‹ Les clubs contre-révolutionnairesChapitre 3 sur 73 · MUNICIPALITÉ DE PARIS · texte numérisé non relu

MUNICIPALITÉ DE PARIS

« Le Corps municipal vient de rendre une proclamation par laquelle, conformément au décret de l'Assemblée nationale relatif aux corps armés, il défend aux Vainqueitrs de la Bastille de s'assembler et de prendre aucunes déhbérations » (3).

(1) Bibliothèque de la Chambre des députés, Bf'" 222, t. I d'un recueil factice.

(2) Bibliothèque de la Chambre des députés, Les intrigues dévoilées, ou les trente-trois factieux dénoncés ; le duc d\.., les Lameth, substituts du ci-devant Mirabeau, Barnave, etc.

(3) Journal de Paris, numéro du 30 décembre 1790.

A propos de la presse réactionnaire, il importe de ne pas oublier que les journaux royalistes donnèrent, les premiers, l'exemple du stjde injurieux et cynique, employé par le père Duchesne. C'est vainement que des historiens ont prétendu le contraire.

Il parut, en 1790, une brochure : de l'Imprimerie du sieur Motier (La Fayette). Et se trouve chez madame Bailly, rue Trousse-Yache. Tout le travail est à l'avenant, rempli d'injures grossières, d'ignobles imputations touchant à la vie privée.

Pour défendre l'aristocratie, pour attaquer la démocratie naissante, les journalistes ne manquèrent pas, soldés ou non par les opposants. Leur plume traduisit presque constamment le dédain qu'ils éprouvaient à propos des hommes et des événements de l'époque. Rivarol et Ghamfort avaient des imitateurs, qui comptaient trop sur l'esprit pour avoir raison de la vérité palpable, pour amoindrir, dénaturer ou nier les faits les plus évidents.

Le monarchisme, dans la presse, ne cessa de lancer des flèches sur le peuple, au risque de le blesser, parfois avec l'intention de l'irriter et de le porter aux excès. Un mot piquant, une expresion ironique, une calomnie dénuée de tout fondem.ent, suffisaient à eng-endrer des haines redoutables, entretenaient le feu de la discorde, rendaient les émeutes fréquentes, et c'était justement que Danton appelait l'abbé Royou « le Marat de la monarchie », quand VAmi du Roi^ qui commença de paraître le 1" juin 1700, devint tout à fait agressif et violent. On prétendait que le « pape Royou » se cachait au fond d'une cave, en juin 1791, et que son journal se distribuait la nuit.

Les Actes des Apôtres dataient leur apparition de VAn zéro de la liberté. C'était chez la marquise de Chambonas que les rédacteurs de cette feuille tenaient conseil ; Rivarol, Champcenetz, le vicomte de Mirabeau et le Comte de Tilly s'y inspiraient pour vilipender les patriotes. Ensuite, ils faisaient ordinairement leur journal chez le restaurateur Beauvilliers, ou chez Mafs, au Palais-Royal. Dans ces dîners, dits évangéliqu^s, les initiés seuls étaient admis, se mettaient à causer entre eux. Les « apô-

très » écoutaient attentivement, écrivaient la conversation en cours sur un coin de table.

Ainsi se trouvait rédigé, mystérieusement, le numéro du journal les Actes des Apôtres. Ce numéro était laissé sur la carte du restaurateur; du restaurateur, il passait aussitôt chez un libraire dont la boutique avoisinait l'établissement de Beauvilliers, et qui se nommait Gathey (I).

Nous aurons plus d'une fois, dans ce livre, l'occasion de faire des rapprochements entre les menées mystérieuses des royalistes et les critiques imprimées qui paraissaient en même temps, et qui étaient publiées sous forme de journaux, de brochures, d'affiches, d'estampes avec ou sans texte.

C'étaient des provocations sur lesquelles comptaient les monarchistes pour amener des émeutes, dont souvent ils furent les victimes involontaires, les battus par imprudence.

Dans le tome quatrième du Journal de Louis XVI et de son peuple., ou le Défenseur de Vaiitel, du trône et de la patrie., un rédacteur s'attaquait au côté gauche ou sinistre de l'Assemblée constituante. Ce journal, commencé en 1790, vécut jusqu'à la fm de ladite Assemblée, soutenant la monarchie avec une âpreté excessive, sans se soucier des faits accomplis, des besoins de l'époque, des abus passés.

