatre jours se sont encore écoulés sans avoir reçu de réponse. C'est le 28 mars au matin que l'on a apporté à l'un de nous la lettre de M. le maire, et l'arrêté du corps municipal. On nous explique ce retard par l'ignorance où l'on étoit de l'adresse de notre président. Nous observons qu'au moins celles de plusieurs de nos membres étoient connues.
« Celui qui a reçu votre arrêté et la lettre de M. le maire s'est hâté d'avertir les deux premières personnes qu'il lui a été possible de rassembler; tous trois ont examiné ces pièces : nous vous prions, messieurs, de vous rappeler ce qu'elles disent. Vous ne nous défendez pas de nous réunir; aucune loi ne vous y autorise : vous ne nous exhortez pas à ne point nous réunir; cette mesure même vous aura paru trop forte. Vous nous rappelez votre arrêté du 10 février; vous déclarez y persister : et qu'est-ce que cet arrêté? Un véritable ajournement, une déclaration que vous avez reçu notre consentement à différer nos séances. Quelque indirecte que fût cette manière de vous exprimer, quelque inapplicable qu'elle fût à la circonstance présente, puisque nous avons retiré, par la lettre du 14 mars, le consentement que nous avions donné avant l'arrêté du 10 février, nos commissaires cependant ont cru devoir deviner ce que vous ne disiez pas : ils ont cru devoir proposer à la Société un nouvel acte de déférence, ils ont cru n'être point désavoués en persistant, jusqu'à l'opiniâtreté, dans le système d'une modération que notre Société adopte. Ils ont écrit à M. le maire et à MM. du département de police les lettres dont nous vous envoyons copie (1); ils ont envoyé à leur salle deux commissaires, en conformité de ces lettres, afin de communiquer aux membres de la Société les pièces qui indiquoient les intentions municipales. Les commissaires se sont transportés au lieu de la séance. Pendant assez lougtems, tout y a été calme : les personnes, arrivées successivement, ont fait lecture des lettres et se sont retirées sans murmurer. Ce n'étoit point à ce résultat que vouloient arriver nos ennemis. Vers les cinq heures, tout étant parfaitement calme dans
(1) Nous n'avons pas retrouvé ces lettres.
les rues, un homme, revêtu d'une redingote bleue, s'est approché de la porte de la salle, y a vu entrer plusieurs de nos membres, est sorti de la rue un moment après et revenu avec trois autres personnes, auxquelles il a dit : Voilà enfin le repaire de ces monarchiens découvert! Est-ce que nous ne leur fou,..rons pas une danse? Il a posté là ses trois compagnons ; il a apperçu à Tautre extrémité de la rue une patrouille vraie ou fausse; il lui a fait (de la main) le signe de ne pas encore avancer; elle a retourné sur ses pas. Le même homme est ensuite allé chercher un nouveau grouppe, avec lequel il est revenu quelque tems après.
« Voilà, messieurs, le moyen, la source d'un attroupement évidemment commandé.
« Des femmes, des enfans se sont bientôt amassés; quelques cris, des huées exécutées avec plus de docilité que de chaleur, ont successivement accueilli tous ceux des membres qui arrivoient à la salle de la Société; aucun d'eux n'a été arrêté par cet obstacle, et tous ont obéi à la lecture de votre arrêté. De très nombreuses patrouilles sont alors successivement arrivées : on a mandé à la section le portier de notre maison; on lui a demandé la communication de vos ordres; nos commissaires l'ont chargé de répondre qu'ils ne pouvoient et n'étoient chargés de communiquer aucun ordre municipal; que toutefois si MM. de la section vouloient connoître votre arrêté, qui n'étoit pas un ordre, ils étoient prêts de le montrer à ceux qui se présenteroient de leur part. MM. de la section n'ont point insisté; il a existé du tumulte jusqu'à 7 heures, malgré les soins de M. le commandant de bataillon, dont nous devons louer le zèle et l'activité. A 7 heures, tous nos membres étoient sortis, et les portes de l'assemblée fermées; il n'y a point eu de séance. C'est surtout en traversant les rues adjacentes, pour se retirer, que quelques individus ont été outrageusement traités : un ecclésiastique a été frappé, un autre membre a reçu un coup de plat de sabre sur la tête ; et aucune provocation de leur part ne peut excuser ces excès.
« On a remarqué, messieurs, qu'aucune personne du quartier n'a pris part à l'attroupement; ses auteurs sont venus par grouppes, et ils avoient tellement compté sur l'indifférence du peuple, qu'une nouvelle troupe de séditieux, précédée de femmes ivres et d'émissaires qui ne l'étoient pas, ont été rencontrées par plusieurs d'entre nous; elles s'en sont retournées sur la nouvelle que tout étoit fini.
« Voilà donc, messieurs, encore une de ces émeutes de commande, qui seroit la honte de votre administration, si vous en permettiez le retour. Il est impossible qu'en en suivant exactement les circons-
lances, vous ne vous apperceviez pas qu'on a voulu armer le peuple contre nous, et nous forcer à la résistance, résistance que l'on eût bientôt qualifiée d'assassinat; résistance dans laquelle on auroit bientôt vu toute une contre-révolution (1) : le papier coupable et calomnieux, que nous déposons sur le bureau, démontre les intentions de nos ennemis. Le ciel ne l'a pas permis, et nous pouvons sans doute ne remercier que lui lorsque tant de fureurs nous environnent et que les loix humaines sont si lentes à nous justifier.
« Nous concluons, messieurs, à ce qu'il vous plaise prononcer enfin le jugement dont le retard devient si funeste à la tranquillité publique.
« Nous vous dénonçons les délits dont nous venons de vous instruire. Repoussés partout quand nous avons voulu dénoncer les jacobins, et ignorant si le cours des informations ne les replacera pas encore dans cette affaire, nous nous en rapportons à ce que fera M. le procureur de la Commune, et nous appelions contre les coupables, quels qu'ils soient, toute la sévérité de son ministère.
« Nous sommes, avec respect, etc., « Messieurs. »
En outre, le président du Club monarchique donna une explication sur la journée du 28 mars :
« Lettre de M. Dubergier à M. Bailly, maire de Paris.
« Monsieur,
« Le Directoire de la Société des Amis de la Constitution monarchique a eu l'honneur d'écrire à la municipalité sur les événemens du 28 mars, et comme membre du directoire j'ai signé la lettre.
« Mais, comme président de cette Société, monsieur, je dois à la confiance dont elle m'honore de vous demander compte à vousmême des causes secrètes d'un événement qui a pu devenir bien funeste à plusieurs de ses membres.
« L'assemblée générale étoit convoquée pour le lundi 28 mars ; le directoire avoit eu l'honneur de vous en instruire par sa lettre du 24, et la municipalité, à qui vous l'avez communiquée, a pris, le lendemain 2.0, un arrêté dont le but sembloit être de nous inviter à suspendre encore nos séances, avec promesse d'un jugement très prochain. Cet arrêté, monsieur, est resté trois jours dans vos bureaux, et c'est cette négligence coupable que je vous dénonce.
(1) Note du rédacteur. — Journal de la Société des Amis de la Constilulion monai'clùque, t. II, n* 16, du samedi 2 avril 1791, p. 3 à 8.
2'i2 LES CLUBS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES
« Vous ne pouviez pas ignorer qu'en ne me faisant passer votre lettre que dans la matinée du 28, il me seroit impossible de satisfaire aux vues indiquées par la municipalité; que les distances de la capitale s'opposoient nécessairement à ce que je pusse prévenir tous les membres de la Société; que la plupart d'entre eux se rendroient à l'assemblée, et que cette désobéissance apparente les feroit paroître coupables aux yeux de la loi.
« Mais le véritable délit, c'est d'avoir placé des citoyens sans défense sous le couteau des assassins, et de n'avoir pris aucune mesure efficace pour les soustraire aux fureurs de ces brigands soudoyés, dont on met si faussement les forfaits sur le compte du peuple.
« Qu'il me soit permis de vous rappeller, monsieur, que lorsque, le 21 août 1790, je votois à la section des Tuileries pour vous confier le pouvoir que vous exercez aujourd'hui, je croyois assurer à la tranquillité publique un appui, et à mes concitoyens un protecteur. Le désir que vous cpnservez sans doute de justifier mon attente me fait croire encore que mes espérances ne seront pas trompées.
