CHAPITRE IV
DU l6 AVRIL AL l5 MAI
I. La fête de la Fraternité. — H. Les élections. — IIL Les troubles de Rouen. 1\ . Les clubs et l'Assemblée. — V. Le i5 mai.
Désormais tout allait tourner contre les socialistes. Chaque événement fut alors pour eux un sujet de déception et d'irritation croissantes. C'est dabord l'appel des troupes à Paris au lendemain du i6 avril qui semble une menace nouvelle à l'égard du peuple ; le 23, ce sont les élections et la défaite des socialistes ; le 27, ce sont les troubles de Rouen, réprimés de manière sanglante : puis les premiers actes de l'Assemblée hostile aux socialistes. Partout les socialistes vaincus et la bourgeoisie triomphante et hostile. C'est elle qui rappelle les troupes, c'est elle qui triomphe à Rouen, c'est elle qui remporte la victoire aux élections, c'est elle qui domine dans l'Assemblée. Devant les progrès et l'hostilité de la bourgeoisie, les socialistes, en dépit des rivalités violentes qui les divisaient, furent forcés de se rapprocher ; bien malgré lui, Barbes fut rejeté dans l'opposition. L'exaspération des esprits rendait un conflit inévitable : ce fut la journée révolutionnaire du i5 mai.
Au lendemain du 16 avril, le Gouvernement rassuré songea à amortir le coup porté ; et, de leur côté, des socialistes comme Barbes essayaient de se ressaisir et de reprendre encore la politique du juste milieu.
l38 LES CLUBS DE BARBES ET DE BLANQUI
C'est dans ce but de pacification que le Gouvernement organisa pour le 20 avril, sous le nom de fête de la Fraternité, une revue des légions où des drapeaux devaient être distribués à la garde nationale et à l'armée.
L'agitation était encore grande dans Paris ; on prêtait aux communistes des projets de complot ' ; le Gouvernement fut même prévenu que le comité secret d'un club projetait de s'emparer des membres du Gouvernement pendant la revue-. On impliquait jusqu'à Barbes dans ces accusations. Il saisit cette occasion de se justifier, de répudier une fois de plus la politique révolutionnaire de Blanqui. de déclarer qu'il n'avait aucun lien avec ceux qui conspiraient contre le Gouvernement provisoire, u Vingt fois vos pères ont sauvé la République, dit-il aux gardes nationaux de sa légion ^ ; vous, vous avez vaillamment contribué à la rétablir, cl vous répandriez tout voire sang pour la défendre. Vous lavez prouvé, citoyens, en accourant dimanche sous vos drapeaux au premier coup de baguette. Des anarchistes, disait-on, prétextant des fautes de notre Gouvernement provisoire, voulaient essayer de le renverser au profit de leur ridicule ambition. Le temps vous manquait pour approfondir ce fait : mais seulement par la pensée dune telle insulte, vous vous êtes levés, et ce lâche fantôme de l'anarchie n'a pas même osé se montrer à vos yeux. » C'était dire clairement que Barbes n'était nullement complice de Blanqui, qu'il s'était au contraire opposé à ses manœuvres. Barbes, d'autre part, tenait à prouver qu'il était cependant républicain et socialiste. « Mais vous ne vous armiez pas, citoyens, contre vos frères les ouvriers, ajoutait-il. Qui pourrait vous supposer une telle idée, à vous républicains égalitaires ? N'est-ce pas pour l'égalité que vous avez combattu en février ;^ C'est pour elle que vous combattrez toujours. Protestez donc, citoyens, contre les vociférations des réacteurs vaincus, protestez par votre
1. Garnier-Pagès, Hist. de la Révol. de 18U8, l. V, p. 34 et suiv. ; Caussidière, Mémoires, t. II, p. 28.