Les Actes des Apôtres ne tarirent pas en insultes adressées aux patriotes, depuis 1789 jusqu'en 1791. Son prospectus portait pour épigraphe :

« Qiiid Domini facient, audent cum talia fures. « Liberté, g^aieté, démocratie royale. »

Le l*"" octobre de la même année parut A deux liards, à deux liards mon journal (2), dans lequel nous lisons, au début :

« Je n'emploierai que quelques lig-nes à me mettre au courant de la nouvelle Assemblée nationale. Elle a débuté sur le théâtre du Manège le 1*' octobre 1791, l'an IIl de la révolte, en langage vulgaire l'an 1791, vérifié ses pouvoirs en deux jours, juré trois fois, insulté le Roi, la garde nationale, le public, bafoué les ministres, et gagné 150.000 francs. »

(1) Voir, plus bas, Salons, cafés, redawants , libraires. (2; Ce journal eut des imitateurs, qui iio brillèrent pas toujours par l'esprit.

Nous lisons, au premier mois, ii° 11, page 2 : « L'Assemblée a renoncé à être honorable et honorée. J'aime à voir qu'elle se rend justice. »

Deuxième mois, n° 30, page 3 : « Nos révolutionnaires sont fiers d'avoir réussi à intéresser l'univers entier à les voir pendus. »

Les Sahats jacohites [sic), par Marchant, journal publié en 1791 et en 17.J2, contenait dans son cinquantième numéro les phrases suivantes :

« Parlons des Jacobins. Je vais donner le précis d'une de leurs plus belles séances, celle du 28 août de la troisième année de la canaillocratie » (1),

La Chroniqice dxo Manège, du même Marchant, écrite dans bî genre des Actes des Apôtres, avait été publiée en 1789.

Le Babillard, en juillet 1791, parlait du « joug clubinocratique )) ; il parlait aussi des républicoquins.

Ce journal « du Palais-Royal et des Tuileries », rédigé par Joseph-Alphonse Esménard, du 5 au 30 octobre 1791, eut un supplément, le Chant du coq, feuille encore plus ultra-monarchique (2).

A la veille de la réunion de l'Assemblée législative, le Journal dit Soir ou le Petit Page, terminait sa carrière en imprimant :

« Bulletin de la séance dliier et d'aujourd'hui.

« Il a été décrété que la liste des gredins qui doivent remplacer ceux-ci serait imprimée; qu'ils entreraient en pleine et entière activité le 1" octobre prochain, et qu'ils voleraient, pilleraient et égorgeraient, feraient voler, piller et égorger, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu d'en ordonner autrement » (3).

Le journal V Apocalypse^ commencé en janvier 1791, et qui a eu cinquante numéros, portait pour épigraphe : Ad majorem liegis gloriam. En effet, il sacrifiait tout à la volonté absolue de Louis XYL

(1) Les Sabats jacobites, 2« volume, p. 39o. — La Chronique du Manège, in-8", eut 24 numéros.

(2) Esménard s'enfuiL au 10 août 1792, offrit ses services au conile de Provence, à l'étranger, rentra en France en 1797, collabora à Xa Quotidienne, et fut banni au 18 fructidor.

(3) In-S" publié du 22 au 26 septembre 1791 ; numéro du 2G septembie, p. o.

La Rocamiole des Journaux ou Histoire aristo-capucino-ccmù/ne de la Mévolution, rédigée par Dom Regius antijacobincs ET C^ inscrivait au frontispice de son cinquième numéro :

(( Une Foi^ ime Loi, un Roi. »

Une feuille qui n'eut que quatre numéros, parus en 1790, était intitulée : Affiches de V Aristocratie ^ ou Journal Aristocratique.

L Anti-Marat (1/91) était l'œuvre d'une société de gens de lettres royalistes. Le Gontre-révolutio7inaire justifiait son titre ; le Contre-poison des Jacobins était signé par Moreau et Jardin.

Du Rosoy, dans sa Gazette de Paris, commencée le 3 novembre 1789, terminée le 10 août 1792, faisait une guerre perpétuelle au nouvel ordre de choses, et, en mai 1792, Royou, dans son Ami du Roi, annonçait comme certaine la résurrection de l'ancien régime. Les Actes des Apôtres appelaient la guillotine « la Mirabelle », par allusion au grand orateur.