« DuBERGiER, rue Saini-Honoré, n" 67, vis-à-vis les Jacobins. •»
Un journal spécial rendit compte ainsi de la journée du 28 mars 1791 :
<( Le Club monarchique, las de son inaction, avoit informé la municipalité qu'il alloit reprendre ses séances. Le jour fut indiqué, ensuite remis, à ce qu'on prétend; mais plusieurs membres ignorant le contre-ordre, se rendirent le 28 (mars 1791) aux petites écuries du roi, faubourg Saint-Denis, lieu du rendez vous. Le peuple s'y rendit aussi; il se fâcha, il maltraita ceux qui vouloient se rassembler en club ; il fut question de lanterne. La garde nationale sauva ceux que l'on menaçoit. Tels sont en substance les faits constatés par le directoire même du Club monarchique. Il ne manque pas d'ajouter que les acteurs étoient des gens soudoyés. Mais nous nous permettons de n'ajouter foi à cette inculpation, commune aux deux partis opposés, que lorsque nous verrons des preuves certaines (1). »
En effet, suivant ce Journal des Clubs^ on disait, dans plusieurs sections de Paris, que le Club monarchique donnait de l'argent à des hommes, chargés d'occuper les tribunes de l'Assemblée nationale,
(1) Journal des Clubs, t. II, p. 3;{3 et 334»
CLUB MONARCHIQUIO 243
« pour influer, autant que faire se peut, sur les délibérations du corps législatif (1). »
Le même journal publia aussitôt les
« Conclusions des commissaires rapporteurs dans Va/faire du Club
monarchique.
« Comme dans toutes les imputations faites au Club monarchique, il n'y a que des dénonciations qui peuvent conduire à découvrir de grandes vérités, mais pas une preuve qui constate un corps de délit; comme il seroit possible que, dans le cas où les preuves seroient acquises, (elles) ne fissent reconnoître que quelques membres de la Société, et non pas toute la Société; comme le Club monarchique déclare que de sa propre volonté il suspend ses séances, ce qui doit aussi suspendre toutes les craintes; comme la municipalité ne doit pas même être soupçonnée de blesser en rien les droits et la liberté des citoyens, nous concluons à ce que le corps municipal arrête :
« 1" Que, conformément à la déclaration de la Société des Amis de la Constitution monarchique, les séances du Club soient suspendues jusqu'à ce que les informations que le corps municipal va prendre sur le champ puissent le mettre dans le cas de prononcer;
« 2° Que les dénonciations des sections soient remises au comité des recherches qui, conjointement avec le procureur de la Commune et ses substituts, feront, d'après ces dénonciations, toutes les informations nécessaires;
« 3° Que l'affaire soit ajournée jusqu'au moment où le comité des recherches et le procureur de la Commune en feront le rapport. »
« Ces conclusions ont été adoptées par le corps municipal ; le rapport et l'arrêté ont été portés au conseil général de la Commune qui a applaudi au premier et confirmé le second (2). »
Le 28 mars 1791, Voidel dénonçait à la Société fraternelle (3) un conciliabule aristocratique rassemblé dans une maison de la Petite Pologne attenant à la caserne des chasseurs (41.
(1) Journal des Clubs, t. II, p. 25.
(2) Journal des Clubs, t. II, p. 25.
(3) Dans la section des Enfauts-Rouges, rue Vieille-du-Temple. Club fondé en janvier 1791 par Tallien, qui en était le président.
(4) Les Sabbats jacobites, t. I, p. 197.
Quelques autres journaux apprécièrent aussi la journée du 28 mars 1791. Le Moniteur universel imprima :
« Les membres du Club monarchique avaient loué,'rue des Petites Écuries du Roi, un local connu sous le nom de loge de l'Amitié ; ils - se proposaient d'y tenir leur assemblée, dont l'ouverture avait été lixée à lundi 28 de ce mois. Vers six heures du soir, l'arrivée d'un grand nombre de voitures fixa l'attention de quelques personnes, qui remarquèrent que plusieurs de ceux qui arrivaient portaient une cocarde blanche. Cette remarque communiquée augmenta la foule, qui murmura contre cet acte d'incivisme. On invita plusieurs de ces messieurs à s'en défaire ; ceux-ci résistèrent, alors on la leur arracha, et leur résistance a occasionné quelques insultes. La garde nationale est arrivée et a rétabli l'ordre.
« Le Club monarchique voulait reprendre ses séances; on sait dans quel esprit. Les chefs ont un langage fier. On a pu, disent-ils, mettre un homme ou deux à la lanterne; mais six ou sept cents gentilshommes, bons serviteurs du roi, tous bien armés et très disposés à fondre sur les aggresseurs, ne peuvent pas courir la même chance... (1). »
Stanislas Clermont-Tonnerre réclama, dans une lettre insérée au Moniteur le 3 avril. Pas de cocardes blanches, pas d'armes, assura-t-il. On ne le crut guère, même parmi les modérés. A ce moment, sans doute, parut la brochure intitulée :
« Grand Détail de l'arrestation de plusieurs membres du Club monarchique, qui ont été poursuivis hier au soir par le peuple pour avoir pris la cocarde blanche, et un d'entre eux aurait été pendu si la garde nationale de la section de Saint-Lazare n'en avait empêché (:2). »
Le Journal de Paris, avait inséré cette lettre, le 2 avril 1791 :
« Paris, ce l^^ avril 1791.
« Variété.
« Aux Auteurs du Journal.
((Je vous prie, Messieurs, de vouloir bien insérer dans votre
(1) Moniteur universel, (3e Paris, 29 mars 1791.
(2) Bib. Nat., Lb 39/4747, pièce saus date, in-S-, de 4 p.
CLUB MONARCHIQUE 24b
Feuille la lettre ci-jointe que j'ai écrite au Rédacteur du Moniteur. « J"ai l'honneur d'être, etc.
« Stanislas Clermont-Tonnerre. »
« J'ai lu, Monsieur, l'article inséré dans votre N" 90, sur le Club monarchique dont je suis membre.
« Il est faux qu'aucune des personnes qui se sont rendues à la séance du 28 aient porté des cocardes blanches; tous les autres détails copiés par vous outragent également la vérité que nous rétablirons bientôt légalement. Vous dites que nous sommes six à sept cents Gentilshommes ; nous sommes plus de mille Citoyens. Vous dites que nous sommes armés; notre billet de convocation porte l'invitation expresse de ne pas l'être. Vous nous appelez de bons Serviteurs du Roi; nous sommes fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi. Vous parlez de notre esprit connu; notre esprit est l'amour de la Liberté et le mépris des Factieux. Vous dites que nos Chefs sont fiers; nous n'avons point de Chefs, mais nous acceptons tous ce reproche : on est fier de la haine des méchans, et de la crainte que leurs excès mêmes trahissent.
« Je vous prie. Monsieur, d'insérer ma lettre dans votre Journal. Peut-être ceux que votre récit a pu tromper apprendront-ils avec quelque intérêt la vérité que je certifie (1). »
Les Annales patriotiques de Carra lancèrent cette violente apostrophe :
« Paris, 29 mars.
« Hier, les monarchiens s'étoient rassemblés mystérieusement dans un cul-de-sac détourné, et y tenoient leur sabbat : le peuple s'est rassemblé autour de la caverne, et demandoit à grands cris la dispersion de ces cabaleurs aristocrates. Le juge de paix de la section s'y est transporté, et a invité l'assemblée monarchienne à vouloir bien se dissoudre pour éviter le scandale et le tumulte qu'elle alloit occasionner; les monarchieux ont obtempéré. En sortant de leur repaire, ils ont trouvé les citoyens qui se chauffoient à un grand feu de joie, alimenté par les journaux, pamphlets, libelles et autres bribes aristocratiques que la gueule monarchienne vomit chaque jour par milliers contre la Constitution et ses amis. Le grand monarque Stanislas-Clermont n'a pas été témoin de cette fête donnée à ses fidèles sujets..". (2). ))
(1) Journal de Paris, uuinéro du 2 avril 1791.
