CHAPITRE PREMIER Ô
en prison, affaibli par la maladie et une captivité de neuf ans.
De programme politique au sens rigoureux du mot, il semble qu'il nen avait pas. Du moins avait-il quelques convictions fortes. Il n'était pas seulement républicain démocrate, mais profondément convaincu des vices de l'organisation sociale et de l'antagonisme des classes.
Déjà en 1882, lors de son procès, il se dit u prolétaire », et ajouta (( Comment.^ ce n'est pas une profession ? C'est la profession de trente millions de Français qui vivent de leur travail et qui sont privés de droits politiques... Oui, Messieurs, ceci est la guerre entre les riches et les pauvres ; les riches l'ont ainsi voulu, car ils sont les agresseurs : seulement ils trouvent mauvais que les pauvres fassent résistance... » Il est vrai que, comme beaucoup de socialistes de son temps, il avait foi en la vertu du suffrage universel pour remédier aux maux de l'organisation sociale ; le peuple « veut faire et il fera les lois qui doivent le régir, dit-il ; alors ces lois ne seront plus faites contre lui ; elles seront faites pour lui , parce qu'elles seront faites par lui... Cette réforme accomplie, les impôts qui dépouillent le pauvre au profit du riche seront promptement supprimés et remplacés par d'autres, établis sur des bases contraires. » Le suffrage universel n'était donc pas le but pour Blanqui, mais seulement le moyen de réaliser les réformes sociales.
Ce programme politique était sans doute insuffisant, le programme social l'était tout autant. Blanqui empruntait aux Saint-Simoniens un projet d'association et l'association arrivée à la perfection, c'était pour lui le communisme. Mais, avec son habitude de généraliser sa critique et « de donner le nom d'un système à des idées séparées qu'il professait sur tel ou tel point de la question sociale » , il qualifiait de communisme un état de choses dont il ne précisait pas les traits et qu'il voulait substituer à l'état de choses établie Le communisme de Blanqui est donc bien plutôt une tendance qu'une doctrine véritable.
I. D'après TchernofF, Le parti républicain sous la monarchie de Juillel. p. 316.
Il n'y a pas de plan d'ensemble, pas de système chez Blanqui, adversaire de tout dogmatisme social. Agir sans compromis, sans défaillances^ c'était là surtout sa doctrine ; cette lactique révolutionnaire paraît montrer l'influence de Buonarotti sur Blanqui. Son seul but c'est l'amélioration intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre : le moyen d'y parvenir, c'est de ne point ajourner l'action révolutionnaire, et, si elle réussit, d'en tirer immédiatement toutes les conséquences. Aussi le devoir des hommes d'intelligence et de cœur, dit-il', c'est « d'appeler les masses à briser un joug de misère et d'ignominie; ce devoir je l'ai rempli malgré les prisons ; nous le remplirons jusqu'au bout on bravant nos ennemis. Quand on a derrière soi un grand peuple qui marche à la conquête de son bien-être et de sa liberté, on doit savoir se jeter dans les fossés pour servir de fascines et lui faire un chemin. »
Ce dévouement sincère aux prolétaires avait rendu le nom de Blanqui populaire parmi les ouvriers ; parmi ses compagnons de sociétés secrètes et de prisons, beaucoup étaient devenus ses partisans fidèles.
11 exerçait d'ailleurs un grand ascendant par la force de sa parole : » Sa puissance comme orateur était immense ; sa voix stridente, aiguë, sifflante, métallique et voilée cependant comme le bruit d'un tam-tam, communiquait la fièvre à ceux qui l'écoutaient. Son éloquence, nourrie, — non pas aux sources les plus pures, mais aux sources les plus ardentes et les plus généreuses, — avait un caractère sauvage... Elle était froide comme la lame d'une épée, incisive et dangereuse comme elle ; et cependant cette éloquence réchauflait les sombres enthousiasmes qui recueillaient avidement sa parole... Mais l'énergie de ses discours, la virulence de ses motions, toujours frénétiquement applaudis, étaient secondées encore par une certaine habileté, par une sorte de souplesse rusée qui témoignait que cet homme ne se laissait pas toujours emporter par son ima-