Dans le Journal de la Cour et de la Ville (Petit Gauthier), Gauthier osait écrire, en 1792 :

« Qu'attendez-vous ? Faut-il que le sang ruisselle de toutes parts? Ne perdez pas de tem[)S, mettez double charge dans vos fusils, faites marcher vos canons ! Volez à l'affreux repaire des Jacobins, et exterminez-les tous jusqu'au dernier (1)! »

Bien d'autres organes du monarchisme ont laissé des traces, généralement incomplètes, dans les bibliothèques et dans les archives, pour l'époque révolutionnaire. Nous n'avons dû indiquer ici que les plus essentiels, afin de ne pas multiplier inutilement les titres des journaux n'ayant fait que paraître et disparaître, les titres de brochures passées inaperçues, dont l'énumération sortirait de notre plan.

Qu'il nous suffise des citations précédentes. Elles caractérisent l'esprit des hommes d'opposition au progrès révolutionnaire, depuis 1789 jusqu'à la fin de 1792, c'est-à-dire dans la première période de réaction, pendant laquelle les Feuillants et les modérés de toutes nuances mêlaient souvent leur voix à celle des royalistes, en ne voulant pas aller plus loin que la Constitution de 171)1, en demeurant simplement Co?25/?^z^tionnels, ou libéraux ayant le Roi à leur tête.

(1) Le Journal général de la Cour et de la Ville parut du 13 septembre 1789 au 10 août 1792.

Les royalistes essayèrent de corrompre des clubistes populaires; mais ce fut sans succès.

On trouva dans l'armoire de fer une note indiquant que les assemblées et clubs coûtaient quatorze mille livres, les intelligences à conserver dans les clubs onze mille livres, plus quatre orateurs dans chaque section à trois cents livres, soit quarantetrois mille deux cents livres. Pour une pareille somme, la majorité des clubistes ne pouvait être entamée.

A de rares exceptions près, les réactionna-ires, les partisans de la royauté absolue, ne réussirent pas à acheter des consciences. Leur plan fut vite deviné par les masses. Le parti de la cour était appelé Parti de l'Œil-de-Bmif^ à Versailles, comme il le fut à Paris (I). Il agissait beaucoup^ mais sans effets réels. Il produisait un courant contraire à ses vues, entravait le mouvement, mais ne parvenait pas à l'arrêter. Loin de là, il faisait naître l'union temporaire des amis de la Révolution, lors des grandes journées, — le 14 juillet, le 4 août 1 789, la fuite du Roi, le 20 juin et le 10 août 1792, la proclamation de la République, et le décret qui déclarait la « Patrie en danger ».

Telle fut la première période de réaction, allant de 1789 à 1793, uniquement monarchique, religieuse et nobiliaire, repoussée de toutes parts, énergiquement, par les patriotes encore unis dans la même pensée d'émancipation.

Cette période de réaction fut très sérieuse, car elle grossit de jour en jour, accrue tantôt par les émigrés, tantôt par les prêtres insermentés, tantôt par les insurgés de l'Ouest, tantôt enlin par les mécontents que faisait la réussite des partis vainqueurs, des Jacobins^ des Cordeliers, des membres de la Commune^ des patriotes suivant leur voie malgré l'Europe coalisée, déliant les souverains étrangers, résolus à périr ou à assurer le triomphe de la démocratie. Période intéressante et assez longue.

A diverses reprises, les émigrés, les prêtres insermentés et les insurgés de la Bretagne et de la Vendée s'entendirent, de

(1) Voir, plus bas, Comiiù autrichien.

leur côté, pour enrayer la Révolution; trop souvent les rebelles à la loi, par ambition ou entêtement, contribuèrent consciemment ou inconsciemment à créer des embarras politiques dont l'effet principal fut de pousser les gouvernements successifs aux violences et à l'arbitraire. Journalistes, clubistes, administrateurs, tous les Français voués à la politique s'engagèrent dans une série de luttes où chacun finit par perdre le calme nécessaire aux hommes qui dirigent les affaires d'un pays. La mêlée faisait présager des années effroyables.