(2) Annales palrioliques de Carra, n° 544, du 30 luars 1791.
2i6 LES CLUBS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES
Dans les /{évolutions de Paris parut cet article :
« Déconfiture du Club monarchique.
« Le Club monarchique a voulu renaître de ses cendres; mais sa seconde existence a avorté tout comme la première.
« Les monarchistes avoient loué, rue des Petites Écuries du Roi, un local, connu sous le nom de Loge de l'Amitié; ils se proposoient d'y tenir leur première séance le 28 mars, jour périodique de la scène des poignards aux Tuileries. Vers les six heures du soir, arrive grand nombre de voitures; la longue fde obstruoit la rue, elles attirèrent l'attention publique. On remarqua que plusieurs de ceux qui en descendoient portoient la cocarde blanche. Ce signe de révolte et de sédition indigne les spectateurs ; on prie très civilement les cocardiers de s'en défaire, ils résistent; alors, le peuple se met en devoir de l'arracher. Cependant, malgré leur insolence, il n'y a pas eu de sang répandu, et ces messieurs en ont été quittes pour quelques horions...
« Quelques minutes après la bagarre, de jeunes patriotes, qui ont voulu s'amuser aux dépens de ceux quisurvenoient sans être au courant de la déroute de leurs complices, se sont placés en sentinelle à la porte de la salle, et leur demandoient leur carte et leur adresse. Plusieurs l'ont donnée tout bonnement, et il s'est trouvé, vérification faite, que ces prétendus paladins sont des officiers de bouche, des intendans de maison, des praticiens et autres gens de pareil acabit...
«... C'est pour la seconde fois que nous dénonçons le Club monarchique...
«... Aujourd'hui qu'il est démontré que les monarchistes ont des intentions perfides, suivies d'un commencement d'exécution., il y auroit de la stupidité à leur permettre de s'assembler... (1) »
Le 30 mars parut une
« Lettré à M. Dubergier, président de la Société des Amis de la Constitution monarchique.
« Monsieur, « Il se répand, comme à l'ordinaire, des écrits calomnieux sur ce qui s'est passé à la réunion du Club monarchique, rue des Petites- Écuries du Roi, le 28 de ce mois. Ne sachant rien de cette journée que ce qui me concerne, j'en rends compte au public par cette lettre, que je vous prie d'insérer dans votre journal.
(1) Révolutions de Paris, n° 90, du 26 mars au 2 avril ITOL
« Je suis sorti des Thuileries à six heures du soir, pour me rendre au Club monarchique; j'ai rencontré dans la rue des Fossés-Montmartre un officier de la garde nationale de ma connoissance, qui m'a demandé si j'allois au Club monarchique; sur m'a réponse, il m'a prévenu que la municipalité avoit commandé des troupes pour assurer notre tranquillité. J'ai continué ma route, et n'ai point rencontré de patrouilles. J'ai trouvé dans la rue des Écuries du Roi quelques personnes devant les portes, mais je n'ai apperçu aucun mouvement. Je suis arrivé jusqu'à la porte du Club monarchique dans une parfaite tranquillité; je me suis présenté pour y entrer; la sentinelle ne m'a pas répondu, mais un homme du peuple m'a crié que laséance étoit levée, et que personne n'avoit afTaire-là [sic). Sans aucune réplique de ma part, j'ai cherché à me retirer. Mais dans le même instant je me suis trouvé enveloppé et fortement pressé par vingtcinq ou trente gens de toute espèce, parmi lesquels j'ai reconnu quatre ou cinq personnes revêtues de l'habit national, ayant le sabre dans son fourreau à la main (je suppose que c'est dans ce moment que l'on m'a dérobé ma montre); mais j'ai entendu dans le moment crier à Faristocrate ! à la lanterne! et j'ai vu dans les yeux de ces forcenés le dessein de se procurer ce spectacle. Indigné jusqu'à l'excès, n'ayant point d'armes, j'ai rassemblé toute ma force et mon courage pour me séparer de cette troupe. J'ai reçu par derrière des coups de sabre sur la tête de la part de quelques-uns des gardes nationaux, des coups de poing et de bâton de la part de la populace; et m'étant débarrassé d'elle, j'ai cherché, par la fuite la plus prompte, à me soustraire à ces odieux traitemens. La vitesse de ma course les empêchant de me rejoindre, ils m'ont lancé des pierres, dont une m'a atteint à la tête et m'a grièvement blessé. Dans l'intervalle de ma course, j'ai reçu des coups de droite et de gauche par ces brigands, qui n'avoient d'autre but que de m'assassiner. Je suis tombé deux fois; mais, relevé promptement, je n'ai essuyé que quelques coups dans ces chutes. J'ai renversé plusieurs de ces gens-là sur mon passage, et j'ai eu le bonheur enfin de rencontrer une patrouille de gardes nationaux qui m'ont sauvé de la fureur du peuple et m'ont conduit chez le commissaire de police, de la part duquel, ainsi que de la garde nationale, je n'ai reçu que soins obligeans, honnêtetés et intérêt sur les mauvais traitemens dont ils ont bien reconnu que j'étois injustement la victime. J'ai pu écrire hier à un de ces messieurs, que l'on nomme M. de la Fontaine, et qui est peintre de l'académie, pour le remercier, ainsi que ces messieurs, des secours qu'ils m'ont donnés et auxquels je dois la vie.
« Je suis loin de penser que ceux qui étoient revêtus du même habit et qui ont eu la bassesse de me frapper, soient véritablement dans la garde nationale; je suis loin de penser que ce peuple, tout enragé qu'il m'a paru l'être, se soit porté de lui-même à de pareils excès, s'il n'y a pas été excité.
« Je borne là, monsieur, le récit de mon aventure, sans aucune observation ultérieure; la partie saine du public les saura bien faire.
« J'ai l'honneur d'être, « Monsieur, « Votre très humble et très obéissant serviteur,
(( PiGRAIS.
« P.-S. — Je ne puis vous écrire de ma main, mon chirurgien s'étant apperçu ce matin que j'avois un os de cassé dans la main droite (1). »
Il se vendit un imprimé dans lequel on lisait :
« (1791)... Hier au soir, les membres du Club monarchique s'étoient rassemblés dans un petit jardin dit de l'Amilié, situé rue des Petites Écuries, fauxbourg Montmartre. »
Les choses prenaient une tournure très grave; l'irritation des monarchistes était comparable à celle du peuple qui leur prêtait des projets dangereux, non seulement pour la tranquillité publique, mais pour l'avenir de la nation.
Dans la séance du 3 avril 1791, aux Jacobins, une députation de la section du Théâtre-Français et une du Club des Cordeliers, dénoncèrent le Club monarchique. L'orateur annonça qu'il s'y était ourdi une conspiration qui devait éclater le 28 mars précédent, que ses membres voulaient assaillir les Jacobins, égorger la garde nationale, etc., que le chef était Clermont-Tonnerre, et que ce monarchiste répandait un argent immense. On engageait les Jacobins « à faire périr tous les membres du Club monarchique (2). »
(1) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarchique, t. II, n" 16, du samedi 2 avril 1791, p. 8 à IL— Le nom de Pigrais ne figure pas sur les listes des membres de la Société.
Ç2) Le Lendemain, 3 et 6 avril 1791,
Voilà ce qui résultait des provocations que les soutiens du trône et de Tautel multipliaient, quand leur nombre diminuait de jour en jour.
Le public ne doutait pas de leur entente avec les émigrés et les étrangers, qui présentement menaçaient la France. Des deux côtés on se livrait aux violences; il semblait que la guerre civile allait éclater.
Le décret relatif à la constitution civile du clergé ajoutait aux prétentions de la noblesse une certaine couleur de fanatisme religieux.
Malouet écrivit la lettre suivante, qui ne pouvait amener l'apaisement :
« Lettre de M. Malouet à MM. les commissaires du Club monarchique.
« N'ayant pu, messieurs, vous trouver réunis, j'ai l'honneur de vous écrire pour vous faire part de mes observations sur la position de la Société dont vous êtes commissaires et dont j'ai l'honneur d'être membre.
