XI I
Résumons-nous. L'histoire des clubs contre-révolutionnaires, si intimement liée à celle de la presse, à celle des réunions privées et des salons, contribue à jeter de la lumière sur l'époque mémorable dont beaucoup de contempteurs ont tiré leur bien-être actuel, en la payant d'ingratitude. Elle accuse la mauvaise foi de ceux qui croient avoir tout dit en ne parlant que de persécutions et d'holocaustes; die établit l'état fanatique de ceux auxquels elle n'a rien appris et qui se sont retranchés dans leurs convictions comme dans des forteresses inexpugnables, sans tenir compte des événements et du temps, des causes qui ont amené la Révolution.
Qu'on ne s'étonne pas de trouver dans ce livre, à côté des détails relatifs aux clubs et aux réunions diverses, des citations d'imprimés du temps, satiriques ou autres. Elles expliquent bien des craintes, bien des audaces, bien des événements dont l'origine semble parfois incompréhensible.
Pour les partis royaliste et aristocratique, nous pouvons, sans faire de procès de tendance, établir que dans leurs réunions mondaines ils restèrent la plupart du temps prôneurs du passé, frondeurs du présent, effrayés de Tavenir, et qu'ils conservèrent soigneusement Tesprit de caste, de manière à attirer sur eux l'attention des novateurs, jusqu'au jour où beaucoup d'entre eux, surpris par les événements, n'échappèrent pas à la suspicion et terminèrent leur vie au-delà des frontières ou dans les prisons et sur l'échafaud. Leur obstination fut telle que, à l'époque la plus terrible de la Révolution, ils tinrent des sortes de clubs au fond des cachots en bravant la mort avec courage. Vaincus et vainqueurs, alors, se distinguèrent par la virilité de leurs actes, ce qui donne tant de relief à la généra-
INTRODUCTION j;^
tiou qui a paru sur Ja scène politique en France, depuis 1789 jusqu'à I80i.
Les variations des esprits opposants ont été si nombreuses, quelquefois de si courte durée, qu'on se perd dans la foule des expressions en usage pour désigner successivement les factions contre-révolutionnaires ou réactionnaires pendant une quinzaine d'années.
Ce furent les Aristocrates^ les Royalistes^ noms communément attribués à tous les réacteurs dès le début de la grande crise ;
— les Ci- devants, nobles ou anciens foctionnaires de la monarchie; — les Noirs; — les Alarmistes^ toujours prêts à propager les mauvaises nouvelles, et, au besoin, à en inventer; — les Apitoyeurs, qui affectaient de plaindre le sort des émigrés, des prêtres réfractaires et des contre-révolutionnaires en général ; — la Agents de Pitt oio de Cobourg. ou les Pitlisies, payés par l'étranger ; — la Faction de Vétranger^ outre les Salariés de Cobourg; — les Hommes de Coblentz et les Emigrés; — les Condëens, en relation avec l'armée de Condé ; — les Héros de cinq cents livres (chevaliers de Saint-Louis) ; — les Kgor'genrs ou Compagnons de Jéliu^ dans le Midi, et les Chifonisles^ membres de la Cldfone^ royalistes d'Arles; — les Cheraliers du poignard^ auteurs d'une conspiration monarchiste; — les membres du Comité autrichien (1); — la Faction des dévotes^ ne voyant en toutes choses que les intérêts de la religion ; — les Christocoles, de même opinion; — les Calotins, amis du clergé;
— les Vendéens et les Chouans; — les Corneurs de la Vendée ;
— les Orléanistes, appartenant au parti du duc d'Orléans (2), et les Phllippotins ; — les Robinocrates ou AristG-robino-craleSy rêvant l'autorité pour les hommes de robe, magistrats ou avocats ; — les Accapareurs, spéculant sur la cherté des grains ;
— les Affameurs, détruisant les objets d'alimentation, pour exaspérer le peuple; — les Corrupteurs, ou acheteurs de consciences; — les Epauleltïers, officiers de la Garde nationale ; — les Endormeurs, conseillant les voies de douceur et travaillant pour eux-mêmes; — les Fayettisles; — les Impartiaux (3); — les Feuillants (l); — les Modérés ; — les Insouciants, ou indif-
(1) Voir CoTïtité autrichien.