Le point de départ de la Terreur est, quoi qu'on ait pu dire, la première période de réaction, pendant laquelle, déjà, des trahisons à l'intérieur et aux armées, des provocations perpétuelles adressées aux patriotes, des paniques causées par les alarmistes rendirent tout accord impossible et firent dévier plus d'un caractère honorable. Des gens d'espèces les plus diverses, qui vivaient de leurs relations avec les aristocrates, étaient essentiellement contre-révolutionnaires.

Quand arriva la seconde période, — de 1793 à la moitié de l'année I 794, — comprenant la tragique lutte des Girondins avec les Montagnards et le triomphe des Robespierristes, jusqu'à la réaction thermidorienne, l'opposition des clubs royalistes cessa tout d'abord, (^elle des Girondins, tombés du pouvoir, continua sourdement à la veille du 31 mai 1793. Puis, sous le nom à'IndîUgents, plusieurs révolutionnaires bien connus pour leur ardeur et leur audace soutinrent le choc des partisans exclusifs de Robespierre, de Couthon et de Saint-Just, — le Tfkmiviral^ — qui les accusèrent de tremper dans la réaction, d'être modérés, ambitieux, hommes d'Etat, même royalistes.

Donc, réactionnaires furent les hommes de la Gironde en face des hommes de la Montagne, puisqu'ils n'adoptaient pas la marche suivie par leurs adversaires; réactionnaires furent les JDantonistes, puisqu'ils s'arrêtèrent, eux aussi, devant les Robespierristes, et devinrent les modérés de la Montagne, puisqu'ils voulurent terminer la Révolution par la clémence. Mais rien ne prouve qu'ils conspirèrent avec d'Orléans et Dumouriez, qu'ils se vouèrent au fédéralisme, qu'ils eurent la pensée de rétablir la monarchie, de détruire la représentation

nationale et le g-ouvernement républicain ( 1 ). Ils étaient, en quelque sorte, des imprudents qui voulaient endiguer un torrent qu'ils avaient d'abord suivi dans sa course.

Les Girondins avaient prêté le flanc aux Montagnards, à cause du point d'appui qu'ils cherchaient dans les départements, on l'a pu croire, pour chercher à organiser de petites répubhques fédératives, et à rompre l'unité nationale que la Convention en majorité entendait sauvegarder. Après la journée du 31 mai, ils avaient formé un gouvernement insurrectionnel contre la Convention, sous le titre à'AssemUée des départements réunis ; leur petite armée, dans le Calvados et l'Eure, qui était commandée par Wimpfen, se composait principalement de royalistes.

Aucun club ne suivit la politique girondine, dont les adeptes se réunissaient surtout dans le salon de madame Roland de la Platière, dès le moment où le parti qu'illustra Yergniaud acquit une puissance redoutée par les Montagnards,

Puis, quand ceux-ci furent de force à l'emporter, le Comité Valazé, d'abord non en vue, presque secret, mais déjà dénoncé par Marat, prit la tournure de complot (2) et n'aboutit pas.

Chez Lucile Desmoulins, on vit nombre de Cordeliers, notamment Danton, coudoyant Robespierre. Il y eut scission. Robespierre céda la place, en cette réunion, aux Indulgents^ qui périrent sur l'échafaud comme les Girondins, noyés dans le torrent.

Alors, la presse des opposants actifs se tut, ou à peu près. Exceptionnellement, certains journaHstes jouèrent leur tète en écrivant contre le parti dominant, devenu implacable. Les feuilles royalistes ou aristocratiques avaient disparu ; leurs rédacteurs s'étaient réfugiés à l'étranger pour attaquer encore la Convention et faire chorus avec les émigrés.

Lorsque Robespierre eut succombé, une troisième période de réaction fiit la conséquence de sa chute. Cette situation, toujours troublée, mais surtout confuse, rendit le courage aux

(1) Voir, plus bas, Comité orléaniste.

(2) Voir, plus bas, Comité Valazé.

monarchistes et aux nobles qui avaient survécu, possédaient des adeptes jusque dans la Convention, et s'estimaient heureux d'avoir assisté à la Réaction thermidorienne.

Mais ces g-ens-là, craignant d'être regardés comme suspects, n'exposaient plus leurs opinions en public. Secrètement, dans les salons, dans les boudoirs, oii ne se rencontraient que des amis éprouvés et sûrs, y lisant les journaux, les nouvelles à la main, ils espéraient toujours voir un temps meilleur; un successeur de Louis XVI, ramené par les souverains coalisés; la France délivrée des révolutionnaires et reprenant le bon ton et les plus jolies manières.