« M. de Clermont-Tonnerre m'ayant conynuniqué lundi matin la lettre de la municipalité, je n'allai point à la séance indiquée, mais je n'en ressens pas moins , vivement les outrages et les violences exercés ce jour-là contre ceux de nos membres qui, n'étant point avertis du contre-ordre, se sont trouvés au rendez-vous. Je ne vous dissimulerai point, messieurs, qu'on se plaint de vous, parce qu'on ne peut pas se persuader que vous avfez fait toutes les démarches qui dévoient vous procurer justice et protection de la municipalité.
« J'ai eu personnellement trop de preuves de votre zèle et de l'infatigable activité avec laquelle vous avez défendu les droits de la Société, pour adopter cette prévention : mais la dernière aventure vous impose, si vous me permettez de le dire, d'autres devoirs; car il faut qu'on nous ait l'obligation de la solution du problème : SOMMES-NOUS Ubres ou dominés par des tijrans? — On nous a calomniés de toutes les manières; les plus grossières absurdités ont été employées par les jacobins et leurs adhérens; la populace a étéexcitée contre nous; le comité des recherches s'est mis aussi en campagne; et pendant qu'on renouvelle les anecdotes de cocarde blanche et de contre-révolution, M. Voidel prépare un rapport où vous êtes, dit-on, compromis. On a arrêté des hommes distribuant de l'argent et des pamphlets. Mon avis est, messieurs, que' vous accé'
2o0 LKS CLUBS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES
lériez le dénouement, en attaquant premièrement la municipalité devant le directoire de département, et ensuite devant l'Assemblée nationale, car un délit plus certain que tous ceux qui alimentent le comité des recherches, est l'injustice atroce que nous éprouvons. — On s'avise non seulement de juger, mais de diffamer nos intentions; et parce que quelques brigands soudoyés inquiètent une Société, elle sera dénuée de protection, livrée à toutes leurs fureurs, et les magistrats qu'ils réclament n'en seront pas responsables ! Mon avis est de poursuivre les magistrats jusqu'au déni de justice inclusivement; et s'il arrive, je crois que vous devez, messieurs, dresser une pétition à l'Assemble nationale, la déposer chez un notaire, et inviter publiquement tous les membres de la Société à venir en prendre connaissance et à la signer. — Cette pétition sera la physique expérimentale de la Constitution et de la liberté, dont nous ne connoissons encore que la métaphysique. — .Si l'on ne vous prouve pas que vous êtes dans un état de forfaiture et de révolte contre les loix, si les dissentimens qui nous séparent de la doctrine jacobite sont un prétexte suffisant pour défendre nos assemblées ou pour ne pas les protéger contre des assassins, il nous restera un dernier acte à faire, celui de notre dissolution, et je vous demanderai de m'admettre comme coopérateur à la rédaction. Il importe véritablement à la paix publique, que tous les jeux cruels de l'intrigue et de la scélératesse soient authentiquement dévoilés, et que l'on sache à quelles conditions il est permis maintenant à un citoyen françois de vivre en sûreté dans le lieu de son domicile. Cependant, messieurs, si le destin de la France permettoit, avant notre réunion, la dissolution de tous ces clubs fanatiques et factieux qui la désolent, j'espère bien que vous penserez, comme moi, que nous ne devons pas en laisser subsister la trace dans notre Société, qui ne me paroît utile que pour constater qu'il reste des hommes qui ne veulent connoître d'autres maîtres que les loix.
« J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux attachement, « Messieurs, « Votre très humble et très obéissant serviteur,
« Malouet (1). »
La réponse à cette lettre ne calma pas, non plus, les esprits surexcités.
(1) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarchique, du samedi 9 avril 1791, u" 17, t. H, p. 1 à b.
« Réponse des commissaires de la Société des Amis de la Constitution monaixhique à M. Malouet.
« Vous ne devez pas douter, monsieur, de notre empressement à justifier la confiance de la Société des Amis de la Constitution monarchique : certes, il faut faire décider si nous sommes libres ou dominés par des tyrans; et c'est pour obtenir cette décision que nous sollicitons, avec autant d'ardeur que de zèle, le jugement de la municipalité. Si la loi qui consacre la pureté de nos principes ne nous protège pas, alors il sera démontré qu'il n'y a plus, ou, pour mieux dire, qu'il n'y a pas encore en France de liberté. Nous sentons, monsieur, tout le poids des injustices qu'on accumule contre nous; nous plaignons bien sincèrement la faiblesse de la municipalité et l'aveuglement de la partie du peuple que l'on peut encore égarer; mais nous vous observons que si le moment et la force ont suffi pour briser les fers de l'ancien despotisme, le tems seul et l'opinion pourront repousser les chaînes que de nouveaux oppresseurs nous présentent, parce qu'il est peut-être plus difficile de démasquer les tyrans que de les renverser.
« Quant au comité des recherches, le moment où il s'attaqueroit à des hommes aussi courageux qu'irréprochables seroit probablement plus dangereux pour lui que pour nous. Il n'appartient ni à M. Voidel, ni à aucun des agents du ministère jacobite, de compromettre un honnête homme. Nous n'avons rien fait, nous ne ferons jamais rien que nous ne puissions avouer , et nous ne craignons ni les dénonciateurs ni les espions.
«Vous désirez savoir quelle marche nous proposerons à la Société, et comment nous accélérerons le dénouement?
« Nous n'avons eu, jusqu'ici, qu'une seule arme : voyez comme nos ennemis la craignent! Nous avons toujours eu raison, ayons toujours raison, et vous verrez que cela finira bien. Nous ne devons, nous ne pouvons dénoncer la municipalité que lorsqu'elle aura fait un déni de justice entier. Jusqu'ici, elle n'a été que faible; si elle devient coupable, nous saurons bien l'attaquer; ce ne sera pas, comme les clubs privilégiés, par des affiches indécentes et séditieuses, mais par des pétitions légales.
« Vous pensez biQn, monsieur, que l'on ne s'avance pas au point où nous sommes lorsqu'on est décidé de reculer. Eh! n'avons-nous pas déjà fait des sacrifices? Nous avons affronté la haine de tous les jacobites, les calomnies de leurs écrivains soudoyés, les outrages des hommes qu'ils trompent et des brigands qu'ils payent; nous avons
vu le peuple que nous servens, pour lequel nous travaillons, méconnoître nos efforts, et nous regarder comme des factieux ; et cependant, nous sommes encore le Directoire de la Société des Amis de la Constitution monarchique. Chacun de nous s'honore de placer son nom au bas de ces papiers dénoncés, comme les bons citoyens s'honoroient, sous les triumvirs, de voir leurs noms placés sur les listes de proscription. Ces principes dirigeront toujours notre conduite.
« Depuis l'événement du 28 mars, nous ne nous sommes pas oubliés : nous avons rendu compte au peuple, par un écrit signé de nous; nous avons mis sous les yeux de la muaicipalité un premier précis des faits que nous avons recueillis. Depuis ce tems, nous en avons rassemblé de nouveaux; nous allons les dénoncer tous, et demander que l'on informe sur les véritables assassinats qui ont eu lieu dans cette journée.
« C'est d'après la réponse que nous recevrons que nous réglerons notre conduite ultérieure.
« Quant à notre dissolution, l'instant où elle pourroit être volontaire paroît malheureusement très éloigné ; et si nous savons faire aux circonstances le sacrifice momentané de l'usage de nos droits, nous n'en sommes pas moins déterminés à n'en jamais faire le sacrifice complet à la force.
« Nous vous remercions, monsieur, de la manière franche et loyale dont vous nous avez fait passer votre opinion ; nous désirons que tous les membres de la Société veuillent bien contribuer à éclairer notre marche et nous communiquer leurs observations; nous nous feronsune loi de leur répondre avec exactitude, et de leur soumettre notre conduite.
« Signé :J)uhergier, p7'ésident ;}\3iïnG\'m, vice-pi'ésident ;D^ k^icu^ De Rossy, Cormier, Hautefort, Armand, Stanislas Clermont-Tonnerre (1). »
Il convient de reproduire ce document :
« Pétition des commissaires, de la Société des Amis de la Constitution monarchique à MM. les officiers municipaux (2).
« Messieurs, « Les citoyens, soussignés, commissaires et membres de la Société des Amis de la Constitution monarchique, voue demandent, pour la
(1) Journal de la Société des Amis de la Cojisiitution monarchique, t. II, n° 18, p. 1 à n, du 16 avril 1791.