(2) Voir Comité orléaniste.
(3) Voir Club des Impartiaux,
(4) Voir Club des Feuillants,
férénts en matière politique ; — les Péiionistes, partisans du maire de Paris; — les Holandins ou Rolanclistes, dévoués au ministre Koland et à sa femme; — \q% Fédéralistes^ du groupe des Girondins; — les Aboyeurs, ou crieurs de journaux, de canards, de pamphlets aussi bien pour les royalistes que pour les révolutionnaires.
Puis, sous la Convention, les noms de réactionnaires varièrent encore. Ce furent : les Suspects; — les Indulgents, adoptant les idées de clémence émises par Camille Desmoulins; — les Hommes d'État^ ou députés de la (lironde et leurs partisans; — les Intrigants ; — les Dantonisles; — les Crapauds du Marais, ou les Marécageux, ou 1^ Ventre, c^est-à-dire les irrésolus de l'Assemblée; — les Diffamateurs, sous toutes les formes.
Enfin, après le 9 th^irmidor, ce furent : les Thermidoriens;
— les Réagisseurs ; — les Victimes^ membres des familles que la Révolution avait frappées; — la Jeunesse de Fréron^ ou les Fréronhtes, ou les Messieurs à bâton, ou la Jeunesse dorée; — les Collets noirs et les Collets verts; — les Muscadins, immolant tout au plaisir; — les Agioteurs^ faisant des fortunes scandaleuses à la Bourse, per fas et 7iefas; — les Clichyens (I); — les Salmichiens, ou Sahmstes, ou Salmigondis, an club de Salm['ï)\
— les Vendémiaristes, sectionnaires qui marchèrent contre la Convention; — les Vainqueurs de Germinal, qui mirent Paris en état de siège, — et les Constitutionnels, défenseurs de la Constitution de l'an III. soupçonnés de conspirer contre le Directoire et de vouloir rétablir une monarchie tempérée.
Cette longue énumération prouve les fluctuations de l'opinion publique pendant quinze années de notre histoire; elle montre la nation en travail pour conquérir ses droits, malgré de continuelles alarmes, des mauvaises volontés successives; elle établit la force des regrets chez les hommes du passé, les enthousiames et les impatiences chez les hommes de progrès;
(1) Voir Club de Clichy.
2) Voir ("lui) (le Salin.
elle fait comprendra la rapidité avec laquelle les événements modifient les caractères sans principes fixes, agissant avec légèreté ou par ambition.
Il est fâcheux que le temps ait fait disparaître des documents, des traditions, à plus forte raison des actes officiels permettant de retracer l'histoire complète des clubs contre-révoliUionnaires à Paris pendant la Révolution. Les Archives de la préfecture de police n'existent plus, et c'est grand dommage; elles devaient être précieuses.
Nous espérons que notre travail, fruit de consciencieuses recherches, présentera un intérêt véritable à nos lecteurs. Il est bon que Ton connaisse les tentatives de toutes sortes qui ont été faites pour entraver les élans du peuple français et le ramener à l'ancien régime. Il importe aussi que l'on suive les errements des politiques de lutte, tantôt révolutionnaires à outrance, tantôt modérés, tantôt réactionnaires sans vergogne, et que l'on puisse établir une différence entre les hommes convaincus et les ambitieux effrénés de la grande époque, à laquelle ils ont donné un dénouement militaire.
Les dépôts publics, les collections particulières, les journaux et les mémoires aident à reconstruire, dans la mesure du possible, les différentes réactions qui se sont produites de 1789 à 1804. La Bibliothèque nationale et celle de la Chambre des députés renferment des trésors dans lesquels nous avons largement puisé, ainsi que dans les Archives nationales. Nous n'avons négligé ni les brochures, ni les petites pièces^ ni les affiches, ni les estampes se rapportant à notre sujet, sans oublier que nombre d'historiens ont dédaigné de consulter ces détails, sous un prétexte vain, parce que, disent-ils, il faut suspecter les témoignages des contemporains. Nous pensons que les faits parlent d'eux-mêmes : les passions des acteurs du drame révolutionnaire ne défigurent pas plus la vérité que les opinions de parti pris, que les jugements rendus sans entendre les témoins à charge et à décharge, que les diatribes ou les apologies qui surgissent après coup.