Ils avaient des clubs à huis- clos, des officines de conspirations où s'étaient réfugiés les derniers débris de la noblesse et du clergé encore debout. Ils guettaient les républicains, s'apprêtaient à profiter de leurs fautes, se liguaient, au besoin, avec des thermidoriens, recevaient les renégats à bras ouverts, restaient émigrés à l'intérieur, résolus à fraterniser avec les émigrés de l'extérieur qui allaient bientôt rentrer. On pouvait les regarder comme des rebelles de clubs, de cercles, de salons, poussant aux manifestations plus ou moins inoffensives, promenant leur politique sur les boulevards, dans les foyeré de théâtre, chez le glacier Garchi, dans quelques cafés et restaurants qui s'étaient transformés en petits clubs contre-révolutionnaires.

La population parisienne perdait en partie les convictions républicaines; l'orientation de la politique variait d'un jour à l'autre ; les hommes et les choses changeaient presque à vue d'œil.

Sous le Directoire, succédant à la Convention décimée, ressemblant à une monarchie représentative, la troisième période de réaction redevint principalement royaliste comme la première, à cause de la faiblesse du gouvernement. Des clubs actifs se rouvrirent avec le but avoué de renverser le pouvoir, qui se réclamait encore de la République. Les ClicJiyens se proclamaient (( honnêtes gens », menaçaient les jacobinières et couraient sus aux « buveurs de sang, » comme disaient les monarchistes unis aux thermidoriens, démocrates équivoques. Afficher les opinions royalistes devint une mode; sous prétexte de poursuivre les Jacobins, on organisa la propagande en faveur du comte de Provence (depuis, Louis XVIIl).

Peu à peu, les émigrés et les prêtres insermentés se mon-

trèrent, trouvèrent des protecteurs puissants, malgré la loi, et purent entrevoir la réalisation de leurs espérances ajournées plus tard sous le Consulat et l'Empire, pour reparaître en 1814. On parla sans crainte dans les hôtels aristocratiques.

Le gouvernement lui-même servit imprudemment la réaction royaliste, en se figurant qu'il consolidait ainsi sa puissance, à l'aide de ralliés. Trompé par les apparences, il sévit à la fois, dans les premiers temps de son existence, contre les réunions républicaines ou anti-républicaines, indistinctement.

Un arrêté du Directoire parut (1), quelques mois après les journées de prairial et de vendémiaire, comme pour placer les contre-révolutionnaires sur le même pied que les derniers Montagnards. Cet arrêté, le public le lut sans trop d'émotion. Yoici sa teneur :

« Le Directoire exécutif arrête ce qui suit :

« Article premier. — La réunion formée dans le local connu sous les noms de Salon des Princes et de Salon des Arts^ boulevard des Italiens ;

« La réunion formée dans la maison de Sérilly^ vieille rue du Temple ;

« La réunion formée dans le palais Egalité, sous le nom de Société des Écliecs ;

« La réunion formée dans le ci-devant couvent des Génovéfains et connu sous le nom de Société du Panthéon ;

« La réunion dite des Patriotes^ formée rue Traversière, numéro 804 ;

« Sont déclarées illégales et contraires à la tranquillité publique.

« Leurs emplacements respectifs seront fermés dans les vingt-quatre heures, et les scellés seront apposés sur les papiers y existant.

« Art 2. — Le théâtre dit de la nce Feydeau, et l'édifice connu sous le nom à' Église de Saint-André des Arts, seront pareillement fermés dans les vingt-quatre heures.

(1) Du 8 ventôse an IV (28 février J796).

({ Le ministre de la police générale est chargé de l'exécution du présent arrêté.

« Signé : Letourneur, président.

« Lagarde, secrétaire-général . »

YIII

Par la journée du 18 fructidor le Directoire fut ébranlé, bouleversé. Les insurrections, les complots au profit de la royauté le menaçaient très sérieusement.

Successivement, une commission extraordinaire de police, une loi de police contre les émigrés avaient été votées ; en décembre 1797, la police prit les mesures les plus énergiques contre « les brigands royalistes ». Mais, en dépit du sens vraiment républicain, le Directoire poursuivit surtout les babouvistes, les ardents révolutionnaires regardés comme étant séditieux. La conspiration de Babeuf ou du camp de Grenelle le troubla plus encore que celle de la Villeheurnois et consorts , et il usa envers ceux-ci d'une clémence inutile, car ils ne cessèrent pas leurs attaques contre la République.