(2) Idem, numéro du samedi 16 avril 1791.
CLUB MONARGHIQL'E 253
dernière fois, la justice qu'il est de votre devoir de rendre à tous les citoyens.
« Une simple exposition des faits doit précéder les réflexions que nous avons à vous présenter.
« Veuillez vous souvenir, en nous lisant, que nous sommes des citoyens, et que nous sommes persécutés, que vous êtes des magistrats, et que la France est libre.
« Nous nous sommes formés en société en vertu de la loi; nous vous avons fait connoitre notre existence par une déclaration du mois de novembre 1790.
« Nous avons tenu quelques assemblées sans éprouver aucun trouble : dans l'une d'elles, nous arrêtâmes de faire aux pauvres de la capitale une distribution de pain. Dans la même séance, nous annonçâmes le projet de dénoncer aux dépositaires de l'autorité, et de poursuivre devant les tribunaux, les auteurs des libelles infâmes qui, outrageant l'Assemblée nationale et le roi, conseilloient au peuple de désobéir et d'abolir la royauté.
« La première de ces résolutions servit de prétexte à la haine que la seconde avoit suscitée contre nous; la cabale coupable qui exerce, au nom de la liberté, la plus odieuse tyrannie, le Club des Jacobins agit sur les sections et fit dénoncer le mode de distribution que nous avions adopté. Il ne négligea pas des moyens qui lui sont encore plus familiers que les dénonciations légales; on nous menaça du peuple; on effraya le propriétaire du Panthéon dont nous avions loué la salle. La séance étoit indiquée pour le 29 décembre (1790), à cinq heures du soir. Ce fut à peu près vers les deux heures du même jour, que l'un de nous reçut un arrêté municipal qui nous défendoit de la tenir. Vous savez l'empressement que mit le directoire à communiquer vos ordres à la Société; vous vous rappelez aussi que la Société obéit à votre ordre, quoiqu'elle eût pu lui résister, personne n'ayant le droit d'interdire ce que la loi ne défend pas, et, à plus forte raison, ce que la loi autorise expressément.
« Quoiqu'il en soit, et malgré la rigueur du principe, nous étions accusés et nous voulûmes nous justifier. On ne pouvoit attaquer que le mode de distribution de pain: après avoir victorieusement prouvé qu'il n'étoit susceptible d'aucune inculpation, et qu'employé dans plusieurs circonstances antérieures, il avoit obtenu de justes éloges, nous vous déclarâmes que nous consentions à l'abandonner, et nous vous demandâmes une justice éclatante des calomnies dont nous étions environnés.
« Votre arrêté du 8 janvier (1791) nous permit de reprendre nos
séances : la fermentation ne fut point calmée par votre arrêté ; les journalistes aux gages de nos ennemis continuèrent à nous attaquer. Nous méprisâmes des traits aussi faibles, et nous tînmes une séance dans la salle du Vaux-Aal [sic) d'été. Cette séance ne fut point troublée; il ne s'y passa rien de contraire à Tordre public ni au respect dû à la loi; cependant, elle excita de nouvelles alarmes chez nos ennemis. Nous fûmes dénoncés aux Jacobins; nous le fûmes par eux devant toute la France, nous le fûmes devant l'Assemblée nationale par un Jacobin (M. Barnave), nous le fûmes devant vous par quelques sections influencées par les Jacobins.
« Notre marche fut simple : nous méprisâmes la dénonciation faite aux Jacobins ; nous opposâmes la vérité et un démenti formel à la dénonciation qu'ils avoient envoyée dans tous les départemens; et ce rapprochement leur arracha bientôt la plus lâche des rétractations; nous opposâmes le même démenti à M. Barnave, avec une offre de nous justifier ; et son silence nous en évita la peine ; nous vous adressâmes toutes les pièces qui établissoient noire défense, et nous vous priâmes de vouloir bien, par un jugement authentique et motivé, mettre fin à la plus injuste des persécutions et fixer l'opinion publique.
« Nous ignorons encore ce qu'ont pu vous dire nos délateurs : nous savons que par une lettre du 1 1 février, M. le procureur-syndic les pressa de fournir leurs preuves. Vous savez combien nous avons désiré et demandé votre jugement. Vous aviez prononcé un véritable ajournement, et votre arrêté nous donne acte de la déclaration que nousvousavons faite de suspendre nosséances jusqu'au jugement définitif. Certes, nous ne devions pas nous attendre que cette déclaration pût devenir un moyen de nous priver de l'exercice de nos droits, et de rendre indéfini un ajournement qui ne pouvoit être que très prochain.
« Pendant que nous attendions votre jugement, vous vous rappeliez combien de persécutions furent dirigées contre nous, et surtout contre l'un de nos commissaires, à l'occasion de la distribution du pain dont nous avions changé le mode, sur laquelle nous avions consulté votre département de police, de laquelle nous avions prié successivement et vous et les sections de vouloir bien se charger.
« Une affiche insidieuse de la section de la Croix-Rouge excita la plus dangereuse fermentation, exposa les propriétés et peut-être la personne de ce commissaire; et cet incident n'étoit peut-être pas une des moindres raisons dont vous voyiez que l'opinion publique avait besoin.
« Pendant que nous attendions ce jugement avec respect, la section
GLUn MONARCHIQUE 255
de la Croix-Rouge s'est permis de le présumer : elle a fait placarder une affiche dans laquelle elle déclare flétrie la Société des Amis de la Constitution monarchique. Nous vous avons dénoncé ce délit, et nous n'avons reçu de vous ni réponse ni justice.
« Fatigués d'un aussi long délai, nous vous avons écrit le 15 mars que nous n'entendions pas suspendre plus longtems nos séances , et que nous demandions un jugement. Nous n'avons eu de vous ni réponse ni jugement.
« Le 24 mars, nous vous avons écrit une seconde lettre, pour vous annoncer que nous reprendrions nos séances le 28 ; le 27 au soir nous n'avions pas encore de réponse ; le 28 au matin, l'un de nous (M. de Clermont-Tonnerre) a reçu dans le même paquet et votre réponse à notre lettre du l.o, et un arrêté municipal du 25. Le prétexte de ce retard fut l'ignorance où l'on étoit de l'adresse de notre président.
« Quoi qu'il en soit, les membres qui eurent connoissance de votre arrêté firent tout ce qui dépendoit d'eux pour en instruire la Société.
« Le 29, nous nous rendîmes compte des faits; nous vous demandâmes justice des violences exercées contre quelques-uns de nous, et nous vous dénonçâmes les manœuvres qui les avoient préparées. Nous sommes au 14 avril, et nous n'avons reçu de vous ni de réponse ni de justice.
« Voilà les faits, messieurs, nous vous les dénonçons à vousmêmes, et nous les dénonçons à toute la France. Est-ce là ce que des citoyens doivent attendre de leurs mandataires, des magistrats revêtus de la confiance du peuple? Vous ne devez pas laisser divaguer l'opinion, laisser les préventions se grossir, les complots se préparer et les attentats s'exécuter impunément. Vous êtes responsables du mal que vous n'empêchez pas. Tout calcul pusillanime est un calcul coupable; la sédition qui suit une sédition non réprimée devient alors votre ouvrage ; et l'on peut vous dire ce que le sévère Montausier disoit à Louis XIV, qui se plaignoit de vingt meurtres commis par un scélérat à qui il avoit pardonné le premier : « Sire, lui dit Montausier, vous vous trompez ; il n'en a tué qu'un. » « Et qui donc a tué les autres? » dit le roi. « Vous, » lui répondit Montausier. Nous avons le droit de vous rappeller aux seuls principes qui conviennent aux magistrats d'un peuple libre, impartialité, justice et courage.
« Nous allons vous donner une occasion d'exercer ces trois vertus. Nous avons recueilli les faits relatifs à la journée du 28 mars, et nous allons vous les dénoncer.
