CHAPITRE TROISIEME Q
ont parfaitement compris que le fondement et la durée de leur domination étaient dans le concours et l'appui de l'opinion publique. Il fallait endormir la conscience des peuples, consacrer aux yeux de tous la légitimité de l'usurpation, faire accepter comme nécessaire et de droit divin cette tyrannie de plusieurs pesant de tout leur poids sur des masses inertes. Ils ont alors soldé des hommes, poètes, prêtres, historiens, chargés de faire réussir par la terreur et l'hébétement des âmes, ce complot tramé contre les libertés de tous. De là, ces théories impies autant qu'absurdes : qu'il faut beaucoup de pauvres pour faire jouir quelques élus du sort ; que la terre est une vallée de larmes et un continuel champ d'épreuves : que Dieu distribue par parts inégales les faveurs qu'il accorde à ses enfants ; que le lot fatal des masses est la patience, le travail répugnant, la souffrance et la résignation. On a appelé des sages ceux qui n'ont pas rougi de propager ces mensongères doctrines ; nous, nous disons : ce sont des imposteurs. » C'est dans cette situation dépendante faite à une classe de la société, que Toussenel trouvait la raison du mal. « Ce qui cause maintenant la crise financière, dit-il, ce qui entrave le crédit, ce qui paralyse l'industrie, ce qui arrête les transactions commerciales, c'est le capital, le capital alarmé, le capital improductif et parasite qui tient à sa merci l'industriel et le travailleur, qui prélève sur eux la part la plus large, la plus pure de leurs sueurs, qui se cache à présent, se resserre, s'annihile et jette la déroule dans tout le corps social. » Et après avoir ainsi rejeté sur le capital toute la responsabilité de la crise économique et financière, Toussenel, allant plus loin dans sa violence, s'écriait : « Souffrirons-nous plus longtemps qu'une poignée de poltrons tarisse ainsi les sources du travail et de la prospérité nationale.'^... » Non, répond Toussenel ; mais malgré ses attaques contre le capital, il ne va pas cependant jusqu'à demander la spoliation, ni la terreur. « Ni la vie ni la fortune de ces hommes ne courent le moindre danger, dit-il... Le peuple ne veut ni vengeance, ni réaction. Qu'ils gardent donc ce qu'ils ont acquis, ces hommes pusillanimes et lâches ; mais ne laissons plus entre leurs mains cette puis-
sance qu'ils exercent si mal. » Ainsi voilà le moyen proposé par Toussenel pour remédier h la crise économique et financière ; il consiste à substituer la puissance de l'État à celle du crédit privé, d La société, en garantissant le droit au travail, a pris le rôle de Providence sociale, dit-il. Il lui faut une liste civile en haimonie avec ses besoins nouveaux... Attribuons à l'État, qui est l'association de tous les intérêts, le monopole des grandes industries : monopole des banques et des transports, les deux grands leviers du commerce, monopole des assurances, monopole des denrées coloniales, etc., etc. Là seulement est le salut, là est le remède. Une loi postérieure réglerait les indemnités à accorder. » L'assemblée, montrant ainsi qu'elle partageait les idées exprimées par lorateur S décida avec enthousiasme qu'une adresse serait portée au Gouvernement pour l'engager à créer une banque nationale - et mit aux voix la proposition suivante : « La Société désapprouve les mesures financières du citoyen Garnier-Pagès ; elle les regarde comme impolitiques et insuffisantes •'. »
Le 17 mars, la Société vota Tordre du jour suivant : « Les moyens de faire face à la crise financière, les moyens de relever le crédit de l'État, de battre monnaie au profit du Gouvernement, c'est la question la plus grave où se résument les destinées de la France*. »
Le 16 mars, le Gouvernement décréta que, pour l'année i848, le total des quatre contributions directes serait augmenté de 45 centimes p. "/o- Dès le 28, la Société républicaine centrale discuta celte mesure : « Presque tous les orateurs ont été unanimes pour blâmer le décret du Gouvernement relatif à la contribution de 45 p. °/o qu'ils trouvent impolitique et désastreuse.
I. Cf. aussi les articles où Bouton et Lacambre expriment des idées analogues (Sentinelle des Clubs, 2 et 7 avril), et dans La Vote des Clubs (22 mars), l'article intitulé « Ce qu'il faut faire ». signé J. P., initiales qui paraissent désigner un membre du club de Blanqui, le compte rendu du discours de Toussenel, fait par un auditeur, étant signé J. P.