La troisième période de réaction devait avoir des conséquences fatales.

Dans le courant de cette période, aussi bien vers la fin de la réaction thermidorienne que sous le Directoire, les réactionnaires persévérants ne s'en tinrent pas à la polémique de la presse, des clubs et des salons. Profitant des luttes qui divisaient la Convention et des convulsions terribles de l'intérieur; exploitant avec habileté les fautes du Directoire, la confusion qui existait dans son sein, ils accumulèrent les complots.

Ils ne manquèrent pas de s'attaquer ouvertement aux conventionnels, dont la majorité s'acharnait trop sur les derniers montagnards; et, par leur fait, l'insurrection ensanglanta Paris. Quand Laurent Lecointre dénonça à ses collègues les complices de Robespierre, ils cherchèrent à prendre leur revanche; pendant deux jours, les carrosses se pressèrent à la porte des dénonciateurs. Les réactionnaires de toute nuance regardèrent la Révolution comme non avenue. Le sabre les vainquit. On sait le reste, — comment le Consulat voulut les amadouer, comment l'Empire se les attacha en partie, ressuscitant le passé au profit de Napoléon Bonaparte.

Après le 9 thermidor, les pamphlets royalistes et contre-révolutionnaires avaient employé de plus en plus l'injure, la calomnie et la menace, à mesure que les événements s'aggravaient. Un décret de la Convention défaillante avait porté :

« Quiconque sera convaincu d'avoir composé ou imprimé. des ouvrages ou écrits périodiques provoquant la dissolution de la représentation nationale, le rétablissement de la royauté... sera puni de mort. »

On s'était plaint beaucoup, sous la Terreur, de la licence et du libertinage de la presse, des calomnies, des dénonciations, des injures, des menaces que les journalistes répandaient dans le public.

Quelque temps après, néanmoins, la nouvelle Constitution (du 22 août 1795 au 5 fructidor an III) respecta la liberté de la presse.

Elle contient cet article ;

« Nul ne peut être empêché de dire, écrire, imprimer et publier sa pensée. — Les écrits ne peuvent être soumis à aucune censure avant leur publication. — Nul ne peut être responsable de ce qu'il a écrit ou publié que dans les cas prévus par la loi. »

11 restait à déterminer par des prescriptions législatives jusqu'où irait la liberté de la presse, et s'il n'y aurait pas une sorte de censure après la publication des écrits. Ce correctif annulait presque le principe.

Quant aux réunions politiques, elles se bornèrent aux assemblées primaires ou communales. Il n'y en eut plus de permanentes : les oppositions au gouvernement se manifestèrent par la plume.

Aussitôt, les journaux et les pamphlets, principalement les feuilles royalistes, redoublent d'audace, de sarcasmes et d'ironies cruelles, publient les mots lancés dans les salons, ou dans certains cafés de la capitale que fréquente la jeunesse dorée. La « bourse des Chouans », pour l'agiotage, se tient effrontément^ au café de Chartres, de onze heures à trois heures.

Le Directoire, agissant comme tous les gouvernements t'ai-''

18 LES CLUBS CONTUE-RÉVOLUTIONNAIUES

bles et tiraillés, abuse du droit de se défendre, et veut des mesures répressives. Le coup d'Etat du 18 fructidor (5 septembre 1797) suspend, ou plutôt supprime la liberté de la presse.

En effet, le conseil des Cinq-Cents déclare alors : « Les journaux, les autres feuilles périodiques et les presses qui les impriment sont mis pendant un an sous l'inspection de la police qui pourra les prohiber, aux termes de l'art. .353 de l'acte constitutionnel. y>

D'après un rapport, les journalistes sont les complices de la conspiration royale, auteurs de tous les crimes contre la société et les institutions du pays; ils reçoivent des articles à insérer; ils acceptent l'arg-ent des conspirateurs et des contre-révolutionnaires. Il faut les châtier sévèrement et promptement. A cet effet, des visites domiciliaires sont ordonnées. La commission établie pour frapper la presse propose de déporter les propriétaires, entrepreneurs, auteurs, rédacteurs et collaborateurs de soixante-sept journaux, soit à Paris, soit dans les départements. Plusieurs députés, même, opinent pour qu'on les déporte en masse.