« Le sieur Pigrais, vieillard respectable, a été enveloppé et assailli
par vingt-cinq ou trente personnes, à la porte de la salle; il en a reconnu quatre ou cinq, vêtus de l'uniforme national, ayant à la main leur sabre dans le fourreau; sa montre lui a été volée; il a été frappé par derrière de coups de sabre sur la tête, de coups de poing et de bâton par la populace; il a fui et a été poursuivi à coups de pierres, dont une Ta grièvement blessé à la tête; il est tombé deux fois sous les coups. Il a un os cassé dans la main droite; une patrouille lui a sauvé la vie, en le conduisant chez le commissaire de police. Nous vous demandons qu'il soit informé contre les assassins du sieur Pigrais; que l'on fasse entendre des témoins, et notamment le sieur Delafontaine, cité par M. Pigrais pour l'avoir généreusement secouru sans le connoître.
« Le sieur Daricourt (1), qui n'est arrivé qu'à neuf heures du soir, tems où le tumulte étoit passé, a été arrêté en entrant dans la maison par un grenadier jeune, de la taille d'environ cinq pieds sept pouces, armé seulement d'un sabre, lequel lui a demandé son billet d'entrée. Ce même grenadier lui a demandé sa demeure et puis une canne à sabre qu'il avoit (2). Ayant remis cette canne, le même grenadier voulut en casser la lame, et en fut empêché par d'autres, qui lui dirent qu'il falloit conserver 'précieusement cette preuve.
« Le sieur Daricourt observa que ces cannes étoient permises; on lui répondit que non. Le même grenadier lui dit que s'il remetloil jamais le pied dans le Club monarchique , et surtout avec une pareille canne, il la lui passeroit au travers du corps et seroit son premier boucher.
« Plusieurs personnes ont insulté le sieur Daricourt; après une longue délibération entre eux, deux volontaires et un chasseur l'ont conduit au district de Saint-Lazare. Ces trois hommes n'avoient pas de fusil et n'étoient pas conduits par un sous-officier de service. Arrivé au corps-de-garde de Saint-Lazare, il a essuyé de nouvelles railleries ; on l'a exhorté d'entrer au Club des Jacobins; présenté au commissaire de la section, ses conducteurs l'ont accusé d'être du Club monarchique. L'officier civil l'a fait mettre en liberté, a ordonné qu'on lui remît sa canne, qui ne lui a pas été rendue.
« Nous vous dénonçons la conduite illégale et coupable du grenadier, qui a insulté et menacé le sieur Daricourt ; son arrestation irré-
(1) Ce nom ne figure pas sur les listes citées plus haut.
(2) « Notre premier projet ayant été de nous rassembler le vendredi précédent, on avoit joint aux lettres l'indication de ne point porter d'armes, pour se conformer à la proclamation de la municipalité. Cette proclamation ayant été retirée, l'invitation ne fut pas mise aux billets du lundi. » fNote des commissaires.)
gulière par trois hommes qui n'étoient point de service, ou n'en avoient point les marques, et le vol de la canne à sabre qui ne lui a pas été rendue,
« M. Guyet-Laprade (1) a été environné par plusieurs hommes mal intentionnés; un d'entre eux s'est jette sur lui, il l'a repoussé. Cet homme excitait le peuple à se saisir de lui. M. de Montjourdin, commandant le bataillon de Saint-Lazare, le débarrassa par le courage avec lequel il s'est lui-même dévoué ; il a été conduit au corps-degarde de la rue Poissonnière; il a été proposé de le fouiller; il y a été détenu pendant cinq heures; on y a dressé un procès-verbal.
« Nous demandons qu'il soit informé contre ceux qui ont entouré et assailli le sieur Laprade, contre celui qui les excitoit, et que vous fassiez représenter le procès-verbal qui a été rédigé au corps-degarde de la rue Poissonnière.
« Une lettre signée par un de nos membres contient encore les faits suivans :
« A six heures du soir, il y avoit assez de monde dans la rue; la maison étoit assiégée d'un bon nombre d'hommes, quelques femmes et quelques enfans ; une patrouille nombreuse étoit arrêtée dans une rue latérale, assez près de la maison. Les premiers membres sortis ont été hués : deux ou trois personnes crièrent que les aristocrates avoient des cocardes blanches; d'autres remarquèrent qu'elles étoient aux trois couleurs; ils ne furent point écoutés, et cette calomnie devint le prétexte de la fermentation. Deux patrouilles, cependant, se croisoient dans la rue et ne dissipoient pas l'attroupement. 11 arriva une voiture de place, chargée de quatre personnes. Le peuple l'arrête; un gros homme se montre à la portière; aussitôt, plusieurs voix s'écrient qu'on le reconnoit, qu'il est des Jacobins, qu'il est du district de Saint-Lazare, qu'il est excellent patriote. Cet homme exige du silence et est obéi. Il fait une sortie contre les aristocrates rnonarchiens, approuve la justice qu'on paraissoit disposé à en faire, ajoute qu'elle est d'autant plus méritée que ces MM. se sont assemblés malgré la défense de la municipalité. Il propose de lire la loi qu'ils ont enfreinte; il tire de sa poche une feuille de papier à tellière, il ht cette première phrase : « Monsieur, nous avons eu l'honneur de vous prévenir que la Société reprendra ses séances le lundi 28 de ce mois ». A ce peu de mots, il a reconnu son erreur et a voulu s'interrompre pour chercher un autre papier; on le force à continuer. Alors, en balbutiant, il achève la lecture du papier, qui étoit notre lettre à M, le maire ; lettre
(1) Ce nom ne figure pas sur les listes citées plus haut.
258 LES CLUBS GONTRE-REVOLUTIONNAIRËS
dans laquelle nous annoncions les mesures prises par le directoire de la Société, pour empêcher la tenue de la séance. L'orateur s'est esquivé après sa lecture, qui a convaincu de sa mauvaise foi ceux qui étoient à portée de l'entendre, mais qui parut aux plus éloignés la loi même que cet émissaire nous accusoit d'avoir enfreinte.
« C'est après cette lecture que le sieur Pigrais a été frappé, comme nous l'avons dit précédemment. Quelques-uns de ses assassins ont rapporté une cocarde qu'ils disoient avoir prise à son chapeau. Elle étoit aux trois couleurs; mais, pour faire croire qu'elle étoil blanche, ils la montrèrent du côté de la doublure.
« L'attroupement étant augmenté, plusieurs personnes témoignèrent le regret d'être arrivées si tôt. Si i\ous n'étions venues quà huit heures^ dirent-elles^ nous aurions trouvé tous ces gredins réunis, et il ne nous en aurait pas échappé un seul.
« Quelques momens après, un grouppe nombreux, à la tête duquel étoit un jeune grenadier, a pénétré dans l'intérieur de la maison ; un moment après, M. Bailly a paru à la porte, et un officier a fait entrer une patrouille dans la maison. Plusieurs personnes ont encore été maltraitées ou insultées par le peuple; aucune patrouille ne se trouvoit dans les rues latérales au moment où se commettoient ces excès. Enfin M. Bailly est sorti de la salle, a assuré qu'il n'y avoit plus personne que les gens de la maison. Il a dit: J'ai promis de so?'tir le dernier, me voici, je tiens parole; ainsi je pense que nous n'avons plus rien de mieux à fœre que de nous en aller chacun chez nous; allons, mesdames, engagez ces messieurs à se retirer. Les dames ont refusé d'abord de convenir qu'elles eussent du crédit sur l'esprit de ces messieurs; cependant, après une assez longue conversation avec M. le maire, l'attroupement s'est dissipé.
<( Sur ce récit, nous demandons qu'il soit informé contre les auteurs de l'attroupement et des différentes violences exercées contre les auteurs de la calomnie relative à la cocarde blanche; contre le quidam venu, lui quatrième, dans une voiture de place, et ayant excité le peuple contre nous, en nous accusant faussement d'avoir désobéi à la loi. Nous demandons, de plus, que M. le maire veuille bien s'expliquer avec vous et avec nous, sur la conduite qu'il a tenue dans cette journée, et notamment sur la circonstance par laquelle l'homme venu dans la voiture de place, et qui excitoit le peuple contre nous, s'est trouvé porteur de la lettre ou de la copie de la lettre écrite par notre directoire à M. le maire, le matin du 28 mars, et que nous n'avions communiquée à personne.