Au reste, ce sont les documents de toute sorte qui nous ont passé sous les yeux, quant aux clubs contre-révolutionnaires de Paris, que nous exposons ici, et qui, selon nous, tiennent une large part dans l'histoire, en indiquant l'état de ]'o|tinion publique au jour le jour.
2fi LKS CLUBS CONTHE RKVOLlJTTONNAlRliS
La division de ce Iravail est toute tracée par l'ordre chronologique des événements, — à quelques mois, à quelques années près.
Elle comprend, nous le répétons, trois périodes, pendant lesquelles des clubs représentant les réactions successives ont agité des questions politiques ou ont fait de la propagande contre les hommes qui détenaient le pouvoir ou qui le voulaient ressaisir.
Certains clubs, de nuances différentes, mais poursuivant le même but, ont existé simultanément, ont semblé s'accorder entre eux.
A la première période appartiennent les clubs de Valois, — de VHôlel de Massiac^ — des Impartiaux, — Monarchique ou des Amis de la Constitution monarchique^ — des Feuillants, — du Salon français, — des Fédérés^ — de la Sociélé ou Clnlj de 1789, — de la Sainte-Chapelle.
La deuxième période comprend le Comité Valazé et le Club de la Réunion., qui n'ont pas de séances publiques.
Dans la troisième période se placent les clubs de Clichy, — de Salm, — et les Cercles constitutionnels , réunions d'hommes à doctrines, plutôt que de partisans décidés à l'action sur l'esprit des masses.
A la suite de ces trois périodes, nous donnons, comme annexe indispensable, et lorsque nous ne rencontrons plus de clubs politiques à Paris, l'historique des comités, sociétés., réunions diverses, — privés ou publics., — pendant la Révolution, tels que le Comité autrichien, avec des dépendances de ce comité, — le Comité orléaniste, — les Réunions de Bagatelle et de Bellevue], — les Salo?is de la princesse de Latïhballe, — d'autres salons notables, des réunions privées, plus ou moins politiques, — des Conciliabules intermittents ^ — des lieux de rendez-vous^ etc.
Puis, nous signalons des sociétés, clubs et cercles divers., la plupart non politiques, datant d'avant 1789, et dont quelquesuns se sont mêlés quelque peu, pendant la Révolution, aux mouvements qui se succédaient et auxquels les Parisiens ne pouvaient rester indifférents.
Enfin, nous indiquons des cafés et des restaurants où le public était nonnbreux; où les événements du jour motivaient parfois des querelles; où les contre-révolutionnaires, principalement, alors que l'amour des plaisirs et de l'agiotage régnait par dessus tout, se groupaient afin de frapper les républicains encore énergiques, et même les partisans du Directoire; où les Consuls semblaient coupables de penser aux choses graves de la guerre qui ne cessait pas. Nous parlons des libraires et des imprimeurs, qui, à toutes les époques, attirèrent l'attention publique et tinrent des officines politiques. Nous ne passons pas sous silence la part que prirent au mouvement des esprits les chambres de lecture et les cabinets littéraires, peu nombreux sous Louis XV[, mais plus importants sous la Révolution, quand les masses s'occupèrent des questions qui les intéressaient, soit pour critiquer les actes du gouvernement, soit pour les approuver et les soutenir.
Nous remercions, avant de quitter la plume, toutes les personnes qui nous ont prêté leur bienveillant concours, qui nous ont aidé dans nos recherches avec une complaisance extrême, notamment MM. Thierry-Poux et Blanchet, de la Bibliothèque nationale; M. Laurent, l'éminent bibliothécaire de la Chambre des députés, et M. Faucon, qui a continué M. Cousin à l'Hôtel Carnavalet. Nous avons trouvé partout, dans les dépôts publics dans les collections particulières, des facilités pour notre travail difficile, dont le sujet n'a pas encore été traité et qui ne sera pas indigne, nous l'espérons, de figurer dans la belle et importante Collection de Documents relatifs à ridstoire de Paris pendant la Révolution française^ publiée sous le patronage du Conseil municipal.