Un vote intervint. Quarante-cinq journalistes furent déportés, cinq furent rayés, dix-sept furent renvoyés à nouvel examen. Dupont de Nemours, philosophe, économiste, rédacteur de V Historien^ membre du conseil des Cinq-Cents, ancien député à l'Assemblée constituante, eut son imprimerie détruite. Ne voulant pas être ainsi discuté, il donna sa démission de membre des Anciens, et s'exila volontairement aux Etats-Unis. Barbé-Marbois, l'abbé Sicard, La Harpe, Fontanes, et d'autres écrivains furent déportés ou proscrits. « Convaincu de la réalité de la conspiration, le Directoire décerna des mandats d'arrêt contre les auteurs du Bulletin des armées coalisées^ la Parisienne^ la Quotidienne (1), le Courrier de' Paris, le Miroir, le Grondeur^ le Démocrate, les Hommes libres, le Défenseur des princi2)es, la Feuille du jour^ le Nécessaire, le Défendeur de la Patrie (2) ». Les scellés furent apposés sur leurs presses. Le Directoire demanda en outre une loi répressive des abus de' la presse, ou plutôt contre les polémistes qui le gênaient.

(1) Parue pour la première fois le 22 seplenibre 1702, Jour où la Hcpublique avait été proclamée. Cette feuille, souvent supprimée, reparaissait Avec un autre titre.

(2) En vertu de l'article 14i> de la Constitution.

INTRODUCTION ly

En 1796, Gracchus Babeuf, rédacteur du Tribun dio Peicple^ accusé d'attaques contre le Directoire et les conseils, fut traduit devant la Haute Cour nationale, siég^eant à Yendôme. Kn juillet 1799, les rédacteurs de onze journaux hostiles au Directoire, surtout à l'abbé Sieyès, furent incarcérés. Le martyrologe de la presse fut presque complet.

De 1789 à 1799, naquirent près de cinq cents journaux; les uns moururent faute d'abonnés, les autres par suppression, d'autres, enfin, par la mort de leurs rédacteurs.

Personne n'ignore que, malgré l'art. 353 de la Constitution de 1795, le gouvernement directorial frappa non seulement les clubs, qui étaient fermés quand cette constitution parut, mais les journaux et les imprimés de toutes sortes, quand ils lui por- .taient ombrage.

Au Directoire exécutif, composé de cinq membres plus ou moins d'accord; à un gouvernement transitoire, impuissant et très décrié, lequel cherchait incessamment sa voie, succéda l'autorité d'un général victorieux, environné du prestige militaire, ayant une popularité énorme, et prêt à saisir le pouvoir pour lui seul, — avec deux assesseurs, absorbés par sa personnalité rayonnante.

Un gouvernement quasi monarchique se constitua sous forme de Consulat, composé de trois hommes dont le maître était un militaire, à la fois héros de l'armée d'Italie et du 13 vendémiaire.

Bonaparte, qui s'était dit républicain, déclara, après le 18 brumaire : « Pour gouverner, il faut des bottes et des éperons. » Le Premier Consul renchérit sur le Directoire, dans ses attaques à la liberté de réunion et à la liberté de la presse. Comme Robespierre et le Comité de salut public avaient « ajourné cette dernière liberté jusqu'après la guerre », lui, dont la guerre était l'élément, s'empara de Tidén en se cachant sous le masque de la République.

Un arrêté parut, ainsi conçu : «Les consuls de la République, considérant qu'une partie des journaux qui s'impriment dans le département de la Seine sont des instruments dans les mains des ennemis de la République, etc., arrêtent : Article