« Le concierge du bâtiment certifie qu'un grouppe est entré dans
la maison, a cassé le treillage du bout du jardin, que l'on a pris les bougies qui étoient dans les lustres, que l'on en a cassé un, que l'on a pris, dans une table à lui, une montre, un médaillon et autres bagatelles de cuivre; qu'enfin la garde restée dans la maison a dit à plusieurs membres qui arrivoient successivement, après leur avoir demandé leurs cartes, leurs noms et leur demeure, qu'il n'y avoit point d'assemblée, que c'étoit pour la troisième fois qu'on leur sauvoit la vie, mais qu'à la quatrième on n'en répondoit pas (1).
« Nous demandons qu'il soit informé contre les auteurs des dégâts et des vols ci-dessus mentionnés, et sur la conduite des soldats de garde qui ont arbitrairement vexé des citoyens, et ne leur ont pas donné les secours qu'ils dévoient en attendre. Nous vous observons que vous êtes responsables des dégâts commis, parce que vous n'avez pas fait ce qui étoit nécessaire pour les empêcher.
« Voilà, messieurs, l'ensemble des faits relatifs à la journée du 28 mars, et que nous vous dénonçons. Nous ne sommes coupables d'aucun délit, et nos adversaires sont prévenus de délits graves. A peine chez les peuples les plus esclaves trouveroit-on l'exemple d'une soumission à la volonté du despote égale à notre constante déférence aux intentions du corps municipal. Nous avons, pendant des mois entiers, fait le sacrifice de nos droits ; nous savions bien que, même pour vous, les circonstances étoient difficiles ; mais nous espérions qu'un jour vous en triompheriez. Il ne nous est échappé contre vous aucune plainte, aucun reproche; on ne nous a pas vus, comme le club des Cordeliers, afficher des placards séditieux et vous dénoncer au peuple. Peut-être cette constante modération méritoifelle de votre part au moins une prompte justice; aujourd'hui nous vous demandons justice et vengeance. Nous vous dénonçons les désordres que vous auriez pu prévenir en nous jugeant, l'émeute que vous auriez évitée en nous envoyant deux jours plus tôt la lettre qui n'est arrivée que le 28 mars, et les attentats contre la sûreté individuelle, que vous auriez •empêchés en montrant la ferme résolution d'user de la force publique.
(1) « Un caporal d'un bataillon de la garde nationalo, dont les volontaires de cette môme garde avoient pris le nom par subterfuge, lorsqu'il s'était présenté pour demander à parler à un membre du Club monarchique, a été dénoncé à son bataillon comme membre du Club monarchique; et sur cette dénonciation, son bataillon a pris l'arrêté de le dégrader à la tête du corps. L'exécution du jugement n'a pas été réalisée, parce que le hasard l'avoit fait se démettre de son grade quelques jours avant celui oîi il s'étoit présenté pour demander quelqu'un de la Société, rue des Petites- Écuries. »
« Nous vous offrons, sur la première réquisition qui nous en sera faite, (le répondre à tous les reproches, de confondre tous les délateurs, de vous donner tous les renseignemens qui peuvent éclairer votre décision. Depuis trois mois, notre procès s'instruit dans les ténèbres de votre comité des recherches; depuis trois mois nous sommes tourmentés et vexés ; nous ne voulons décidément plus l'être. Un plus long délai de votre part seroit un véritable déni de justice, et alors nous vous prévenons que notre intention est de nous pourvoir devant le Directoire du département de Paris. Nous sommes décidés à parcourir tous les degrés de la hiérarchie des pouvoirs administratifs, nous chercherons la justice jusqu'à ce que nous rayions trouvée, et si partout on nous la refuse, il sera démontré à toute la France que la liberté n'y existe pas; car il n'y a point de liberté partout où il n'y a point de justice.
« Signés : Dubergier, président; Hamelin, vice-président; D'Agieu, de Rossy, Cormier, Hautefort, Armand, Stanislas Glermont-Tonnerre. »
Glermont-Tonnerre devenait le point de mire des attaques jacobines. Une députation de la Société des Amis des Droits de l'homme, au faubourg Saint-Antoine, réclama « les honneurs de la lanterne » en sa faveur. 11 laissait subsister ses armoiries sur le fronton du château de Ghamplâtreux, sur les murs de l'église; il avait établi un club monarchique dans une petite ville voisine (1), assurait-on.
Dans une séance de l'Assemblée nationale, la majorité décida qu'Avignon ne serait pas réuni à la France, et Glermont-Tonnerre, à la sortie de cette séance, fut malmené. L'affaire fut racontée ainsi par un monarchiste :
« Paris.
« Lettre aux Rédacteurs du Journal.
(C Témoin, messieurs, de ce qui est arrivé hier à M. de Glermont- Tonnerre en sortant de la séance de l'Assemblée nationale, j'ai cru devoir consigner dans un journal, connu par son exactitude à n'admettra que des faits vrais, ceux que plusieurs folliculaires vont sans doute dénaturer, et qu'il est très important que l'on connoisse.
(1) Séance du 8 mai 1791, au club des Jacobins. — Le Lendemain, numéro du 10 mai 1791.
« A Tissue de la séance d'hier M. de Clermont-Tonnerre est sorti par la petite porte qui donne sur la terrasse des Feuillans. Une femme lui a dit : « Cela est-il fini? » Il a répondu : « Oui, madame. » Elle lui a dit : « Qu'a-t-on décidé? » Il a répondu : « Qu'Avignon ne seroit pas réuni à la France. » Et il a continué son chemin sans ajouter un seul mot, ni faire un seul geste. Un homme vêtu d'une redingotte nationale, que j'ai entendu nommer Saturnin, a dit : « C'est lui qui a fait le décret, c'est un scélérat, un gueux, etc., etc., il faut le pendre... » Le même cri a été répété par plusieurs autres. M, de Clermont n'a rien répondu, ne s'est pas même retourné, et a continué son chemin sans doubler le pas. Les cris ont augmenté, on disoit : « A la lanterne, pendez-le, au bassin, au chat, etc., etc. » Mais la contenance de M. de Clermont-Tonnerre étoit tellement tranquille, il paroissoit même si étranger à ce qui se passoit, que les grouppes qui se formulent de part et d'autre auprès de lui se demandoient les uns aux autres : « Où est-il? Montrez-nous le donc? etc. » Il étoit auprès d'eux.
« Il n'y avoit que huit ou dix personnes qui voulussent échauffer le grouppe, et notamment une vieille femme et l'homme en redingotte bleue. Enfin la masse entière s'est ébranlée; on a saisi des chaises; d'autres étoient armés de bâtons; tous ont couru sur M. de Clermont-Tonnerre; il n'a eu que le temps d'entrer chez le suisse qui est à la porte de la cour du Manège.
« Un officier de la garde nationale et trois ou quatre autres personnes l'ont aidé à sortir de chez le suisse et l'ont conduit, à l'aide de six cavaliers de la garde nationale, jusqu'à un fiacre qui passoit dans la rue de l'Échelle. M. de Clermont y est monté au milieu d'une foule très considérable, de laquelle partoit {sic) beaucoup de cris de lanterne et des menaces de tous les genres. L'officier de la garde nationale et un autre garde national en uniforme que je ne connois pas, sont montés dans le fiacre; les six cavaliers l'ont escortés (sic) jusqu'à la rue des Vieilles-Tuileries. La foule a suivi le fiacre et s'est grossie pendant la route; une demi-heure après, elle a brisé la porte de sa maison, s'est précipitée dans l'avenue; plusieurs femmes portoient des cordes; les six cavaliers qui étoient dans la cour ont à eux seuls fait rétrograder toute la foule, et ont constamment défendu la porj^. Pendant tout l'après-midi la maison a été environnée d'hommes attrouppés; les renforts de gardes, qui sont successivement arrivés, ont eu la contenance la plus ferme et ont évité tout désordre. M. de La Fayette a pris toutes les précautions possibles; M. le Maire s'est porté au lieu de l'attroupement. Tous les témoins de cette scène, tous
262 LES CLUBS GONïRE-RÉVOLUTIONN AIRES
les amis de l'ordre, doivent rendre justice au zèle et à l'activité de la garde nationale.