piemier : le ministère de la police ne laissera, pendant toute la durée de la guerre, imprimer, publier et distribuer que les journaux ci-après désignés : Le Mordteur miiversel, le Journal des Débats (1), le Journal de Paris, le Bien informé, le Publicisle, Y Ami des Lois^ la Clef des Cabinets, le Citoyen français^ la Gazette de France, le Journal des Hommes libres, le Journal du Soir^ le Journal des Défenseurs de la Patrie^ la Décade philosophique, et les journaux s'occupafiû exclusivement des sciences, * arts, littératjire, etc., etc. Le ministre de la police devra présenter un rapport sur tous les journaux qui s'impriment dans les autres départements, et il veillera à ce qu'il ne s'imprime aucun nouveau journal. Les propriétaires et rédacteurs devront se présenter à la police pour justifier de leur qualité de citoyens français, de leur domicile, de leur signature, ei promettre fidélité à la Constitution. Seront supprimés sur-le-champ tous les journaux qui inséreront des articles contraires au respect dû au Pacte social (2), à la souveraineté du peuple et à la gloire des armées, ou qui publieront des invectives contre les gouvernements et les nations amies ou alliées de la République, lors môme que ces articles seraient extraits de feuilles périodiques étrangères (3) ».

La Constitution du 23 frimaire an Y III ne parla pas de la liberté de la presse; le sénatus-consulte organique delà Constitution du 16 thermidor an X (4 août 1802) n'en parla pas davantage; en septembre 1803, la presse fut soumise à la censure.

Il n'y avait pas lieu d'interdire les clubs : le Directoire avait fait cette besogne complètement. Bonaparte surveilla les salons, royalistes ou autres, qui s'opposaient à sa toute-puissance, ou qui se permettaient de gloser sur sa personne.

Jamais rien de plus oppressif n'avait été édicté depuis l'Assemblée constituante, pour entraver préventivement la discus-

(1) Kt pointant, Bonaparte accusait )e Journal des Débats d'être vendu aux émigrés de Londres. Mais il préférait les loyalistes aux vrais répu- Itlicains.

(2) C'est-à-dire au coup d'Étal du 18 brumaire.

(3) Arrêté du 27 nivôse an VIIL

INTRODL'CTION ^>1

sioii des actes d'un gouvernement. Tout en paraissant prendre des mesures d'une égale sévérité contre les ennemis de la République, les Directeurs et les Consuls visaient plus directement les hommes fidèles aux principes révolutionnaires que les partisans du militarisme à outrance. Lorsqu'on examine à fond la manière dont les lois furent appliquées, on peut se convaincre aisément que les chefs des pouvoirs directorial et consulaire montrèrent beaucoup de tolérance à l'égard des contre-révolutionnaires, en frappant fort sur les derniers démocrates.

Il convient d'appuyer sur ce point, de montrer aussi que les royalistes, amis du trône et de l'autel, profitèrent amplement de la position. Ils espéraient trouver dans le Premier Consul un Monck français, et, loin de lui faire une opposition déclarée, une opposition de journaux et de clubs, ce que, d'ailleurs, il n'aurait pas souffert, ces habiles prodiguèrent les louanges au restaurateur de la religion, mais ne l'épargnèrent pas dans la plupart de leurs salons.

A peine rouvertes, les sacristies devinrent des foyers latents de royalisme. A peine rentrés, les nobles émigrés transformèrent leurs hôtels en lieux de pohtique secrète, où ils se réjouissaient des luttes parfois heureuses de la Vendée, des succès de l'étranger. Leur objectif étant la restauration du roi légitime, rien ne les arrêtait pour y contribuer; il n'y avait pas eu de solution de continuité dans leurs intrigues à l'intérieur et à l'extérieur.

Le Consulat forme la quatrième période de la contre-révolution.

A défaut de clubs, de journaux opposants, il y eut des salons anticonsulaires, des conciliabules secrets. Une réunion de muscadins (I) royaHstes fut un foyer de conspiration. On l'appelait « le sénat de Pilnitz. »

Contre Bonaparte, travaillant pour lui-même et se targuant de républicanisme en persécutant les républicains, contre le Premier Consul qui n'avait pas accepté le rôle de Monck, l'opposition ne ménagea rien, répondit à la force par la ruse, jusqu'à l'époque impériale, pendant laquelle une partie de la noblesse et du clergé se contenta de bouder.

En outre, des salons libéraux, ne succédant aux salons de

M) Voir, plus bas, Cluh de Clichy.

•22 LES CLUBS CONTHE-RÉVOLUTIONNATRES

la révolulioii que sous bénélice d'inventaire, accueillirent nombre de personnages tout disposés à reconnaître un roi constitutionnel ou à briguer l'honneur de iigurer à la cour de Napoléon I". Que de renégats de l'Assemblée constituante, de la Convention, delà Terreur, de la réaction thermidorienne, du gouvernement directorial et du Consulat!

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