« J'observe que c'est pour avoir parlé à la tribune, pour y avoir prononcé une opinion que l'Assemblée nationale a adoptée à une pluralité de quatre cent quatre-vingt-dix-sept voix contre trois cent seize; que c'est deux jours après qu'il a eu parlé, dans la même Assemblée, avec beaucoup de force contre ceux qu'il accuse de dénaturer et de souiller la révolution, qu'un législateur est insulté, attaqué au milieu de la capitale. Certainement il n'y aura de liberté que lorsque le peuple de Paris saura respecter les loix et se défendre de tous les brigands qui le séduisent.
« J'ai l'honneur d'être bien sincèrement,
« Monsieur,
« Votre très humble et très affectionné serviteur,
« Petit.
« A Paris, le 5 mai 1791 (1). »
Dans une lettre publiée par la même feuille, môme numéro, Clermont-Tonnerre donne le nom de l'officier : Durocher. Au n" 22, il indique le nom du citoyen qui a pris sa défense avec Durocher : c'est M. Lecrac, domestique de M. Delfaut, rue de Bourbon Saint-Germain, n» 125. Il cite, en outre, un perruquier de la rue Aumaire, nommé Devienne, et M. Châtelain, ci-devant grenadier au régiment d'Angoulême.
Selon beaucoup de gens, Clermont-Tonnerre et le Club monarchique projetaient la contre-révolution. Le journal du Club prit sa défense, quand on accusait les membres de la Société royaliste de chercher à fomenter des troubles. Il imprimait :
« Contrepoids a la calomnie.
« On nomme deux des personnes arrêtées commes chefs ou agens des chefs d'un projet de contre-révolution. On les dit mis en œuvre par le Club monarchique; accusation qui peut être vraie, mais qui peut être fausse, comme il y en a eu tant. On nomme aussi pour dénonciateur de ce projet un sieur Rutaud, que l'on dit fils du prote de M. Langlois, imprimeur. Les sieurs Thévenault et Lacombe lui avoient remis quarante mille livres en assignats, afin d'acheter des rebelles. Le sieur Rutaud s'est prêté à tout pour tout connoître""; et dès qu'il a été au fait du complot, il s'est rendu à la section des
(1) Journal de la Société des Amis de la Constitution monarcltique, du samedi 7 mai 1791, n-ai, t. III, p. là 4.
Carmes, qui a reçu les assignats en dépôt, la déclaration du sieur Rutaud, et qui a pris le dernier sous sa garde spéciale, afin de le garantir des projets de vengeance qu'il peut avoir à craindre. L'épouse de M. Lacombe est gardée à vue. L'indignation qu'excite ce projet est générale, et elle est légitime si le projet est avéré. M. de Clermont- Tonnerre est fort compromis dans les discours publics. Gardera-t-il un silence suspect et même coupable sur des inculpations aussi graves que celles dont il est entouré? »
— « 11 me semble qu'un homme, sans devenir ni suspect ni coupable, peut se taire sur une calomnie qui n'a ni probabilité ni fondement. Je n"ai rien à dire aux auteurs d'une infamie qui certes ne croyent pas ce qu'ils publient; mais je réponds volontiers au journaliste honnête, dont je connois la bonne foi et l'impartialité. Je suis totalement étranger à l'affaire à laquelle on attache mon nom. Je n'ai jamais donné un denier dont je doive désavouer l'usage. Les seuls fonds appartenans à la Société monarchique dont j'aie été momentanément chargé, sont les onze mille et quelques cents livres employées à la distribution de pain faite il y a plus de deux mois. Ceux qui me connoissent savent bien que ma fortune, peu considérable il y a deux ans, et réduite encore depuis cette époque, ne me permet aucune dépense. Telle qu'elle est, je serois encore prêt à la partager ^vec celui qui viendroit m'apprendre que nous sommes véritablement libres sous la loi, et qu'il n'y a plus ni délateurs ni factieux.
« Stanislas Glermont-Tonnerre. »
Le Journal de Paris inséra, le 6 mai 1791, une lettre de ce député.
« 4 mai 1791.
« Aux Auteurs du Journal.
« Messieurs,
« Dans les circonstances où je me suis trouvé aujourd'hui en sortant de l'Assemblée nationale, accueilli par les outrages et les menaces atroces d'une foule d'hommes que je n'avois pas provoqués, j'ai éprouvé un sentiment bien doux et que je m'empresse de manifester.
« Au moment où je suis entré chez le suisse des Tuileries pour me soustraire à ceux qui me poursuivoient, j'ai vu un jeune Officier de la Garde nationale se précipiter dans cette même pièce, me jurer qu'il mourroit avant que l'on insultât devant lui un Membre du Corps législatif. Mon frère, a-t-il dit, est mort en faisant son devoir et maintenant l'ordre public, je veux imiter son exemple. Cet estimable jeune
homme se nomme du Rocher; il ne m'a point quitté qu"il ne m'ait reconduit chez moi.
« Au même moment un autre Citoyen m'a fait une offre semblable, s'est de même attaché à mes pas et m'a conduit chez moi : j'ignore son nom; il m'a quitté dès que je n'ai plus eu besoin de lui, en me disant seulement qu'il étoit domestique chez une personne dont je n'ai pas bien entendu le nom. Je désire que cet honnête Citoyen veuille bien se faire connoitre à moi. En tout j'ai à rendre à la Garde Nationale l'hommage de reconnoissance le plus mérité : six Cavaliers ont sauvé ma personne et ma maison de la foule qui, ayant brisé ma porte, a pénétré dans ma cour.
(( J'ai l'honneur d'être, etc.
« Stanislas Clermont-Tonnerre. »
Le 21 juin 1791, il annonça à plusieurs de ses collègues de l'Assemblée nationale qu'il avait été arrêté par le peuple dans les Tuileries.
Le journal du Club avait reçu du même cette réclamation :
« Au Rédacteur.
« Monsieur, « Quelques journaux, et notamment le Journal général de France, dans son n° 133, paroissent m'attribuer un ouvrage intitulé : Heureux effets de la Révolution et de la Constitution ^ chez Gattey (1).
« Je ne suis point l'auteur de cet ouvrage, que je n'ai pas même lu, et que je ne connois que par la note de ce journal. « Je vous prie d'insérer ce désaveu dans votre feuille. « Je suis, monsieur,
« Votre très humble et très obéissant serviteur, « Stanislas Clermont-Tonnerre.
« Ce n mai 1791 (2). >-
Ajoutons aux événements les écrits pour ou contre la Révolution. Dans le cours de l'année 1791, la polémique entre les patriotes et
(1) Voir plus bas, Librairies.
(2) Journal de la Société des A7nis de la Constitution monarchique, du sameili 31 mai 1791, u» 23, t. III, p. 1 et 2.
les monarchistes fut très ardente. Tous les Parisiens s'en occupaient, lisaient avidement journaux et brochures de Tun ou l'autre camp, ce qui entretenait les animosités.
Le Tarif des députés à V Assemblée nationale contenait cette phrase :
« Le Club monarchique vaut tout autant que 4 Champenois (1). »
Un libelle des plus violents, intitulé : Vie publique et privée de Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, était dédié aux Amis de la Constitution monarchique (2).
Une brochure, Y Assemblée des Noirs (3), assiégée hier au soir par le peuple, rue Royale, annonçait :
« Errans depuis la funeste aventure des Capucins, partout repoussés, la constance peu commune des Noirs les avait logés rue Royale,' n» 28, Ils s'y sont assemblés en catimini... Il étoit environ sept heures. Plusieurs voitures obstruoient la rue Royale (4). »
Corsas écrivait, en mars 1791, un article satirique sur la réception de Riquetti Mardi-Gras au Club monarchique.
Le journal VAmi de la Constitution, fondé le 1" octobre 1791, se déclara monarchiste, d'accord avec la Constitution, menaça de poursuivre « avec une opiniâtreté honorable tous ceux qui seraient tentés d'élever leur fortune et leur puissance sur les débris du trône (5). »
Voilà pour les opposants au Club monarchique; voyons maintenant les élucubrations des hommes qui, plus ou moins, marchaient d'accord avec lui. Généralement, elles prenaient le ton de l'ironie, s'inspiraient des Actes des Apôtres.
C'était, en premier lieu :